Clément PAQUIS

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lundi 22 juillet 2013

Le Grand Pardon


Le Grand Pardon


C'est très courageux ce que vous faites.

 

 

 

C'était à peu près le ton de la majorité des commentaires que Robert récoltait sous sa vidéo youtube postée quelques mois plus tôt.

 

Robert était un ancien de l'Algérie. Il avait « fait » l'Algérie, qu'il disait.

 

En fait, Robert avait fait partie de ceux qui avaient pratiqué la torture «parce qu'il le fallait », « parce que c'était nous ou eux ».

 

 

 

Un beau jour de l'été 2010, Robert avait tourné sa caméra vers sa trogne et avait enregistré une vidéo de 45mn dans laquelle il expliquait au bord des larmes et dans les moindres détails, son activité de tortionnaire, de tortionnaire très repenti lors des événements d'Algérie.

 

 

 

« fisse de pute de rassiste » avait été la toute première réaction postée par un garçon pseudonymé « warrior93 » sous la vidéo de Robert.

 

Très vite, elle avait fait place à une avalanche de remerciements et de congratulations. On saluait la démarche de rédemption du vieil homme.

 

La gauche saluait le courage de la dénonciation des abominations que la France raciste avait commise pendant cette funeste période. La droite saluait la démarche de dignité nationale et républicaine d'un ancien soldat de la nation.

 

François Bayrou était mitigé et BHL occupé à déclarer la guerre à un pays antisémite, je ne sais plus lequel, ça changeait toutes les semaines.

 

 

 

 

 

Robert passait à la télé, Robert se bougeait dans les studios de radio pour répéter, la gorge serrée, les mêmes propos, le même témoignage, poignant, horrible mais tellement vrai.

 

Le Pardon, avec un putain de P majuscule plus haut que la tour Eiffel. Le Putain de Pardon. Parce que merde, ma France est catholique, oui monsieur, et moi ; he bien c'est de cette France dont je suis fier.

 

Alors le Pardon, oui, pour tout le monde, parce que c'est comme ça monsieur : la charité, la veuve et l'orphelin, la protection des faibles par les forts ça me parle, alors bravo Robert.

 

Ainsi parlait Jean-Eudes Chrétien sur Radio Shalom et Robert reniflait d'émotion devant tant de compréhension, devant tant d'humanité, et Dieu que c'était bon de se sentir reconnu à sa juste valeur de … à sa juste valeur.

 

 

 

Trois caméras de France télévision étaient présentes.

 

C'était le jour J, l'heure H, l'instant T.

 

On avait retrouvé une des victimes de Robert.

 

Tarik avait aujourd'hui 48 ans. Robert lui avait passé les couilles à la gégène, il s'en souvenait, et oh comme il regrettait.

 

Alors Robert s'était mis à genoux devant Tarik et les caméras de télévision, il avait embrassé les paumes de Tarik, avait invoqué le Ciel pour qu'il le punisse sous les yeux de Tarik.

 

La France entière, en direct, assistait aux excuses de Robert.

 

Ces excuses sont les excuses de la France à l'Algérie, d'un bourreau à sa victime ! Commentait Houria Bouteldja depuis Paris.

 

L'Algérie n'est en effet pas une période heureuse de l'Histoire, mais bon, il y a plus grave dans le sombre passé de la France. Je veux dire par là que bon, tous les peuples n'ont -heureusement- pas six millions de morts à leur ardoise, oui monsieur ! Tenait à préciser Daniel Cohn-Bendit qu'on interrogeait justement pas sur le sujet.

 

 

 

Ô comme la scène était belle.

 

Robert qui avançait vers Tarik les yeux mouillés d'émotion.

 

Tarik qui fixait Robert.

 

Robert... Tarik... La France et l'Algérie... L'immigration et la nation... L'Islam et le Catholicisme, la réconciliation impossible en direct.

 

 

 

  • BUTEZ MOI CES FILS DE CHIEN SAUF LE CAMERAMAN ET LE VIEUX FRANCAOUI DE MERDE ! YALLAH !

 

 

 

Takatakatak

 

 

 

Ça fait du bruit une kalachnikov.

 

Des têtes avaient explosé comme des melons, des corps étaient tombés à terre. Un barbu édenté en djellaba filmait le tout avec son iphone 5.

 

Il ne restait plus que Tarik, les hommes de Tarik, Robert, le bermuda plein de la pisse chaude de Robert et Francis ; un cadreur.

 

Tarik tira un coup de feu.

 

Il ne restait plus que Tarik, les hommes de Tarik, Robert, le bermuda plein de pisse tiède de Robert et le cadavre d'un cadreur.

 

 

 

 

 

  • Maintenant, chien, tu vas me sucer la bite.

 

 

 

Robert avait franchement du mal à entendre ce qu'on lui ordonnait là.

 

  • TU – VAS – ME – SUCER – LA – BITE

 

Avait pédagogiquement répété Tarik avant de viser les burnes de Robert en guise d'élément de persuasion.

 

 

 

Robert s'était exécuté juste avant de l'être.

 

La vidéo avait fait le tour du monde sur internet.

 

Thomas, huit ans, avait aimé ça sur facebook juste avant de se rendre à l'école.

 

Les peuples occidentaux libres souhaitaient une guerre. Ils l'auraient.

 

dimanche 7 avril 2013

La Petite Maison dans la Prairie 2022

La petite maison dans la prairie 2022

Charles fait la morale à Albert.

  • Tu as menti, Albert !

  • Pardon, papa...

Et puis, Albert se met à pleurer, alors Charles dit que « c'est bon » ,  « qu'il aille faire ses corvées  avant le repas », et on sent bien que Charles, il en faudrait pas beaucoup pour qu'il se mette lui aussi à pleurer. On voit même son menton trembler tellement il est ému.

Charles a aidé des tas d'enfants dans sa vie, et pas seulement les siens.

En fait, quand un gosse a une galère, Charles le prend sous son aile, l'adopte pour un ou deux mois, le fait bosser sur son toit ou dans sa grange histoire de lui apprendre un peu la vie et puis le rend à son père absent qui se rend compte au dernier moment de toutes ces erreurs qu'il a faites avec son fils.

Ils se prennent dans les bras, chialent ensemble sur un fond de violons et l'épisode est fini.

Il est comme ça, Charles.

J'ai grandi avec Charles Ingalls et sa petite famille, et aujourd'hui que j'arrive péniblement à l'âge de 36 ans, bouffé par la maladie et les remords de ne pas avoir fait les bons choix avec les bonnes personnes, je prends la mesure de ce que cette petite série culte a apporté à ma vie.

L'amour, c'est bien, la fidélité, c'est beau, la famille c'est important, la violence c'est laid mais l'honneur ça se lave.

« La Petite Maison dans la Prairie » serait-elle une putain de série réactionnaire ou un simple rappel du bon sens ?

* * *

Lucie regarde la télé.

Dans l'épisode du jour, Albert – le fils adoptif de Charles & Caroline – a fugué car il se sent coupable d'avoir foutu le feu à l'orphelinat avec sa pipe mal éteinte.

En vrai, sa pipe n'y était pour rien, mais pour l'instant il n'en sait rien. Et puis, fuguer, c'est un peu dans sa nature à Albert. Il fait ça une épisode sur trois.

Lucie est vachement intriguée par ce qu'elle voit. À six ans, elle a déjà pas mal de questions en tête.

  • Papa ?

  • Oui ?

  • Non, l'autre !

  • Ah... Alexaaaaandre ? La petite a une question pour toi !

Alexandre sort de la douche, une serviette éponge autour de la taille.

  • Oui ?

  • Couvre toi devant la petite !

  • Oh ça va ! Tu vas pas me faire ta bonne sœur !

  • Écoute, Elle n' a que six ans, hein !

Alexandre enfile un t-shirt en bougonnant et court rejoindre Philippe, son époux, auprès de la petite Lucie. 

« Alors, Lucie elle avait une question à poser à papa ? »

Lucie fait des yeux ronds et demande : «  Où elle est ma maman ? »

Alexandre tire la tronche et s 'exclame à l'endroit de son époux :  « Merci de me laisser ce genre de problèmes à régler ! Très sympa ! »

Philippe prend Lucie sur ses genoux.

  • Tu veux savoir comment tu es arrivée ici, c'est bien ça ? 

  •  Oui papa. 

* * *

Philippe et Alex étaient mariés depuis deux ans. Un parfait amour auquel il ne manquait que la beauté d'une présence enfantine.

C'est surtout Alex qui en avait envie. Alex avait été une femme dans une vie passée. Parfois, et ce malgré sa greffe de pénis tout à fait réussie, Alex se prenait à rêver de grossesse, de maternité, de petit bébé qui sent le talc.

Philippe lui faisait la leçon et ça finissait en crise de larmes.

Après une bonne discussion suivie d'une bonne baise, Philippe avait cédé.

Sur LeBonCoin, il y avait pas mal de petites annonces.

JF fertile, 26 ans, cherche à rendre service à bas prix.

Y'avait un numéro de portable en dessous de l'annonce, Philippe avait appelé immédiatement.

  • Oui ?

  • Oui mademoiselle, c'est pour l'annonce.

  • Ah... Vous voulez un enfant ?

  • En effet. Quels sont vos tarifs ?

  • En fait, c'est la première fois que je fais ça... Je suis en galère de pognon et mes parents m'ont foutu à la rue, alors je ne sais pas trop ce …

Philippe était agent commercial chevronné et savait reconnaître un pigeon à des kilomètres.

  • Nous proposons 6000€ et tous les frais médicaux.

  • C'est tout ?

  • À prendre ou à laisser !

  • Je... Je ne connais pas bien les tarifs en cours, est-ce que je peux me renseigner avant de...

  • Non ! Je veux une réponse maintenant !

  • C'est d'accord...

  • Vous êtes d'accord ?

  • Oui.

  • Je vous envoie notre avocat pour signer les contrats.

Phil raccroche et fait le V de la victoire.

Alex saute de joie : «  Tu l'as bien baisé la connasse ! »

Phil dit que non, que c'est juste du business, qu'il n y a rien de personnel.

Alex dit que bien sûr, que c'est juste qu'il est content. Qu'il faut qu'on fête ça.

Champagne, gros pétards et un peu de cocaïne.

* * *

Jessica en est à 8 mois, elle rentre de son mi-temps de serveuse en parlant à son ventre. C'est une habitude qu'elle a prise. Elle sait bien qu'elle devra se séparer de sa progéniture. Elle sait bien que ce qui grandit en elle est la propriété privée de messieurs Philippe et Alexandre Fisturin-Garenne, selon les termes imposés par la loi et comme le convient le contrat d'engagement qu'elle a signé avec eux.

Elle se dit qu'elle s'est faite enfler. Si elle avait été sur AdopteUnVentre, elle aurait pu demander beaucoup plus pour cette GPA.

Sa copine Alice avait tiré 14 000€ à un couple d'homosexuelles femmes d'Orléans.

Mais dans la vie, Jessica n'a jamais eu de chance. Elle est comme ça. Née du mauvais coté. Un peu naïve, dans un monde où il n y a pas de place pour les faibles, elle a toujours été la victime de quelqu'un de plus riche, de plus puissant, de plus fort.

Victime de Patrick d'abord, qui ne voulait « qu'un baiser » mais qui l'a tout de même violée en lui serrant la gorge et en lui disant de fermer sa gueule ou il la saignait.

Victime de sa famille, qui n'a jamais voulu croire que Patrick, le maire, aurait pu se rendre coupable d'une ignominie pareille. Alors dégage ma fille, tu as allumé un notable qui plus est un homme marié, tu es la honte de notre famille.

Victime de la nature qui a décidé qu'elle porterait l'enfant d'un violeur.

Et puis victime d'un couple qui lui a imposé un contrat à 6000€. Même pas 1000€ par mois de gestation.

Victime.

* * *

C'est une petite fille !

C'est le plus beau jour de ma vie !

Voici votre chèque. Au revoir.

* * *

Lucie s'est accroupie par terre et fixe ses parents d'un œil torve.

  • Quoi ? Elle voulait savoir, non ? Elle est assez grande et puis c'est elle qui a demandé !

  • Je sais, je sais... Mais bon, tu n'as pas été très psychologue dans ta façon de lui expliquer !

  • Oh mais toi de toutes façons tu sais toujours mieux que tout le monde !

Phil pleure, Alex console, Lucie ne dit rien.

Lucie n'a d'ailleurs plus dit grand chose jusqu'à ses 16 ans. Jusqu'à ce qu'elle fugue pour ne plus jamais revenir. Jusqu'à ce qu'elle trouve la tombe de sa mère. Jusqu'à ce qu'elle change de nom. Jusqu'à ce qu'elle mette au monde un enfant avec un homme qu'elle aime. Jusqu'à ce que cet enfant l'appelle « Maman » et qu'elle lui offre, pour ses 6 ans, l'intégrale de la Petite Maison dans la Prairie.

jeudi 7 février 2013

L'américain

L'américain

Je me sentais prêt.

Ce connard, il m'avait bien chauffé.

Il avait maté ma copine toute la soirée.

Et puis il avait une façon de rire détestable. Sa gueule, c'était une insulte à la face du monde.

Comme si il disait « Je suis tellement plus beau et plus attirant que vous tous... Je pourrais baiser vos copines et vos mères en claquant des doigts. » C'est ça que sa gueule voulait dire.

Il était arrivé deux ou trois jours plus tôt. C'était le correspondant d'Emilie. Il venait de Californie.

Pour sûr que la Breule, ça devait le changer de sa cambrousse !

Ici, nos bagnoles, elles ont des boîtes mécaniques ! Ici, on sait conduire !

Y'a Raoul qu'est passé avec son tracteur. Il a gueulé «  OUUHOOOO ! C't'é l'américain ? C't'é un COBOYE ? »

On a tous rigolé. Il est drôle, Raoul, et en plus il est cultivé , il parle le patois du village.

J'avais provoqué l'américain devant tout le monde. Je lui avais dit que j'allais lui niquer sa gueule, fils de pute.

Il avait pas compris alors je l'avais poussé. Il avait toujours pas compris, alors je lui avais craché à la gueule.

Il avait compris.

On s'était donné rendez vous sur la place de la mairie, à 16h. Émilie avait dit qu'elle allait le répéter à sa mère, mais on l'avait menacé de lui faire une réputation si elle l'ouvrait. Elle avait fermé sa gueule.

Je m'étais mis en marcel. J'avais une de ces classes...

Lui, il s'était mis torse nu.

Sur sa poitrine, pas un bouton, pas un défaut, même pas un poil, mais des muscles.

J'étais dégoûté. J'ai craché par terre.

Il s'est avancé vers moi, il m'a mis une gauche, une droite, je suis tombé, il a souri en levant les bras et en gueulant sa joie dans sa langue.

Je me suis relevé. Il m'a mis une droite, un crochet, un coup dans l'estomac. Je suis tombé à terre.

Il m'a regardé avec l'air de dire « T'en veux encore ? » . Je me suis relevé, et puis j'ai tourné de l'œil.

Quand je me suis réveillé, il était menotté par les gendarmes. Les copains avaient raconté qu'il m'avait agressé sans raison.

J'ai dit pareil.

On l'a embarqué. Il pleurait comme une petite chatte à l'intérieur du panier à salade.

Le Francky est venu me voir. Le Francky, c'est un gendarme qui connaît bien mon père.

Il m'a dit que si je voulais, je pouvais m'amuser un peu avant qu'ils démarrent. Il m'a flanqué un truc dans la main.

Un poing américain.

Je suis rentré dans la fourgonnette, il m'a vu et s'est mis à chialer en américain.

« comone, èlpe mi plize ! » qu'il pleurnichait.

Je lui en ai collé six dans la gueule.

Le Francky a raconté qu'il s'était pété la mâchoire en tombant du panier à salade.

Il a pris trois mois fermes. Tout le monde a témoigné contre lui. Personne en sa faveur.

On a appris qu'il s'était fait enculer par José en prison.

José, c'est mon cousin. Il était en zonzon parce qu'il avait un peu forcé une nana a lui tailler une pipe au bal. Un sacré déconneur le José.

José, il est à voile et à vapeur, mais on est tolérants, nous autres, ça nous fait rien.

Deux mois plus tard, on a vu Emilie arriver en pleurant. Elle nous a raconté que le ricain s'était pendu dans sa cellule.

Pendu les mains attachés dans le dos, fraîchement enculé. On a rigolé.

José est sorti un mois plus tard.

Il nous a tous surpris, il parlait américain.

« Donte feuque mi » qu'il disait en rigolant.

Clément Paquis ©2013

lundi 28 janvier 2013

Fin gourmet

Fin gourmet

C'était arrivé au restaurant.

On en était à l'apéro. J'avais pris un deuxième Ricard.

« Ça va te niquer le palais ! » m'avait lancé mon frère.

Il avait pas tort, mais c'est comme ça. J'aime l'anis.

Mon frère avait commandé une tarte flambée, ma mère une salade composée et moi une entrecôte sauce poivre, flambée au cognac.

Quand le frangin avait vu arriver le morceau, il avait fait la grimace.

  • Comment tu fais pour bouffer cette merde ?

  • J'ouvre la bouche, j'enfourne et je mâche.

  • Tu sais comment ils sont traités, ces bestiaux, dans les abattoirs ?

  • M'en fous.

Et puis on en avait plus reparlé. Le repas s'était bien déroulé, comme toujours.

Bonne viande, bons légumes, bon vin.

Bon resto.

Pas trop cher, propre, service excellent. On y venait depuis presque une décennie.

* * *

C'était un dimanche matin. Y'avait quelque chose dans la boîte aux lettres, ce qui m'étonnait vu qu'on était dimanche matin.

Un genre de bristol avec une adresse, une date et une heure, le tout signé par mon frère.

J'étais curieux, pis mon frère c'est un genre de farceur. J'étais sûr que c'était une connerie.

La date, c'était demain. L'heure c'était midi et l'adresse... Je savais pas.

J'aurais pu chercher sur internet, ça m'aurait pris le temps de le faire, mais j'avais envie de conserver ce petit suspens.

C'est comme ça que je me suis retrouvé devant les abattoirs, le lendemain.

    « Moi, c'est Guy. »

Lui, c'était Guy. Une connaissance de mon frère. Je l'avais aperçu une ou deux fois lors des concours de belote.

« C'est la que j'travaille, viens voir ! »

Guy était un gros type moustachu, casquette vissée sur la tête, mégot planté au coin des lèvres.

Il voulait que je vois.

J'avais vu.

L'abattoir. Les poussins broyés vivants. Les bœufs qui pendaient à la chaîne, sonnées mais toujours en vie, égorgés et se débattant. Convulsant. Les porcs exécutés à la dizaine, des centaines de cadavres comme seul paysage et un bruit de machine qui couvrait le tout.

Les nazis étaient des petits joueurs à coté des mecs qui bossaient dans cet endroit.

J'avais senti la nausée venir, et puis plus rien.

Guy me tenait par les épaules. Il avait l'air paniqué.

«  Je vous aurais rien montré si j'avais su que vous étiez impressionnab' ! »

Je ne suis pas impressionnable, j'ai vu des dizaines de vidéos d'exécution d'otages sur internet. Mais là, avec le bruit, avec l'odeur de la mort et cette industrialisation de l'exécution, et surtout ; avec ce mépris de la vie parce qu'elle n'était qu'animale, c'était trop. Ça puait. J'avais flanché comme une fillette.

Dès le lendemain, j'étais résolu à ne plus jamais bouffer de viande de toute ma vie.

Je m'étais renseigné sur la toile.

De la soupe, du tofu, du poisson tout de même ( je n'arrivais pas à compatir avec le sort des poissons, pas plus qu'avec celui des insectes, va savoir pourquoi...) et des tas de fruits et légumes.

J'ai tenu comme ça un bon moment.

J'étais devenu chiant, je faisais la leçon aux autres. Comme un ancien fumeur la fait aux accrocs de la clope.

On ne m'invitait plus à dîner. Trop chiant, trop compliqué, trop difficile.

À mesure que je perdais du poids, je devenais nerveux, irascible, soupe au lait.

Pour autant, pas question de remettre la main sur de la bidoche. J'étais bel et bien marqué à vie.

* * *

On était dimanche et je me baladais seul dans la forêt. Je cherchais des champignons.

D'un coup, j'ai entendu des coups de feu. Très proches. Très forts.

J'ai gueulé « Oh ! Y'a quelqu'un ici ! »

Des voix qui s'interpellent et puis des types en kakis qui débarquent.

Des chasseurs.

  • M'sieur, c'est dangereux de se promener dans les bois un jour de chasse.

  • C'est jour de chasse ?

  • Ah ça oui !

  • J'ai pas vu d'écriteau !

  • On en a mis, pourtant.

J'avais coupé par les champs pour entrer dans les bois, j'avais pas du voir.

    « V'nez donc avec nous boire un coup ! »

Ils trimbalaient des sangliers morts avec eux, mais étrangement, ça ne me choquait pas.

Un sanglier mort en pleine forêt, tué d'une charge de chevrotine après avoir couru, ça me paraissait moins sordide que les carcasses à la chaîne que j'avais pu voir aux abattoirs. C'était même plus cohérent. L'abattoir n'est pas le milieu naturel de l'animal.

Je les avais suivi dans leur cabane de chasse.

Après un verre de vin chaud, je m'étais laissé allé à goûter, pour faire plaisir, du sanglier rôti.

Bon Dieu que c'était bon.

Je culpabilisais, mais j'en reprenais quand même. Et puis on chantait, et puis le vin réchauffait le corps, et puis j'étais bourré. 

Tard, avant que je finisse par repartir, un chasseur un peu poète m'avait fait tout un discours sur la beauté de la chasse, la fraternité avec la nature, la camaraderie.

J'avais trouvé ça chouette.

Le lendemain, j'achetais un fusil.

* * *

Je chassais depuis plusieurs mois, mais quelque chose passait mal.

J'étais pas mauvais tireur et la forêt, l'ambiance, les copains et la bouffe arrosée le soir, ça me plaisait. Sauf qu'à chaque fois que je tuais un chevreuil ou un sanglier, j'étais rongé par la culpabilité. Je me disais : Un animal, par définition, ça ne peut pas faire le mal. C'est donc innocent. Ça veut dire que je flingue et que je bouffe des êtres innocents.

Et plus je ressassais, moins j'avais d'appétit. Ça a fini que j'ai arrêté la chasse et que je me suis remis à la cueillette des champignons. Et à nouveau j'étais nerveux, aigri, presque dépressif.

C'était jeudi matin quand on a sonné à la porte.

Le facteur m'amenait un colis.

  • Bonjour ! Merci !

  • Il me faut une pièce d'identité, s'il vous plaît.

  • Ah ? Heu … Écoutez, je sais plus où je l'ai rangée.

  • Bon alors faudra passer prendre votre colis quand vous l'aurez retrouvée.

Jamais vu un facteur aussi con.

  • Non mais ATTENDEZ ! Je vis ici, tout le monde me connaît !

  • Moi, j'vous connais pas.

  • Mais putain c'est dingue ! Vous sonnez chez moi !

  • Vous pourriez être n'importe qui d'autre. Vous avez une pièce d'identité ou pas ?

  • DONNEZ MOI MON PUTAIN DE COLIS !

  • Au r'voir m'sieur.

Ah la vache, j'étais énervé. Je lui ai collé mon poing dans la gueule.

J'avais pas prévu qu'il tomberait sur la nuque. J'avais pas prévu qu'elle se briserait.

J'avais pas prévu grand chose, mais comme j'avais pas vraiment envie d'aller en taule, j'ai tiré le corps jusqu'à ma cave.

Et puis je l'ai vidé. Je l'ai pendu par les pieds et je me suis taillé un steak dans sa carcasse de postier.

Celui là n'avait pas d'excuses. Non seulement il n'était pas innocent par nature, mais en plus c'était un gros con.

Je l'ai dégusté avec des patates et la bouteille de Bourgogne que contenait le colis.

Elle était accompagnée d'un mot.

« Revenez quand vous voulez ! »

Signé : vos potes chasseurs.

Je me suis dit que j'allais revenir chasser, mais sans doute pas le même gibier.

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Clément Paquis ©2013

lundi 21 janvier 2013

Un bol de soupe

Un bol de soupe

Alice se tenait derrière le zinc et relisait les quelques pages qu'elle venait de noircir.

Elle rêvait d'être une écrivaine reconnue.

Son roman, elle travaillait dessus depuis des années. Onze ans exactement.

Ça parlait d'amour, de vie, de joie, d'enfants, mais surtout d'amour de la vie.

C'était l'histoire d'une femme qui tenait un café dans une petite ville provinciale, et qui nourrissait secrètement le désir de devenir écrivaine.

Le manuscrit faisait à présent 800 pages.

Elle l'avait déjà présenté à moult éditeurs, mais elle s'était heurtée à chaque fois à un refus poli.

« Affinez votre histoire, madame... »

« Il y a de bonnes idées, mais cela mérite d'être un peu plus travaillé. »

Tous les soirs, Alice écrivait et écrivait encore.

Parfois, elle postait des extraits de ses écrits sur sa page facebook. Tous ses amis la félicitaient. Ils trouvaient ça beau, poétique, « tellement vrai » disait Hugo .

Hugo était un bon ami. Depuis des mois, il faisait la cour à Alice. Il lui offrait des fleurs, il se pointait à l'improviste à son travail. Alice se doutait bien qu'il avait envie d'aller plus loin avec elle, mais une écrivaine doit se consacrer toute entière à sa tâche d'artiste. Pas de place pour un homme.

  • Oh Alice ! Il arrive mon steak ou bien ?

La voix grave de Raymond tira Alice de ses rêveries.

En attendant la postérité, fallait gagner sa croûte. Fallait servir son steak à Raymond.

  • Hé Alice, écoute celle-là !

  • Pardon ?

    PROUT !

Raymond explosa de rire tout en ventilant son cul avec ses mains.

C'était un rigolo, Raymond. Toujours à faire l'andouille.

Le « Cheval blanc », c'était le café-restaurant que tenait toute seule Alice.

À proximité de la nationale, elle avait souvent des routiers pour clients.

C'était le soir qu'elle s'adonnait à l'écriture. Quand le rideau était tiré. Au moment où le dernier client terminait son ballon de rouge.

Alice, Ecrivaine. Elle se voyait signer des autographes, passer dans des émissions télé, donner des interviews sur France culture.

C'est un lundi que c'est arrivé.

Un gros type barbu est entré vers 19h, il a sorti quelques pièces de sa poche, beaucoup de ferraille.

Il a compté ses sous devant Alice et il a demandé « Je peux manger quoi avec ça ? »

Alice a compté. Y'avait vraiment pas grand chose.

« Un bol de soupe maison. »

Le barbu fit « oui » de la tête et alla s'asseoir à coté du radiateur.

De sa poche, il sorti un cahier à spirales, genre cahier d'école, et se mit à griffonner.

Alice lui apporta sa soupe poireaux, pommes de terre et un verre de rouge.

  • Offert par la maison !

  • Merci m'dame.

Alice aimait bien les gens. Ce type avec son cahier l'avait touché.

* * *

Tous les lundis, à la même heure, le barbu venait prendre sa soupe. Il trempait son pain, mangeait lentement, écrivait sur son cahier.

Alice, curieuse, avait fini par comprendre – plus ou moins- qui il était et d'où il venait.

Elle l'avait vu repartir en direction du square.

Dans le square, y'avait rien. Rien, sauf une caravane au milieu des pneus usés et de l'herbe folle.

Dans la caravane, y'avait le barbu.

Après avoir questionné plusieurs clients, elle avait fini par connaître son histoire.

Le barbu s'appelait Marc. Il avait été artisan, marié, il avait même une fille.

Et puis un jour, accident du travail, chômage, divorce.

C'était con dit comme ça, mais tellement banal.

Sa femme l'avait chassé de la maison, il n'avait récupéré que la vieille caravane avec laquelle ils partaient autrefois en vacances. Il y vivait désormais.

Il se lavait à la fontaine. Parfois, il ne se lavait pas pendant plusieurs jours, à cause du froid hivernal. En été, c'était plus facile.

Alice avait fini par se rendre compte que ce bol de soupe qu'il venait prendre ici tous les lundis était sans doute son unique repas de la semaine. Son unique vrai repas, en tout cas, sorti des sacs de chips volés au supermarché du coin et des boîtes de sardines que déposaient parfois devant sa caravane, des passants bienveillants.

Les jours passaient, le roman d'Alice avançait, le barbu continuait à venir, tous les lundis.

Un bol de soupe, un verre de rouge offert et du pain.

Alice s'était attachée à ce pauvre bougre comme on s'attache à un vieux chien.

Elle en parlait à ses clients en ces termes «  Oh, vous savez, j'ai un grand cœur... Qu'est ce vous voulez... Faut bien qu'il mange ce pauvre vieux ! »

Les types du café étaient unanimes ; Alice avait vraiment un grand cœur.

* * *

Ça durait depuis environ six mois.

Lundi, la soupe, le verre de rouge, les pièces sur le comptoir, et à la semaine prochaine.

Alice avait fait de ce barbu un personnage de son roman.

Un vieux pédophile sorti de prison, qui n'avait plus rien à attendre de la vie. Et l'héroïne du livre était la seule à le comprendre et à le nourrir malgré les protestations des villageois.

Alice s'imaginait raconter l'histoire de son livre à la télé. Raconter à quel point c'était presque tiré de faits réels.

C'était donc un lundi soir, et le barbu avait terminé son verre de rouge.

Il s'était levé pour régler et était parti.

Comme tous les jours depuis six mois.

Sauf que ce jour là, alors qu'elle faisait le ménage, Alice trouva le cahier que le barbu trimbalait toujours avec lui, oublié sur le banc.

Curieuse, elle s'en saisit, décidée à le lui remettre après l'avoir bien évidemment examiné de plus près.

Alice passa une nuit blanche.

Ce cul terreux, ce clochard, ce rebut de l'humanité. Elle lisait son cahier comme on découvre une mine d'or.

Chaque page amenait à tourner la suivante. Elle n'avait jamais lu pareille histoire ! Sordide ! Horrible ! Merveilleusement délectable !

Alice fulminait. Elle aurait voulu savoir écrire comme ça. D'ailleurs, elle SAVAIT écrire comme ça ! Bien sûr ! Qu'est ce qui l'en empêchait ? Et puis, elle aurait très bien pu écrire cette histoire ! C'était à sa portée ! Pourquoi n'aurait-elle pas autant, voire plus de talent qu'un vieux clochard puant ? Et puis si ce type avait pu écrire tout ça, c'était bien grâce à son bol de soupe, à son verre de vin et à ce pain gracieusement servi ! On écrit bien le ventre vide ? Non ! On écrit pas bien !

Et puis, c'était sans compter le nombre de fois où elle lui avait OFFERT le café ! OFFERT j'ai dit !

Alice aurait tout aussi bien pu coller une affiche « resto du cœur » sur sa gargote ! Trop bonne qu'elle était !

* * *

Le lendemain, Alice ferma boutique. « Fermeture exceptionnelle ».

Elle se rendit à Paris en train, chez cet éditeur qui l'avait déjà refusée tant de fois.

Quand Edmond Halderman la vit arriver, il lâcha un soupir.

  • Bonjour Alice, je suis très occupé vous savez … Déposez donc votre manuscrit ici et …

  • J'ai du nouveau !

  • Oui, j'en suis sûr ! Déposez donc votre manuscrit ici , et …

  • Faites moi le plaisir de lire ceci ! J'ai fait 300km en train ! Tout de même !

Alice tendit à Halderman un cahier d'école à spirale.

  • Pas terrible, la présentation... grogna Halderman.

  • Lisez !

Blasé, et voulant se sortir de cette situation gênante au plus vite, Halderman commença à lire le contenu du cahier.

Une page après l'autre, son regard s'illuminait. « Bon sang ! Bon sang ! » qu'il répétait.

Arrivé au quart, Alice posa sa main sur les feuilles pour interrompre la lecture.

  • Alors ?

  • Alors ? Alors ? Mais POURQUOI n'avez-vous pas commencé par nous proposer ce chef-d'œuvre ? Pourquoi avoir perdu votre temps avec cet espèce de roman insipide ?

Alice devint toute rouge. Elle répliqua d'un ton sec. « Vous publiez ? »

Halderman se leva d'un coup et explosa : « ET COMMENT ! Je ferais un bien piètre éditeur de laisser passer un tel joyau ! »

Alice se leva, serra la main, dit au revoir, qu'elle reviendrait et qu'il avait son numéro de téléphone.

Dans le train du retour, Alice était seule dans le wagon. Elle vérifia qu'il n y avait personne dans les toilettes, personne pour l'entendre.

« SALAUD ! SALAUD ! SALE PETITE MERDE ! MISERABLE CLOCHARD ! SALAUD ! »

  • Heu … Billet s'il vous plait.

Alice tendit son billet au contrôleur que, dans sa fureur, elle n'avait pas vu arriver.

Le lendemain, mercredi, elle rouvrit son café.

* * *

Le Cheval blanc ouvrait à 7h. À 7h01, le barbu faisait son entrée, paniqué, transpirant.

  • M'dame ! Vous n'avez rien trouvé ?

  • Pardon ?

  • J'aurais pas oublié quelque chose, ici ?

  • Je n'ai rien trouvé !

  • Oh non ! Mon Dieu, vous êtes sûre ?

  • Puisque j'vous l'dis.

  • Vous avez bien regardé partout ? Peut-être que …

  • Oh écoutez ça va bien ! Traitez moi de voleuse pendant que vous y êtes !

  • Je … Non, je n'ai pas dit ça ! Écoutez, c'est important ! J'ai perdu un cahier ! Un cahier à spirales !

  • He bien rachetez-en un autre ! Que voulez-vous que j'vous dise !

  • Non non ! Celui ci, c'est spécial ! Oh vous savez bien ! Vous m'avez vu écrire dessus des centaines de fois !

  • Je n'ai trouvé aucun cahier, monsieur. Maintenant consommez ou partez !

  • Vous êtes sûre ? Le barbu pleurait comme un veau.

  • Certaine. Vous consommez ?

  • Non …

Le barbu tourna les talons, les yeux plein de larmes.

Alice ravala un sanglot plein de bile.

Deux mois plus tard, elle était publiée.

Un an plus tard, elle passait en première partie de soirée dans l'émission très convoitée et très regardée de Laurent Devoy , « Des mots et des œuvres » .

Les chroniqueurs ne tarissaient pas d'éloges sur ce roman.

Prix Renaudot, une œuvre magistrale, un consensus unanime. On entendait ça et là que c'était une honte qu'une telle œuvre n'ait pas obtenu le Goncourt.

Alice tenait à tempérer les ardeurs des médias. «  Ça n'est qu'un bouquin, vous savez... » répétait-elle aux journalistes.

« Quelle humilité ! » Pensaient-ils tous.

* * *

Y avait du monde, dans la salle d'honneur, lorsque le président de la République fit d'Alice un Chevalier des Arts et des lettres.

Y avait personne, dans le square, lorsque le pompier décrocha le cadavre pendu d'un barbu anonyme.

Clément Paquis ©2013

samedi 25 août 2012

J'ai tué BHL

J'ai tué BHL

C'était la première fois depuis des années que je me sentais serein.

C'était également la première fois depuis des années que je mettais les pieds dans un tribunal. La première-première fois, c'était pour assister au procès d'un copain – qui est mort depuis, et ça n'était plus un copain lorsqu'il est mort.

Mon copain de l'époque avait, il y a dix ans, profité de son poste de vigile dans les supermarchés Cora, pour voler des accessoires hi-fi vidéos dernier cri afin de les donner ou de les revendre à ses amis à très bas prix.

Comme il était con, il s'était fait gauler.

Il avait pris du sursis (son casier était, à l'époque, vierge) une amende, ainsi que le courroux de ceux qu'il avait entraîné avec lui.

Le temps avait passé et il avait été pardonné. Il était néanmoins resté très con.

J'avais suivi son procès comme on assiste à un film. Tout y était. L'avocat de la défense qui patauge dans la semoule, le procureur général qui fait des effets de manche, le juge qui fait pose des questions aux réponses évidentes... Quelle Justice à la con...

Ce coup-ci, c'était très différent. J'avais commis un régicide. J'avais tué Bernard Henri-Levy.

Vous me direz ; pourquoi a-t-on attendu si longtemps avant de voir BHL se faire assassiner à son tour, lui qui a commandité tant de massacres ? La guerre sans l'aimer.

Je ne saurais vous répondre. À vrai dire, cet assassinat avait un enjeu double.

Je ne cherchais pas uniquement à rendre un service à l'Humanité, bien que l'idée rende la tâche plus aisée, je cherchais à me faire condamner à mort.

Un jour, un médecin m'avait expliqué que la peur, le stress, l'angoisse, l'anxiété, l'appréhension étaient autant de mots pour définir une même chose, générée par la même partie du cerveau.

Alors, je m'étais cru lâche et mon moral en avait pâti. Pour autant, La peur ne dispensait pas le courage, on pouvait être courageux en dépit de sa peur.

Depuis mes 14 ans ( et depuis bien avant sans doute, mais c'est à cet âge que le corps médical l'a diagnostiqué) je souffre d'anxiété généralisée. Ça prend parfois des proportions ridiculement exagérées. Sortir de chez moi pour aller faire des courses au coin de la rue peut provoquer nausée, vomissements, panique, suées et autre diarrhée. L'idée même d'un rendez-vous quelque part, d'un impératif quelconque considéré comme machinal pour tout un chacun est pour moi une véritable torture et source d'une angoisse incontrôlable.

Contre ça, la cure par psychotrope avait chez moi un effet très négligeable, si bien que je me soignais à coup d'alcool à 40°.

Une auto-prescription de whisky, de vodka ou de gin me rendait à peu près « normal ». Saoul, mais normal.

Et puis, j'ai attrapé un cancer. Fini la bibine pour bibi. C'en était trop, il fallait que j'en termine avec la vie. J'avais vraiment pas le courage ni la motivation nécessaire pour « me battre » et « m'accrocher » (comme le disent les acteurs de soap-opera quand John Hammer est atteint d'un cancer de l'estomac et que Margaret Elington refuse de le voir partir « sans se battre »).

J'allais donc me suicider, et j'avais choisi de le faire d'une manière radicalement efficace : d'une balle dans la bouche.

Sauf que la France, ce beau pays, est bourré de réglementations très contraignantes concernant l'obtention d'armes à feu. Outre le prix prohibitif de ces joujoux, il faut être licencié d'un club de tir, demander une autorisation de détention d'arme de 4ème catégorie à sa préfecture, acheter un coffre pour la dite-arme... Un parcours qui peut décourager le plus motivé des suicidaires ou le plus remonté des insurgés.

Après avoir cherché en vain à m'en procurer une « au black », j'avais fini par renoncer.

L'argent n'est pas vraiment un problème lorsqu'on s'apprête à se faire sauter le caisson. Retirer tout ce qu'on a sur son compte n'est pas très grave pour l'avenir de celui qui n'en a pas.

Mais je n'avais rien trouvé. Pas un ami n'avait su m'orienter vers un type louche qui m'aurait refilé ce que je voulais.

Je crois maintenant qu'ils avaient tous deviné quel usage été destiné à cette arme. Les mecs, entre eux, n'ont pas peur de parler flingues, de bander les muscles et de faire les coqs, mais lorsqu'il s'agit d'aider à un acte aussi moralement tabou que l'est le suicide, tout le monde se débine. Tuer quelqu'un : oui. Se tuer soi-même : va voir ailleurs si j'y suis !

Le déclic m'est venu un soir alors que je regardais France 3.

BHL était sur le plateau de Taddeï, il expliquait pourquoi bombarder la Libye c'était bien, et pourquoi tuer pouvait être légitime et bon selon certaines traditions tribales.

C'était autant les saloperies qui sortaient de sa bouche en cul de poule que la complaisance du journaliste qui l'écoutait en souriant qui me filait la nausée.

Moi mort, BHL vivant. Vivant et libre. Libre et riche. Riche et en bonne santé.

Je ne suis pas un spécialiste en la matière, mais ça, c'est injuste.

Mon ami Julien, qui vit à Caen, m'avait offert pour mes 34 ans, un très beau couteau de combat que j'ai rangé dans le tiroir de ma table de nuit avec quelques bouquins jaunis par le temps que j'aime à parcourir avant que le sommeil ne m'engloutisse.

Baudelaire, Lautréamont, quelques bandes-dessinées cultes et un couteau avec une lame de 25cm rangée dans un fourreau en cuir. Un chouette cadeau.

Je ne vous fais pas de dessin. J'étais parti pour Paris un jour, en train. J'avais pris avec moi ce cadeau d'anniversaire, j'avais trouvé BHL à la sortie d'une librairie et l'avait frappé au cœur.

Je l'avais tué.

Environ une demi-seconde plus tard, un gorille me plaquait au sol, me brisant le bras gauche au passage.

Immobilisé, je voyais les badauds incrédules devant la dépouille ensanglantée du philosophe-milliardaire.

Et puis, j'avais remarqué une fille. Elle n'avait pas l'air terrifiée comme les autres. Elle avait regardé le corps, m'avait regardé, elle avait embrassé la paume de sa main et lancé un baiser dans ma direction.

Et puis, elle avait disparu dans la foule. Un ange de grâce et de beauté. Mon ange ?

Tous les JT en boucle ne parlaient plus que de ma victime et de moi. J'étais devenu « le déséquilibré » qui avait tué Bernard-Henri Levy., un homme juste, un homme bon, un authentique démocrate, un homme de Gauche.

Moi, j'étais un fou, un meurtrier, un forcené, et autant de qualificatifs à la con que ces lumières de journalistes avaient su trouver pour me désigner dans les dizaines de reportages consacrées à la reconstitutions de mes actes.

Le président avait décrété une semaine de deuil national.

Elisabeth Levy, dans une tribune au Monde, avait écrit son horreur de voir ces salauds de français oser s'agacer des égards fait par le pouvoir et les médias à l'endroit de feu-BHL, érigé au rang de martyr. Elle avait dit qu'il y avait là la preuve qu'en France, un antisémitisme larvé et insupportable avait toujours pignon sur rue. Ça lui rappelait les heures les plus sombres de l'Histoire.

Je n'avais pourtant pas tué un juif, j'avais tué un enculé. Pourquoi y voir un pléonasme ?

Petit détail qui a toute son importance pour éclairer le lecteur : la peine de mort avait été rétablie un an plus tôt. On avait ressorti le rasoir national de son musée après l'assassinat du grand rabbin du Consistoire de Paris par un jeune français d'origine algérienne.

Acte terroriste et antisémite condamné par le monde -libre- entier.

La lame avait tranché un cou français-arabo-musulman pour sa remise en fonction.

Officiellement, c'était un dispositif très exceptionnel qui ne concernait que les crimes de sang, et appliqué aux personnes jugées extrêmement dangereuses pour la vie et l'épanouissement démocratique français et européen. (mot pour mot dans le code pénal)

Dans les faits : je serai condamné à la peine capitale.

Avant ça, il y avait eu le procès.

J'étais comparé à Anders Breivik, le mass-murder norvégien.

Je n'avais pourtant tué qu'un type, et un sale type. Pas des étudiants innocents, pas de femmes ou d'enfants, pas d'orphelins, pas même d'animaux...

Juste un Bernard-Henri L'Hermite pour venger le bigorneau délogé de sa coquille.

La comédie de mon procès avait débuté un jeudi.

- Pourquoi avez-vous fait ça ?

- Si vous me posez la question, c'est que vous ne comprendrez pas ma réponse.

Mon avocate, petite fille de résistant, me reprochait de ne pas vouloir collaborer.

Pour en finir, j'avais vidé mon sac.

Oui je suis coupable, c'était prémédité, oui j'avoue, j'avoue tout et qu'on en finisse.

Sur un des bancs du tribunal pleurnichait Ariel Dombasle.

À ses cotés, un jeune garçon d'une vingtaine d'années, beau comme un astre, la tenait par la taille.

Dieu qu'elle jouait mal la veuve éplorée ! Même ce rôle là, on sentait que c'était bidon. Son jeune compagnon, en revanche, jouait très bien l'épaule pour pleurer, pour toucher, pour tripoter.

Ça n'était pas mes affaires.

CONDAMNÉ À MORT !

Une peine sévère mais juste, avait dit le juge.

Pour la première fois depuis 1977 -l'année de ma naissance, quelle ironie- l'exécution serait publique.

Publique oui, mais encadrée ! De ce que j'avais compris, les spectateurs seraient choisis minutieusement, et le tout serait entouré de policiers en armes et armures, retransmis à la télévision, sur toutes les chaînes et disponible en podcast sur internet.

Une statue à la gloire de BHL avait été sculptée et installée sous l'arc de triomphe à la demande du ministère de la culture.

Dans sa vidéo mensuelle, Alain Soral m'avait gratifié du titre de « mec sympa du mois ».

Le prochain spectacle de Dieudonné portait mon nom.

Le président iranien avait trouvé des circonstances atténuantes à mon crime dans un discours aux nations-unies qui avait scandalisé le monde -libre- entier. Il avait même poussé le culot jusqu'à demander ma grâce. Des jeunes de l'UEJF lui avaient jeté des cotillons et des langues de belle-mère au visage en signe d'indignation. Plus jamais ça ! qu'ils beuglaient.

Quel départ en fanfare !

La veille de mon exécution, on avait fait venir un prêtre catholique qui s'appelait Jacques.

Frère Jacques.

Tout agnostique que je suis, je l'avais reçu volontiers. Il m'avait demandé de prier, avait lu un passage des évangiles sur le pardon et la miséricorde, m'avait tendu un paquet à l'intérieur duquel j'avais trouvé une bouteille de Scotch single malt 16 ans d'âge. Un clin d'œil de sa part joint à un « c'est bien fait pour sa gueule, va ! » avait fini d'égayer ma journée.

Ah, Dieu existe donc !

Ma dernière journée sur cette planète avait vraiment été une des meilleures de ma vie. La bouffe était excellente, la bière ambrée, la charcuterie raffinée... On avait installé dans ma cellule un écran plat LED 107 centimètres et les quelques DVD que j'avais demandé. S'il n y avait pas eu cette foutue exécution et tout ce qui m'y avait amené, j'aurais trouvé la vie plutôt sympa.

Je me surpris à croire qu'on me récompensait pour avoir débarrassé la planète d'un destructeur de mondes.

Mon acte avait eu une portée certaine que je n'arrivais pas à me figurer.

Le jour s'était levé.

Une jolie matinée, douce et ensoleillée.

On me rase la nuque.

Un dernier verre de rhum ? Non merci ! Je suis encore bourré de la veille !

Pas de cigarette, j'ai arrêté il y a dix ans.

Qu'on en finisse.

Le bourreau a un regard neutre.

La foule semble assister à un spectacle de bateleurs en plein air. J'aperçois Caroline Fourest manger une barbapapa en compagnie de Clémentine Autain.

Image insolite.

- Ça va faire mal ? que je demande au bourreau.

- Je crois bien qu 'c'est trop rapide pour faire mal, m'sieur, mais personne n'est re'vnu pour m'le dire ! qu'il s'esclaffe.

On m'attache les mains dans le dos, on déchire ma chemise au col, on me plaque le torse sur cette planche.

J'aperçois Michel Houellebecq dans le public. Il porte un costume et fume un mégot. Le premier est plus inhabituel que le second. Peut-être même qu'il a prit une douche pour l'occasion.

Je me souviens, il y a longtemps, avoir acheté ce livre qu'il avait écrit en binôme avec ma victime. « Ennemis publics ». Une merde de condescendance et de cirage de pompes entre les deux olibrius que j'avais eu la bonne idée de ne payer que 4€ d'occasion, sur amazon. (frais de port compris).

La curiosité vous en fait jeter, de l'argent par les fenêtres.

La foule hurle le décompte.

DIX, NEUF, HUIT, SEPT...

Paré au décollage ?

SIX, CINQ, QUATRE, TROIS

Je lève les yeux tant que je peux. Au loin, une banderole flotte au vent. Il y est inscrit « VA EN ENFER ! »

DEUX, UN

Une chose est sûre, si c'est là-bas que je finis, je ne me retrouverai pas dans la même geôle que celui que j'ai tué.

Ni dans la même prison.

                                                                                                                                                     Clément Paquis ©2012


mercredi 22 août 2012

Aux fers

Aux fers

Le ciel était gris et l'air sentait le goudron.

Il avait fait très chaud pendant dix jours. Dix jours à me casser le cul au boulot, dans des locaux sans air conditionné pour un salaire de misère.

En rentrant chez moi, l'autre jour, j'ai surpris ma femme en train de se faire enculer par le voisin.

Oui, j'ai bien dit « enculer ». C'est dire si j'ai surpris la chose de près !

C'est pas ce que tu crois, qu'elle m'a crié.

Je me demande bien ce que ça pouvait être d'autre.

Le voisin, Thierry, il a 40 ans et il pue. On a jamais trop su pourquoi, mais même après une douche, même aspergé de déodorant, il sent l'huile de vidange.

Ça n'a pas semblé déranger ma femme, et la première réflexion que je me suis faite, c'était si l'odeur de Thierry l'avait dérangé pendant qu'il la sodomisait.

Sentir l'huile quand on trempe dans la merde, ça doit être de l'ordre du détail.

Je veux pas dire par là que j'étais amoureux de ma femme, mais plutôt que c'est une question de fierté, pour moi à qui il en reste si peu.

Alors j'ai tenté de tabasser Thierry, mais la situation était ridicule. J'avais l'air d'un con, et lui, à poil dans ma baraque, la bite à l'air fraîchement sortie de ma femme, il se défendait comme il pouvait.

J'ai stoppé net. Je me suis regardé dans le grand miroir de l'entrée, j'ai choppé les clefs de ma Lada et je suis parti direction le centre-ville.

Y'avait cet immeuble sans gardien, sans vigiles, sans locataires mais avec des escaliers qui montaient jusqu'au toit. J'ai décidé de grimper là haut.

Le point de vue était déprimant.

Des baraques à perte de vue, les cheminées des usines, des rues, des routes, des ronds points.

Terne.

Allez va ! J'allais sauter et quitter ce cauchemar plus vite qu'une formule 1.

Je me rapprochai du rebord. En bas : du bitume. Le choc durerait un quart de seconde, et après... Après ça serait après. Donc mieux.

  • Oh Francis ! Mais qu'est ce que tu fous mon vieux !

C'était Henri, on bossait sur la même machine.

  • Oh, tu vois bien c'que j'fous ! Laisse moi donc tranquille !

  • Tu veux t'balancer dans l'vide ?

  • Un peu !

  • Mais pourquoi donc ?

  • Et pourquoi pas ? J'en ai plein le dos de ce boulot à la con, de cette épouse à la con, de cette vie à la con ! Tu sais c'est quoi, la seule chose qui m'fait me lever le matin ?

  • De savoir qu'on va boire un coup le soir ?

  • PARFAITEMENT ! BOIRE UN COUP !

  • Hé ben viens ! On va le boire ce coup !

  • Non, j'veux plus ! Ça suffit plus maintenant. J'vais m'foutre en l'air et je manquerai à personne !

  • Fais pas l'andouille ! Redescend de là !

  • Non ! Fous moi la paix !

J'ai sauté. Un vol plané de 4 secondes.

  • Ben voilà, t'es content...

Henri était en face de moi. Je me suis relevé de par terre. Pas une goutte de sang sur le sol. Pourtant j'avais bel et bien sauté !

  • J'ai sauté, Henri ! Tu m'as vu bon sang !

  • Pour sûr que j't'ai vu !

  • Mais alors c'est quoi encore que c't'histoire !? J'devrais bien être étalé là autour, façon crêpe !

  • Pour sûr que tu devrais !

  • Mais alors quoi ? C'est quoi ces andouilleries ?

  • C'est bien dommage que t'ai sauté mon vieux... Parce que maintenant tu vas savoir.

  • Savoir ? Savoir quoi ?

  • Ça fait bien longtemps que t'as cassé ta pipe, mon vieux.

  • Qu'est qu'tu dis comme ânerie encore !?

  • T'es canné ! M'enfin réfléchis un peu !

J'me regarde. Pas une fracture, pas un bleu.

Henri, il a l'air désolé pour moi.

Et puis y se met à jacter, qu'à entendre ce qu'il raconte, j'aurais préféré qu'il la ferme.

« Le matin, tu te lèves. Tu prends un café soluble avec de l'eau chaude. T'aimes pas ça, mais tu le prends quand même pour te réveiller comme si c'était une vieille habitude dont tu peux pas te passer. Après, tu vas sous la douche. Tu tues deux ou trois cloportes qui courent entre tes pieds, pis tu restes cinq minutes, pas plus, pour pas épuiser le ballon d'eau chaude. Ensuite, tu prends ta bagnole. Elle sent l'essence de partout qu'on se demande si elle va pas prendre feu quand tu vas allumer ta clope. Tu fumes des gitanes. Les clopes les plus dégueulasses de la création. T'arrives au boulot, tu pointes, tu bosses, à midi tu manges un sandwich jambon-margarine avec un seul cornichon. Tu maudis ta femme d'en avoir mis qu'un seul, pourtant elle recommence tous les jours mais tu t'en étonnes pas. Tu fumes une gitane, tu retournes bosser, à 18 heures on sort, on va au café des sports boire un ricard, tu restes une demi-heure avec nous et tu rentres chez toi pour regarder la télé. Tu captes que trois chaînes et ce que tu préfères, c'est les pubs. »

J'en reviens pas qu'il connaisse mon emploi du temps aussi bien.

  • Bon sang Henri ! Mais qu'est ce que t'es en train de me baragouiner !

  • Tu voulais te supprimer mon vieux...

  • Mais oui que j'voulais ! Et puis même que j'veux encore ! Je m'en vais recommencer !

  • Mais sois donc pas couillon ! T'as donc toujours rien pigé ?

  • Mais de quoi qu'tu m'causes ? Crache ta valda à la fin !

  • Canné, tu l'es depuis un moment mon pote.

  • De quoi qu'tu m'causes !?

  • Où tu crois que t'es, là ?

  • Mais j'veux pas l'croire ! Tu délires mon vieil Henri !

  • T'es canné, Francis! Pis même que ça fait un bail ! Ici, c'est pas Vitry-sur-Barge, c'est l'Enfer ma couille.

  • L'Enfer ? Mais qu'est ce que tu m'racontes ! Où sont les diablotins, le feu et les démons tout noirs ?

  • Autour de toi. Ton boulot, ta femme, son amant. Ta vie.

  • T'es fou ! Voilà c'que t'es !

  • Non, j'suis mort. Tout comme toi. Pis va falloir t'y faire maintenant que t'es au jus... Va pas croire que t'es le premier à vouloir te jeter du haut de ce toit.

J'ai bien peur de comprendre ce que je crois avoir bien compris.

Henri me tapote l'épaule. «  Allez va, y nous reste le ricard. »

On va boire un coup.

Clément Paquis ©2012

lundi 23 juillet 2012

Tout pour être heureux

Tout pour être heureux

Ce café est foutrement délicieux !

Ah putain ! Quelle belle journée !

Allez hop ! Footing ! 10 km !

À petites foulées, je trotte sur le bord de l'avenue.

L'air est frais, légèrement humide car le soleil n'a pas encore séché la rosée du matin. Ça sent la vie.

Je respire à plein poumon.

Un coup d'œil sur ma montre ; il est 7h AM. Je serai rentré avant que Kate ne s'éveille.

Kate, c'est ma femme. Je l'ai rencontré ici même, pendant un footing à central park. Elle s'était tordue la cheville, j'avais mon brevet de secouriste.

Je dirais que mon charme de français a fait le reste.

- How charming ! You're french, aren't you ?

Elle était jeune, blonde, assez commune au fond. Pile poil ce que je cherchais pour me reproduire.

J'avais enchaîné les aventures ces dernières années. Il était temps que je me pose. Mon horloge biologique me pressait de le faire.

Profiter, j'avoue, c'est bien. Très bien même !

J'avais décroché ce job au barreau de New York, je devenais un putain d'avocat prestigieux !

Je l'avais pas volé ce poste, j'avais vraiment bossé pour. J'étais fait pour cette vie.

La compétition m'a toujours fait bander plus que tout autre chose.

Même plus que le cul d'une jolie petite femme.

À terme, j'envisage de me lancer en politique, mais je ne sais pas encore dans quel pays !

Le monde est ma maison.

Les femmes, je les aime alors je les baise.

Kate n'en sait rien, bien sûr. Je ne veux pas la blesser, elle reste la mère de notre enfant, Adam, un beau mâle reproducteur en devenir !

Mais c'est justement parce qu'elle n'est pas exceptionnelle que je l'ai choisi.

C'est un genre de mère porteuse pour qui j'ai beaucoup d'estime. Mais pas d'amour.

Elle tient très bien son petit rôle de femme d'intérieur et je n'ai pas envie que ça change.

L'amour, c'est assez flou pour moi. J'aime ma mère, j'aime mes amis, j'aime le couscous et j'aime Kate. C'est un peu comme ça, non ?

En tout cas, ce dont je suis sûr c'est que J'A-DORE mon putain de job !

Trois kilomètres déjà.

Kate, il y a trois ans, elle était vraiment bandante. J'avais toujours cette impression, en la sautant, de faire l'aumône. Ça m'excitait.

Avec les années, j'ai compris ce que les curés entendent par « honore ta femme ». Parce qu'au bout d'un moment, ça devient une corvée...

Surtout quand tu rentres d'une soirée bien arrosée avec des collègues, que tu as exploré quelques petites chattes de 18 ans, alcoolisées et offertes et que celle que tu dois honorer t'attends les cuisses ouvertes, pensant te donner envie de la culbuter.

Grosse erreur darling ! Je suis ton mari, pas l'assistance publique !

* * *

J'ai pas passé des heures dans des salles de sport toutes ces années pour être condamné à ne sauter que la même escalope jusqu'à la fin de ma vie !

Je suis ce qu'on appelle un beau gosse. C'est comme ça. Ça n'est pas même de la vantardise, c'est un état des lieux.

Grand, musclé, pas trop parce que c'est laid mais assez pour être bien sculpté, des cheveux noirs et épais, un sourire sans trace de caries ou de couronnes, un nez et des yeux parfaits : zéro défaut.

En vieillissant … J'aime pas ce mot. En mûrissant, je deviens de plus en plus canon.

Ces petites rides aux coins des yeux, ça me donne un charme fou.

Ah putain...

Je suis en train de lâcher une larme, mine de rien.

Je m'arrête à coté d'un banc public et commence une petite série d'étirements.

Discretos, je sors ma coke, je vais me faire une petite ligne histoire de me booster sur les dernières bornes.

WOU !

C'est reparti !

Oh putain de bordel, avec cette saloperie je te grimpe la tour Eiffel en dix minutes sur les mains !

Y'a un clodo qui me tend la main , je lui crache à la gueule !

SALOPERIE DE PARASITE DE MERDE HAHAHAHA !

Le type se met dans l'idée de me poursuivre, je m'arrête tout net et lui balance mon poing dans la gueule !

J'ai du sang plein la main ! Il est par terre et il bouge plus ! WOU ! Je lui colle des coups de pompes dans le bide ! Ça SWING !

Ça swing moins quand ce sale négro de flic yankee m'intime l'ordre de me coucher à terre ! Qu'il aille se faire enculer, merde ! Ça fait sept ans que je trime comme un taré ! Sept ans passés à sculpter mon avenir pour qu'il soit ce qu'il est aujourd'hui !

C'est pas ce gros lard qui va m'empêcher de finir mon footing ! WOU ! WOU !

Ahaha ! J'ai slalomé comme un Dieu et j'ai évité ce gros con. Il se lance à ma poursuite, mais y'a vingt kilos de lard accrochés à sa carcasse qui l'empêchent de prendre de la vitesse.

Le con ! Le con !

D'un coup je chancelle.

Ma putain de poitrine me fait mal, y'a quelqu'un qui s'est assis dessus, on dirait.

Ah non merde, j'ai pas échappé à ce gros lard de flic pour...

Ah non ! J'ai pas construit toute cette vie, gagné tout ce pognon, humilié tous ces cons, baisé toutes ces putes pour … Pour …

J'ai ralenti.

Le flic m'a rattrapé.

« Hand's up ! » qu'il gueule.

Je peux pas. Je me tiens la poitrine.

Je cherche la nitroglycérine que je trimbale avec moi comme le médecin m'a ordonné de le faire, il y a sept ans.

C'est dans ma poche revolver.

Le gros flic nègre tire avec le sien.

Wou...

Clément Paquis ©2012

NDLA : Je suis désormais sur twitter. Vous pouvez donc venir m'insulter gazouiller à mes oreilles, tels les joyeux pinsons que vous êtes.  @clementpaquis

vendredi 20 juillet 2012

Dernier verre

Dernier verre

Dernier verre

Oui je l'ai violé cette salope.

Et alors ? Personne ne me fera regretter ça!

Si vous pouviez savoir à quel point c'est jouissif... Si vous arriviez à comprendre tout le plaisir que l'on peut prendre à voir ces chiennes se pisser dessus de peur, obéir aveuglément à tous vous ordres, être à votre merci...

Si vous pouviez comprendre à quel point c'est bon de les asservir, de les transformer en esclave, de remettre ces putes à leur place de servantes, ce qu'elles n'auraient jamais dû cessé d'être ; alors c'est une médaille que vous me donneriez. Pas une condamnation à mort !

Je sais bien qu'aujourd'hui, on a donné des « droits » à ces animaux.

Ils peuvent travailler, gagner de l'argent, voter, et même se marier entre eux.

Répugnant.

Aujourd'hui, vous allez me couper la tête. Il y a plusieurs siècles, tout le monde aurait trouvé ça normal qu'un homme se soulage dans ces urnes à foutre que sont les femmes ! Le viol ? C'est un concept très récent !

Le droit de cuissage, c'est bien plus ancien mais bien sûr ; personne ne respecte ça !

Personne ne se pose la question de comprendre pourquoi, pendant des siècles, ces êtres sans âmes n'ont eu d'autres rôles – sauf rares exceptions – que d'être nos esclaves, nos subordonnées, nos femelles reproductrices.

Alors ok, c'est vrai, par le passé on ne tuait pas les femmes.

LOGIQUE ! Le viol n'était pas puni ! Le chaland pouvait se vider dans n'importe quelle morue et prendre la fuite, pourvu qu'il court plus vite que le mari et il s'en tirait bien !

Les droits de l'Homme incluent ceux de la femme. Absurdité !

Alors oui ; la dernière n'avait que dix-huit ans ! Que dix-huit ans, m'a t-on reproché ? Depuis quand l'âge devrait être un facteur déterminant dans l'envie saine d'un mâle de se dégorger dans une fente ?

C'était pas une gamine de dix ans non plus ! Traite moi de pédophile pendant que t'y es !

Et quelle connerie, mais quelle folie d'avoir mis à la tête de notre pays UNE FEMME ! On est cuit ! Avec ou sans moi, on est tous foutus !

Une femme ? Et bientôt quoi ? Un pédé ? Un nègre ? UN CLÉBARD ?

Pays pourri, puant, putride, dégénéré, sale et visqueux.

Dans quelques années, ça m'étonnerait pas qu'on aille chercher nos ministres directement au zoo !

  • T'as fini ton plat ?

  • Ouais ! J'suis fin prêt pour la coupe !

Le geôlier me regardait d'un air désabusé. Il est pas mauvais, le bougre. Sauf que lorsqu'il me voit, il s'imagine que j'aurais pu trucider sa femme ou sa fille ou sa nièce, alors il voit rouge. Comme un taureau. Il réfléchit plus. On lui a dit que j'étais un monstre, ON a pensé à sa place, mangé, digéré l'information, c'est fait : je suis un putain de monstre.

Malgré tout, il semble éprouver une certaine compassion à mon égard.

Peut être parce qu'on va me raccourcir dans les minutes qui suivent ?

Tu parles ! Dans deux jours il aura oublié ! Peut être même qu'il se félicitera de ma mort auprès des siens, se vantant d'être celui qui a conduit le monstre à l'échafaud.

Allez zou ! Qu'on en finisse !

On me propose une dernière cigarette.

Je ne fume pas, ça fait tousser et puer de la gueule.

Un dernier verre ? J'dis pas non. Mais pas cet espèce de tord boyaux dégueulasse qu'on sert à tous les condamnés à mort ! J'veux un bon Whisky écossais ! 16 ans d'âge de préférence.

Mon avocat négocie ça avec un des types chargés de mon exécution qui finit par acquiescer.

Deux minutes plus tard, j'ai mon Whisky. Ils se sont pas foutus de ma gueule ! C'est du bon !

J'en prend une lampée, puis deux.

Le verre est rempli de moitié.

Je fais traîner. Je vois bien que ça les emmerde.

  • Finis ton verre maintenant !

  • Pourquoi ? Vous avez peur que la lame rouille?

  • Finis que j'te dis !

Je fais traîner encore un peu, et puis, de peur que ces cons ne me l'arrachent des mains et foutent en l'air un aussi bon nectar, je m'exécute avant qu'ils ne le fassent.

On me rase la nuque.

On me fait enfiler un genre de chemise dénudée aux épaules.

Je tâche de penser à des trucs agréables.

Tiens, Jessica par exemple. Je revois la surprise dans ses yeux alors que je commençai à l'égorger juste après avoir joui en elle.

C'était le bon temps, mais on arrive à la fin du film.

Coupez !

Clément Paquis ©2012

mercredi 23 mai 2012

U turn

Ma première bonne décision aurait dû être prise en 2001.

C'est de là que tout était parti, c'est à ce moment que j'aurais dû commencer à faire les bons choix.

J'avais eu une seconde chance. C'est rare.

Ce que j'ignorais à l'époque, c'est que j'étais sur le point de gâcher cette chance. Moins réfléchir, boire, fumer et se divertir, ne pas penser, ne rien prévoir, éviter de regarder devant soi par peur de ne pas aimer ce qu'on risque d'y voir.

J'avais fait les mauvais choix pour les mauvaises raisons.

Avec le recul... Avec le recul, on peut tout dire. Forcément.

Si j'avais pu savoir, j'aurais choisi d'apprendre un métier manuel, comme mécano, plaquiste ou jardinier.

Mais non. A l'époque, fallait que je porte une cravate. L'obsession de la crédibilité visuelle ne me quittait pas. Avoir l'air de quelqu'un plutôt qu'être quelqu'un.

Comme la plupart des flingués du ciboulot de mon espèce qui n'étaient pas fait pour les études universitaires, je m'étais orienté vers une carrière commerciale.

Illusion d'un statut social classieux, porter un costume et une cravate gonflait l'orgueil dont vous aviez tant besoin.

Ainsi, en échange de savoir parler et compter, on avait le droit au petit guide du parfait connard, ou comment mentir avec sincérité pour vous vendre des choses dont vous n'avez pas besoin.

Sur le coup, ça semblait si facile à apprendre qu'on en venait à se demander si c'était vraiment un « métier ».

« Quand on a tout raté, on peut toujours faire commercial ! » aimait lancer notre formateur. On riait comme des cons. Il avait tout compris. Pas nous.

Quand on se retrouve à n'avoir plus qu'un choix : celui de creuser sa propre tombe, c'est là qu'on se rend compte qu'il y a peut être une erreur de parcours.

Attention, quand je dis « creuser sa tombe », ça n'est pas une allégorie.

J'avais une pelle en main et le canon d'un fusil braqué sur ma tête.

C'était devenu très commun.

Les exécuteurs, mal vus, ne se donnaient même plus la peine de se cacher et ne faisaient pas non plus l'effort de charrier votre cadavre jusqu'à un trou qu'ils avaient creusé, non.

Simple question d'efficacité, moins de temps perdu et de sueur dépensées.

Le bougre creuse son trou et bam, on le fini dedans. À l'ancienne bien souvent, histoire d'économiser une balle devenue denrée rare.

Je me doutais bien que cette pelle qui servait à creuser mon propre trou finirait inéluctablement par s'abattre sur mon crâne une fois que le trou serait jugé suffisamment profond.

Du temps.

J'en avais plus beaucoup maintenant.

Ma première bonne décision aurait dû être prise en 2001.

À l'époque, j'étais jeune et en bonne santé. Le monde m'appartenait, j'avais toute la vie devant moi et je payais en francs.

Mon foie encaissait tout. Mon système nerveux central tenait la route.

J'avais l'innocence du jeune homme qui pense que l'amour est au centre de tout, indiscutablement, et qu'il n y a rien d'autre à ajouter. L'amour est plus fort que tout. La pauvreté, la maladie, les deux imbriqués l'un dans l'autre.

Ma quête était sentimentale au moment où elle aurait dû être professionnelle.

Le boulot était à mon sens la continuité de l'école ; à savoir une corvée, subie, improductive, aliénante.

Je n'avais tort qu'à moitié, mais avais-je le choix ?

Qu'est ce que ça changeait maintenant qu'il ne me restait plus qu'une petite demi-heure à vivre...

Les deux exécuteurs buvaient une bière au soleil, tout en papotant de la dernière attaque à laquelle ils avaient participé ensemble.

L'un racontait en riant comment il avait tiré une balle dans la tête du propriétaire de cette villa après qu'il ait violé sa fille sous ses yeux.

L'autre répondait que c'était pas bien, qu'on est pas des barbares et qu'il aurait dû la violer après, histoire d'épargner le spectacle au père.

Ce genre de récits, on en entendait de plus en plus souvent.

Ce gros bordel qu'était devenu notre civilisation était en train de manger le gâteau à la merde qu'elle avait minutieusement fabriqué pendant des décennies.

Meurtres, viols, pillages, incendies, tortures, on en parlait même plus. On tentait juste de s'en protéger au mieux.

En 2001, j'avais rencontré Cécile. Cette rencontre était la rencontre de ma vie.

Je ne saurais pas vraiment comment l'expliquer maintenant. 'Faudrait demander à un psy ou bien à un sociologue peut-être, mais j'avais littéralement fondu pour cette fille.

Avant elle, la femme était une attraction, un loisir qui agrémentait une soirée arrosée comme les anchois assaisonnent la pizza.

Tu sors, tu bois, tu dragues, tu baises.

C'était simple et agréable.

Et cette connasse est venue tout foutre en l'air.

J'ai ce truc, que j'appelle « le syndrome du saint-Bernard ».

Lorsque je rencontre une jolie fille en difficulté, je suis triste à sa place, souvent plus qu'elle ne l'est elle même.

Je me mets en tête que je vais la sauver de cette vie de merde, que son destin est entre mes mains. Je suis Zorro et pour me récompenser d'être si emphatique, elle va me sucer tous les jours de ma vie, avec amour et fidélité.

- C'est grave docteur ? - C'est incurable mon vieux, vous êtes foutu.

En 2001, je lui roulais de grosses pelles pleines de salive. Nous échangions des regards béats, mouillés d'émotion, on se parlait à l'oreille en bêtifiant.

Bref, nous étions amoureux.

Deux mois plus tard, j'envisageais de me pendre.

En effet, ma douce Cécile était devenue en l'espace de 48 heures une grosse pute.

Je crois que j'aurais pu la tuer. Ou pire, tuer ses proches, ses parents, ses amis, tous ceux qu'elle aime uniquement pour avoir le plaisir de la voir souffrir.

L'amour rend fou dans les extrêmes. Extrêmement amoureux ou extrêmement haineux. Pas de gris ou de contraste dans le ciel de l'amour fusionnel, c'est tout ou rien.

Je me retrouvais donc sans rien.

C'est à cette époque que j'aurais dû comprendre.

C'est à ce moment que j'aurais dû consacrer du temps à faire ce qui était indiqué et tellement évident : penser à moi.

Au lieu de ça, je m'étais mis à chercher une Cécile de rechange, partant du principe que : « Si j'ai éprouvé ça, je peux l'éprouver à nouveau, et pour toujours. »

Quand on est con...

Onze ans plus tard, je récoltais les fruits de tout ce qui avait suivi cet échec.

Je creusais un trou, mon trou.

Tout le temps que j'avais consacré à le recherche d'une moitié idéale, toujours dans la lignée des copies conformes à l'originale, je ne l'avais pas passé à me construire socialement et professionnellement.

Les autres femmes que j'avais rencontré me renvoyaient toutes à la même félonie. Devenu paranoïaque, je fuyais immanquablement avant d'avoir à morfler.

Pelletée après pelletée, je ruminais sur tout ce que j'aurais dû faire.

Trouver un boulot de type manuel, voir à long terme, capitaliser, créer des liens amicaux, du réseau et me résigner à être marié sans forcément être amoureux juste pour avoir le plaisir de s'occuper de ses gosses.

Être normal.

Et puis il y a eu le chaos.

Quand c'est arrivé, je n'avais rien en main. Rien d'autre que mon diplôme commercial. Autant dire pas grand chose puisque je n'avais rien à vendre.

J'étais en retard de deux loyers et je m'étais retrouvé sur la route avec un sac à dos et quelques affaires.

Le camp de Mardi, situé en Auvergne, m'avait accepté parce que j'avais menti sur mes compétences. Mentir, ça, je savais faire.

J'avais raconté que j'étais charpentier. Ils m'avaient cru sur parole – quels autres choix avaient-ils? - et on m'avait affecté à la construction d'un dispensaire.

Le début d'édifice dont j'avais commencé à organiser la construction pour gagner du temps s'était effondré, tuant une personne. Un ingénieur du génie civil.

On avait appelé les exécuteurs. Ils m'avaient emmené.

Mentir sur ses compétences, c'était grave. Comme voler de la nourriture.

Que ce mensonge ait entraîné la mort d'une personne utile à la vie de la communauté était une circonstance aggravante, passible de la peine de mort.

Je creusai donc mon trou en maudissant cette chance que je n'avais pas su saisir.

- Bon ça suffit. C'est assez profond.

Ça y est. C'était la fin de cette vaste plaisanterie.

L'exécuteur numéro 1 avait sorti son couteau.

L'exécuteur numéro 2 avait prit une autre bière dans sa besace.

Des coups de feu avaient retentit, les deux exécuteurs s'étaient effondrés.

Planqué dans mon trou, personne ne m'avait vu.

Ça n'est qu'après que j'avais compris. Ceux de l'armée avaient effectué un tir préventif en direction des deux exécuteurs. Dans le mille.

À cette époque ci , on faisait feu avant de parler. C'était plus prudent.

Aux yeux des quelques corps militaires qui restaient, les exécuteurs n'étaient que des charognards qui méritaient la corde, mais ceux qui payaient pour leurs services avaient forcément quelques choses à … « réquisitionner » .

Dans une heure, les militaires seraient arrivés au camp du Mardi.

Dans deux heures, le camp du Mardi deviendrait une base militaire jusqu'à ce que toutes les ressources aient été consommées, puis, les soldats reprendraient la route pour trouver un autre camp, une autre communauté, laissant crever de faim les habitants du camp.

C'était comme ça.

J'étais à poil dans un trou. Y'avait deux cadavres à coté de moi.

Deux cadavres avec des armes à feu, des munitions, des vêtements, à boire et à manger pour au moins deux jours.

J'enfilai les fringues du plus grand et m'emparai de toute arme et provision que j'étais en mesure de transporter.

C'était un signe.

On me donnait une autre chance, à nouveau.

Cécile avait trouvé refuge avec toute sa famille dans les montagnes, au camp de la Lune.

C'était décidé. J'allais la retrouver.

Et la saigner comme une pute.

Clément Paquis ©2012

jeudi 19 avril 2012

NE VOTEZ PAS

NE VOTEZ PAS !

« Tous pourris... » ronchonnait José.

Sauf que cette fois ci, personne ne s'était levé pour lui faire la morale.

Le « tous pourris » était pourtant un lieu commun qui avait tendance à faire friser les oreilles des démocrates qui traînaient au bistrot.

'Faut dire que cette campagne présidentielle était d'un ennui...

Les candidats parlaient peuple, peut être un peu trop, au point que les électeurs en arrivaient à comprendre ce qu'ils disaient. Du coup, ils se rendaient compte, puisque c'était à leur niveau, que ça n'était pas au niveau.

Le pays était aux soins palliatifs et le peuple semblait ne plus se faire d'illusion sur son pronostic vital.

On allait y passer, comme les grecs, comme les espagnols, chacun son tour en rang d'oignons, restait à savoir à quelle sauce on allait être mangé.

Par l'incompétence de celui-ci ? Par la soumission de celui-là ? Par la trahison de la plupart ?

« Tous pourris ! » répétait José un peu plus fort.

Le patron lui fit signe de la fermer, histoire de pas déranger les clients que la politique intéressait encore.

Faut dire que le patron faisait aussi kiosque à journaux, alors à vendre de la merde, autant faire en sorte que le client continue à croire qu'il achète du caviar.

Maurice laissait traîner son œil sur la liste des candidats à l'élection présidentielle.

A gauche, un type chauve au physique de comptable de province lançait balançait lieux communs sur lieux communs.

Oh, y'avait toujours une poignée de péquins prêt à le soutenir, mais l'ambiance populaire était inexistante. On attendait que ça passe. Qu'on en finisse.

A droite, le sortant faisait du révisionnisme. Les mêmes slogans avec un programmes concurrent du sien. Un genre de révisionnisme schizophrène.

Il expliquait l'échec de la politique passée, le succès de la politique à venir.

Ça aurait pu passer pour un baroud d'honneur si ça n'était pas à ce point évident que le président sortant n'en avait rien à branler. Perdre ou gagner, il s'amusait à jouer pour le siège de préfet de France.

Au centre, on était dans le tout et n'importe quoi.

Refaire une campagne de 2012 avec les restes de celle de 2007. C'était inintéressant et surtout complètement à coté de la plaque.

Le seul candidat crédible aurait été celui qui proposait un billet pour l'étranger, ou un kit de survie en milieu hostile. Fuir ou se résigner au néant, c'était ce qui flottait dans l'air.

A la droite de la droite, on avait la candidate anti-système qui , de toute façon, jouait le jeu du système en acceptant de participer à cette mascarade qu'étaient les élections. Signe de l'ennui profond du peuple : elle avait baissé dans les sondages. Passée de 20 à 15% , les furieux avaient pourtant l'habitude de voter pour son parti avec dans l'idée de voter contre les autres.

Ça ne prenait pas cette fois ci. Pas aussi bien qu'on aurait pu le croire.

Le reste, c'était le cirque Barnum.

L'écologie brassait du vent pour faire la promotion des éoliennes, les deux candidats d'extrême gauche ne méritaient qu'une punition : aller chez le coiffeur.

Quant à l'ancien ministre, celui qui décidait tout à coup qu'il était plus à gauche que la gauche traditionnelle (celle qui allait gouverner 5 ans) , il déclenchait une sorte d'engouement bizarre chez les enseignants et les bobos de France et de Navarre. Je crois bien même qu'il arrivait à piocher dans l'électorat de l'extrême droite, utilisant les mêmes ficelles.

Qu'est ce qu'on s'emmerdait.

Les élections approchaient et personne n'avait choisi de bouger son cul jusqu'à l'isoloir.

- Jusqu'à l'urinoir ouais !

- Ta gueule José …

Un militant était entré avec des tracts, il avait commencé à les distribuer.

On était pas impoli, on avait fait semblant de les prendre, et deux minutes plus tard, la corbeille à papier était pleine à ras bord.

Le patron avait balayé la salle d'un regard désespéré.

C'est qu'il était du genre empathique le patron. Qu'on tire la gueule, ça se ressentait dans tout son bistrot.

C'est pas pareil de picoler joyeux que triste, et encore pire de picoler désespéré. Ça sent le client qui finira par fuir le bistrot pour picoler chez lui. Ça sent le mauvais alcool et la télévision allumée en continue. Ça sent le nœud coulant. Le suicide.

Un jour, le vieux Jacques s'était pointé avec un bouquin sur le survivalisme. On savait même pas ce que c'était, mais Jacques avait l'air super emballé.

Il expliquait qu'il allait faire un potager, creuser des tranchées autour de chez lui, acheter un fusil, se protéger.

On lui répondait que c'était pas avec sa retraite qu'il pourrait faire tout ça.

Il s'était arrêté net. Il avait pas voulu nous expliquer de quoi ça parlait, son bouquin. De fruits et légumes? De culture en serre?

On l'avait plus vu pendant deux bonnes semaines avant de s'inquiéter.

Le vieux vivait seul chez lui depuis la mort de sa femme, trois ans auparavant.

C'est le patron, comme toujours, qui s'était décidé à aller frapper à sa porte.

Ça sentait pas bon. Le patron avait vite compris. Les pompiers avaient défoncé la porte et trouvé le corps quasi-décapité de Jacques.

Une balle de calibre douze dans la bouche, ça vous rase de près.

Détail original ; il avait appuyé sur la détente avec son gros orteil.

Son fusil tout neuf n'avait finalement fait qu'une seule victime.

Dimanche, on ira pas voter. C'est le jour de l'enterrement du vieux Jacques.

En plus, le bistrot reste ouvert tard le soir.

dimanche 8 avril 2012

The leftist


The leftist

Y'avait vraiment qu'à moi que ce genre de conneries pouvaient arriver.

Ok ça m'avait foutu en boule, mais de là à en venir aux mains...

Dans ma vie, je le jure, j'ai toujours été très éloigné de la violence physique, par peur surtout. Faut bien dire les choses comme elles sont, je suis pas du genre courageux.

Les têtes brûlées et moi, ça fait deux.

C'est un putain d'héritage génétique que j'ai reçu. Bouffé de haut en bas par toutes les formes de peur existantes, quelques soient le nom qu'on leur donne.

Anxiété, stress, angoisse, toutes sous la même bannière de la panique, de la peur, de la fuite.

Quand j'étais gamin, j'étais associable pour deux raisons.

La première, c'est que les autres ne m'intéressaient pas. Je les trouvais tous identiques, mauvais, bêtes, toujours à jouer au plus blessant.

La seconde, c'est que la perspective de me faire des amis m'effrayait. Se faire des amis, ça voulait dire supporter ces amis. Et de supporter à subir, il n y avait qu'un pas que je n'étais pas prêt à franchir.

Et puis, en grandissant, ça a fini par aller mieux. J'étais devenu plus sociable. J'utilisais mon sens de l'humour pour compenser mes complexes physiques. Un névrosé dans la peau d'un rigolo, c'était ça de donné pour ne rien avoir à subir.

Mes potes, ils aimaient ça la castagne. Surtout un : Fabrice.

Il était beau gosse, sympa et marrant. On s'était très vite mis à fonctionner en duo lors des soirées alcoolisées auxquelles on participait.

Lui buvait pour se sentir bien, moi pour ne pas me sentir de trop.

Déjà à l'époque, l'alcool était un médicament qui me servait de pousse-cul avec les filles.

Faut dire que j'étais du genre innocent...

Bon ok, j'étais carrément con, mais j'avais mes excuses. J'ai grandi tard et à 19 ans, j'en avais 14 dans la tête.

Je tombais amoureux dès qu'une fille avait le malheur de s'intéresser à moi.

Du coup je l'effrayais, du coup elle se faisait la malle, du coup j'étais anéanti.

Aujourd'hui, je suis misogyne et je crois pas que ça changera un jour.

Même si on m'a aspergé de « c'est pas toutes les mêmes » , « ne fais pas de généralités » et autres lieux communs, je préfère faire des généralités et partir du principe qu'elles sont toutes pareilles. C'est moins fatiguant, et à ne plus espérer on ne risque pas d'être déçu.

Ce qui ne règle pas mon problème, là maintenant.

J'ai toujours été le roi de la digression. C'est vrai ! D'un sujet je bascule à un autre, j'ai du mal à structurer ma pensée, je parle très vite comme si j'avais très peur d'être interrompu et de perdre le fil de ce que j'étais en train de dire. Du coup : je soûle.

Alors, depuis quelques années, je parle moins.

Je parle moins sauf quand j'ai un verre entre les mains et qu'on a le malheur d'aborder la politique. Pour certains, c'est jouer aux cartes, faire du sport ou sortir en boîte. Moi c'est parler politique. Pas en faire, hein ! Juste en parler.

J'ai l'impression qu'autour de moi, les gens sont tous complètement à coté de la plaque. Ils n'entravent rien à tout ce que j'ai compris il y a déjà si longtemps. Ils refusent même de s'y intéresser. C'est pour ça que je ne fais pas de politique et que je ne préfère qu'en parler. Parce que personne ne fera jamais rien, ou que ce qui sera fait ira dans le mauvais sens, sera manipulé, et qu'au bout du compte, ça n'est jamais les gentils qui gagnent. Le méritent ils d'ailleurs ?

Encore une digression.

Et le temps qui passe.

Camille est à mes pieds dans une mare de sang. Camille, c'est un mec. Je sais, ce prénom est de plus en plus habituellement féminin, mais les parents de Camille sont plutôt du genre bourgeois vieille France, de cette bourgeoisie attirée par l'aristocratie.

Mais voilà, on ne s'achète pas un arbre généalogique.

Condamnés à n'être que de pauvres bourgeois, ils ont tenté de conjurer le sort en baptisant leur fils « Camille ». Ils pensaient peut être donner l'illusion de la noblesse, ils ont récolté tout l'inverse. Camille est un gauchiste.

Camille De Laverne, de son nom complet.

À noter que son nom de famille ne comptait pas de particule avant 1978. Une petite excentricité qu'on cru bon de se permettre papa et maman.

Et puis, comme beaucoup de jeune bourgeois du milieu parisien, Camille a acheté un poster du Che à 16 ans. Il a commencé à bouffer les œuvres de Marx le cul vissé dans l'hôtel particulier de papa, dans le XXVI arrondissement de Paris.

Et puis Bakounine, Kropotkine, Thoreau, et toute la liste des figures gauchistes ont défilé dans sa bibliothèque.

Camille De Laverne était un révolutionnaire auto-proclamé qui détestait ses parents, son pays et toutes notions de patriotisme à moins qu'elles ne soient étrangères.

Des « Camille », il en existe un paquet. Celui ci, avec son look de punk à chien, était la caricature du genre.

Blouson kaki de l'armée allemande, acheté aux puces, barbe et cheveux longs, appartement arrangé de telle façon qu'on puisse s'imaginer qu'un poète a vécu là et y à trimbalé sa souffrance, de ce fauteuil en cuir style 1970 à ces étagères sur lesquelles étaient empilés des vieux livres. Très important le vieux livre. Des livres achetés chez des bouquinistes ou lors de vide-grenier. 'Fallait juste que ça fasse vieux pour pénétrer un peu plus cette imposture de la culture du vécu, de l'illusion de la bouteille ; à 22 ans.

Camille devait souhaiter très fort que l'on pensa au mot « souffrance » lorsqu'on voyait l'intérieur de son 30 m² .

Ça marchait d'ailleurs, pour ceux de sa race. Ceux de son entourage qui se pignolaient sur les mêmes conneries

J't'enverrais tout ça chez l'coiffeur moi...

Et voilà, encore une digression.

Je suis spécialiste que j'vous dis !

Je crois bien que j'ai tué Camille.

Le con.

Les meurtriers doivent tous penser à la même chose après avoir tué. C'est à dire à eux.

Pas de « oh le pauvre, il ne méritait pas ça ! » mais plutôt du « où je vais planquer ce putain de cadavre ?! » vous voyez ?

J'en étais là.

Malgré temps qui passait et qui augmentait le risque qu'on finisse par me surprendre, j'étais figé et n'arrêtais pas de gamberger.

Camille revenait d'Algérie où il avait participé à une conférence sur ces enculés de colons français qui avaient tout détruit, et qu'il faudrait bien qu'ils demandent pardon un jour. Eux, ou leurs petits fils, ou leurs arrière petits fils.

Ce qui tombait bien, pour Camille, c'est qu'il baisait la fille Ederman. Comme les éditions.

Du coup, il avait eu ses ouvertures et des associations anti-raciste avaient financé ses bouquins.

Le premier, « Devoir de mémoire » , l'histoire du fils d'un juif déporté qui se retrouvait SDF, avait tout de suite plu à l'éditeur. C'était dans la droite ligne éditoriale de la maison.

Le second, « Les pieds dans le sable », l'histoire d'un jeune algérien qui subissait le racisme des français qui votent Le Pen et avait fini par être emprisonné injustement pour avoir poignardé un français raciste, avait fait un tabac.

Promotion aidant, on avait retrouvé Camille sur le plateau d'Ardisson, de Ruquier, sur France Inter pour finir par un petit passage chez Drucker, en « guest », le tout assaisonné par une critique dithyrambique de la presse écrite de gauche.

J'avais jamais vu un révolutionnaire qui pétait autant dans la soie.

Je suppose que ça s'appelle « l'évolution ». Le R de Révolution n'étant pas vraiment indispensable à l'aune d'un bon chèque.

Je ne sais pas vraiment combien Camille se mettait dans les poches. Il ne voulait pas parler d'argent parce que c'était vulgaire.

Quand je lui répondais que ceux qui parlaient d'argent étaient souvent ceux qui en avaient le moins, parce qu'ils le comptaient, il me sortait une citation, ce qui avait le don de m'exaspérer.

« L'argent ne rachète pas la jeunesse » disait-il.

C'était souvent à coté de la plaque.

Il devait peser 70kg.

Qu'est ce que j'allais bien pouvoir foutre de ce tas de viande ?

Ça s'était vraiment mal imbriqué.

Tôt le matin – déjà ça me fout en boule – j'avais reçu un coup de fil.

Camille était à l'aéroport, il me demandait si je voulais bien venir le chercher, parce que galère de taxi, trop de bagages pour prendre le métro, et que j'étais le seul qui avait une grosse bagnole.

Surtout le dernier point.

J'étais également le seul qui était suffisamment con pour répondre « oui ».

« Oui ok. Je suis là dans 20 minutes. » que j'avais dit.

Au volant de cette vieille 405 rouge que j'avais payé 600€, je faisais route vers Roissy.

Tous les amis de Camille prenaient le métro parce que la voiture, ça pollue.

Moi, j'avais pas vraiment le choix. Tous les week-end, je me tirais de l'étron parisien pour rejoindre la campagne où j'avais grandi.

Aucune gare ne desservait ce village paumé.

De fait, de « con de pollueur » j'étais devenu le taxi de circonstance.

Tout s'était enchaîné très vite.

Je m'étais garé pour qu'il fume une clope. Une roulée bien entendu.

Il avait commencé à raconter son voyage. Je m'en foutais, mais le silence donne souvent l'illusion de l'intérêt.

Et puis d'un coup, il s'était mis à me demander comment j'allais. Ce qui revenait, pour lui, à m'expliquait comment je devrais aller et pourquoi j'avais échoué dans ce que j'avais entrepris.

Je crois pas être un vieux con de tempérament, mais va comprendre, sur ce coup là c'est pas passé.

Que monsieur le Baron se mette à me donner des leçons d'évolution sociale, lui qui vivait dans un parc d'attraction sur mesure où la notion de « galère » se limitait à la disponibilité des taxis à la sortie de l'aéroport, ça m'avait foutu en boule. D'un coup, j'avais choppé le démonte-pneu sur la banquette arrière et je lui en avais foutu un coup dans la gueule.

Il était tombé sur le cul, et sa tête avait commencé à pisser le sang.

C'était sans doute la première fois qu'il touchait du rouge.

Il s'était mis à bredouiller je ne sais quoi. Et bing, à terre.

J'avais regardé le spectacle, fasciné comme devant un grand feu de joie.

Mais maintenant, il bougeait plus.

Et puis merde. J'étais reparti en bagnole après avoir balancé ses affaires à coté de son corps.

Si il fallait qu'on me foute en taule, ainsi soit-il. Je me sentais pas l'âme d'un dissimulateur machiavélique.

J'étais rentré chez moi et j'avais mis un DVD en attendant que les flics viennent me chercher.

Ils n'étaient jamais venus. Mon téléphone n'avait jamais sonné. Personne ne m'avait jamais rien demandé.

Sur son mur facebook, des centaines « d'amis » présentaient leurs condoléances sur ce mausolée virtuel qu'était devenu sa page.

Il m'avait pas fallu longtemps pour comprendre. Je ne faisais pas parti de ses amis. Personne ne savait qui j'étais et mon casier était vierge comme la chatte d'une nonne.

Y'avait eu un petit article de 30 lignes, dans Télérama, sur ce jeune talent tué dans l'œuf.

Classé comme fait divers monstrueux. Sans plus.

Pas assez populaire pour qu'on creuse plus loin l'affaire. Tout juste ordinaire pour qu'on creuse sa tombe.

Dire qu'il voulait être incinéré...

Pour aller avec mon poulet, ce soir, je vais ouvrir une bouteille de rouge.

                                                                                                                                                                



                                                                                                                                                                           Clément Paquis ©2012

dimanche 31 juillet 2011

Une question d'argent #3

A l'époque où j'avais pas un rond, je ne vivais pas , je somnolais.

J'enchaînais les journées comme des perles sur un collier. Je vivais à la chaîne.

Mon objectif était de dormir le plus longtemps possible pour écouler de courtes journées et faire défiler de manière rapide jours, mois et années...

Mourir, aujourd'hui, ça me ferait franchement chier.

Certes, tout n'est pas réglé dans ma tête, mais tout est devenu si … Accessible.

Je ne comprends pas qu'on puisse être riche ET démotivé. Un millionnaire qui se suicide, j'avoue que ça me dépasse.

Qu'un chômeur puisse être blasé par le monde putride du travail, ça , je le conçois parfaitement.

Devoir se mélanger à la meute des salariés en quête d'un salaire de misère pour nourrir le petit dernier, être obligé de subir la vie d'employé à coté de personnes incultes et sans aucune sensibilité, en être réduit à renifler la sueur puante d'un gros lard qui vient quémander une autre mission de miséreux. Brrrr …

Je regarde Samuel, mon jardinier. Il est doué comme un manche. Je me demande si , il y'a quelques mois encore, j'aurais pu le croiser dans la file d'attente du pôle-emploi.

J'avais engagé deux jardiniers. J'avais un chouette jardin, assez grand, et je ne m'en occupais que très peu moi-même. Pour autant, voir pousser les choses m'avait toujours plu.

Quand j'étais gamin, j'aimais me balader dans le jardin très bien entretenu de ma mère. Y cueillir des framboises, me pencher pour arracher, couper quelques brins de ciboulette et les mâcher.

Grimper sur le vieux pommier qui finissait sa vie dans le quart de pelouse du fond du jardin.

J'abhorrais, en revanche, toutes ces petites tâches fastidieuses, comme écosser les haricots, cueillir les cassis et les groseilles, bêcher, tailler les haies ou faire la cueillette des fruits de notre gros cerisier.

Aujourd'hui, on faisait tout ça pour moi.

J'avais demandé à avoir exactement tout ce que j'avais aimé dans l'ancien jardin de mes parents.

Des arbres fruitiers. Un pommier, un cerisier, des fines herbes , le tout parcouru par de belles haies de troènes, je me sentais vraiment bien chez moi.

La vieille maison de mes parents avait été rachetée par une tribu d'abrutis qui avait entièrement déraciné et brûlé toute trace de vie végétale. Tant de connerie me dépassait. 

J'avais songé, un moment, à les pourrir. Mais c'était un cycle sans fin.

Si je me mettais à les pourrir, eux. Alors je devais logiquement m'atteler à ce que d'autres crèvent dans la douleur.

Depuis Gilles et Muriel, je me sentais apaisé. J'avais l'impression que tout se réglerait un jour, dans ce monde ou dans l'autre.

La richesse vous apprend une chose : l'alcool des riches ne tue pas.

Je sirotais une anisette régionale, concoctée par un artisan du coin, 50€ la bouteille de 50cl .

Un vrai délice.

Ça n'était pas le genre d'alcool avec lequel on se saoulait. Non, ce nectar méritait bien mieux.

« Siroter », c'était bien le mot. Accompagné de quelques morceaux de concombres, de carottes coupées en julienne, le tout trempé dans une sauce blanche onctueuse et parfumée, c'était peut-être bien ça le paradis.

Je n'avais plus été saoul depuis que la corne d'abondance m'avait ouvert ses portes.

Je ne voyais plus l'intérêt de boire pour boire. D'être ivre.

Mon médecin avait accueilli avec scepticisme la nouvelle. Je me remettais à boire.

Je lui avais expliqué que ça n'avait plus rien à voir avec ces anciennes défonces au mauvais Whisky qui avait faillis me coûter la vie quelques années plus tôt, mais que je redécouvrais les saveurs des alcools de la même manière qu'on apprend à aimer le goût des fruits de mer.

C'était un luxe de gourmet que de pouvoir boire sans intention d'être saoul.

On peut dire que je vivais vraiment très bien cette époque.

J'avais banni de mon environnement intellectuel tout ce qui relevait du débat politique. Je laissais ça aux fous et aux névrosés.

Même si j'avais parfois à visionner des films historiques, sur les croisades, la seconde guerre mondiale, ou autre, dans la fabuleuse salle de cinéma privée que j'avais fait construire ; jamais aucune de ces production ne réveillait cette sensibilité politique que j'avais à fleur de peau et qui me tiraillait à l'époque où j'étais sans le sou.

Le reste du monde pouvait bien crever que je n'en avais strictement rien à foutre.

Moi et les miens. Et c'était suffisant.

Ce que j'estimais vraiment , et dont je savais que l'estime était réciproque, avaient un numéro spéciale sur lequel me joindre en cas de gros pépin financier.

Aucun ne l'avait encore utilisé.

Lorsque mon ostéopathe m'a suggéré de me remettre au sport, j'avais ri, lui expliquant que s'y remettre impliquait de s'y être déjà franchement mis auparavant !

Mais Yves était un homme convaincant. Il m'avait vanté le sport dans ses grandes largeurs, m'expliquant qu'à mon âge, il était facile de récupérer rapidement de la masse musculaire ainsi qu'une bonne endurance.

Quelques exercices de cardio, de la musculation , et je serais un bel adonis musclé.

« Ma foi, pourquoi pas ! » Avais-je lancé, optimiste.

Dans ma vie de pauvre, je n'avais jamais eu la motivation de faire du sport. Être sportif, musclé? Pour quoi faire ? Pour espérer plaire à qui lorsqu'on était comme moi, un chômeur marginal ?

Mon grand-père maternel était mort d'une insuffisance cardiaque. Un truc héréditaire que la mère transmet au fils.

Si j'étais resté pauvre, je ne l'aurais sans doute appris que très tard, mais quelques jours à pratiquer le footing avait eu vite fait de rappeler à ma mémoire ce petit... Problème.

Je suivais Yves par petites foulées, sur le long de la rivière, on avait couru environ 5km, et puis ma vue s'était troublée.

Je ne voyais plus. Je m'étais affalé sur le sol, un sale goût de rouille en bouche.

C'était sur mon lit d'hôpital que j'avais recouvert la vue. Sans pouvoir bouger, j'entendais les médecins se concerter. « Il est foutu. C'est un légume . »

J'étais pleinement conscient de tout ce qui se passait autour de moi, mais j'étais paralysé. Ah, les trois lettres fatidiques. A-V-C.

Des mois et des mois avaient passé.

J'avais vu défiler dans ma chambre; ma mère, mes amis, des connaissances, mon banquier, mon jardinier, mon entraineur.

Tous me regardaient sans me voir.

Et puis, il y'eu le miracle éphémère.

Un matin, je sentais à nouveau mon corps. Mes jambes, mon cœur qui battait, trop vite, mes bras...  J'étais à nouveau maître de mes membres.

D'un air grave, le médecin qui s'occupait de mon cas s'était mis à m'expliquer qu'il ne s'agissait que d'une accalmie temporaire et extrêmement rare, et que je retomberai inéluctablement dans l'état végétatif d'où j'étais sorti. Qu'il était désolé... Qu'il était désolé...

Alors, pendant que mon corps me le permettait encore, j'avais saisi une feuille de papier, un stylo, et rédigé mon testament.

J'étais ensuite monté sur le toit de l'hôpital, en chemise de nuit, pour y prendre mon dernier vol.

La pauvreté m'avait entretenu dans le malheur, la richesse avait précipité ma mort.

Je comprenais désormais qu'un riche puisse mettre fin à ses jours.

Et vous savez quoi ? Battre des bras quand on tombe dans le vide ; ça ralentit pas la chute.

                                                                               FIN

Clément Paquis ©2011





samedi 30 juillet 2011

Une question d'argent #2

Monsieur Bernard était un homme de droite. Sa montre était de droite, son costume était de droite, sa coupe de cheveux était de droite, sa voiture était de droite et son travail était de droite.

Monsieur Bernard tenait un cabinet d'expertise comptable.

Ça n'était pas tant monsieur Bernard qui m'intéressait que les salariés qu'il employait.

La réaction des gens lorsqu'ils reçoivent un millionnaire – et ce, qu'ils soient de gauche ou de droite- est fascinante.

J'aurais pu faire jouer les couilles de Bernard entre mes doigts qu'il aurait continuer à me donner du « Vous » et du « Monsieur ».

Il n'était pas coutume, dans son cabinet, de recevoir des types dans mon genre. J'étais manifestement le premier millionnaire particulier.

C'est une coupe de champagne à la main que je taillais ainsi le bout de gras avec ce quinquagénaire à chemisette bleue et cravate blanche.

  • Dites-moi tout mon cher monsieur, vous avez besoin de nos services ?

  • J'ai besoin des vôtres en particulier.

Bernard se mis à gratter le haut de son crâne, ce qui lui formait sur son visage une expression assez comique.

  • Que désirez-vous exactement ? Demanda t-il

  • Je souhaite que vous me laissiez briser la vie d'un homme.

  • Pardon ?

  • Un de vos employés.

  • Vous n'êtes pas sérieux !

  • Je suis aussi sérieux qu'un cancer, monsieur Bernard.

Surpris, mais pas choqué, Bernard me fixait droit dans les yeux sans pour autant me voir. Perdu dans ses pensées, il attendait que j'enchaîne.

  • A combien estimez-vous le coût de votre aide dans mon entreprise malveillante ?

  • A combien ?

  • A combien, oui. Combien voulez-vous ?

  • Je... Hé bien ma foi ! C'est à dire que …

  • 100 000 euros ?

  • C'est … Attendez une minute... Qu'est ce que vous voulez faire exactement ?

Les négociations étaient ouvertes.

  • Monsieur Bernard, je veux que vous viriez un de vos employés dans des conditions particulièrement humiliantes pour lui, afin qu'il ne soit pas en mesure de vous demander une quelconque indemnité et que la peur le gagne pour le restant de ses jours.

Le directeur du cabinet Contigo & Marguelet vida son verre cul sec. « Ça fouette le sang ! » s'exclama t-il .

Puis, après une grande inspiration, il lâcha : « 230 000 euros. En coupure de 20 et de 10 »

J'éclatai de rire tant la négociation me paraissait ressembler à un bon vieux film de gangster américain.

  • Tope là Berny !

Une franche poignée de main mis fin à la conversation sans qu'il ne releva ma familiarité de langage.

* * *

Huit jours plus tard, Gilles était licencié pour faute grave. On avait retrouvé sur son ordinateur professionnel, un nombre incalculable de photos pédo-pornographiques.

Il avait bien tenté de se défendre, le bougre, de clamer son innocence , que ça n'était pas lui, qu'il s'agissait d'un complot !

Mais il pouvait s'égosiller tant qu'il le souhaitait, j'avais acheté son patron, et celui-ci ne ferait que peu de cas de ses jérémiades.

Pourtant, Bernard savait bien que Gilles était innocent. C'était lui-même qui avait placé toutes ces photos dégueulasses sur le disque dur de l'ordinateur de ce con de Gilles.

Ça avait été si simple.

J'avais de bons rapports avec tout le monde depuis que j'étais plein aux as.

Un flic qui travaillait aux mœurs m'avait donné une clé USB contenant une centaine de photos saisis lors d'une arrestation chez un pédophile bordelais. Un simple copié-collé des clichés, ça n'était même pas du vol de pièces à convictions.

Contre 30 000€ , ce flic avait pris ce risque sans me poser de question sur mes motivations.

J'imaginais que ça ne devait pas être la première fois qu'on lui faisait ce genre de propositions et que certaines personnes aisées aux goûts déviants avaient sans doute dû le solliciter avant moi pour des raisons d'ordres plus... Salaces.

Gilles. J'ai presque oublié de vous toucher quelques mots sur lui.

Gilles était un imposteur. Un imposteur de petit calibre, certes, mais un imposteur qui avait eu le malheur de m'emmerder quelques années plus tôt.

Rasé de près, sportif, Gilles avait troqué la culture contre « les sports de l'extrême » .

Une de ses habitudes était de citer des grands auteurs pour briller en société, tout en omettant de signer ces citations, pour mieux se les attribuer.

Au détour d'une conversation ( et même si ça tombait comme un cheveu sur la soupe) il était capable de lancer mélancoliquement « Oh, vous savez, on dédaigne volontiers un but qu'on n'a pas réussi à atteindre, ou qu'on a atteint définitivement » ...

  • C'est beau ce que tu dis, Gilles...

  • Oh, Gilles, j'aime quand tu parles comme ça...

Gilles ne fréquentait que des morues incultes qui étaient loin d'être en mesure de se lever et de lui balancer à la gueule «  MAIS C'EST DE PROUST ! DIS-LE SALE ENCULÉ QUE TU CITES PROUST ! TU L'AS MÊME JAMAIS LU, ESPECE DE GROS TAS DE MERDE ! »

Gilles avait épousé une secrétaire médicale qui, paradoxe de notre époque, était quasiment illettrée.

Ses courriers étaient bourrés de fautes d'orthographe, et moi qui n'avait ni BAC ni BEPC, je n'arrivais pas à comprendre comment elle avait pu obtenir les deux, ainsi qu'un DEUG avec un tel bagage de médiocrité.

Gilles et Muriel étaient donc mari et femme, pour le meilleur et pour le pire, dans la richesse ou dans la pauvreté, dans la santé comme dans la maladie, jusqu'à ce que la mort les sépare.

C'est ce que nous allions voir.

Bernard avait bien joué son rôle.

Il n'ébruiterait pas l'affaire si Gilles se tirait sans faire d'histoires.

Même innocent, il est difficile de se laver d'un soupçon de pédophilie. Gilles, tout con qu'il était, le savait. Il avait donc choisi de quitter son poste, mort de trouille devant l'idée qu'on puisse voir sa tronche au 20h. Il avait encore en tête le procès d'Outreau.

Contraint à la démission, il n'avait pas droit aux allocations chômage.

Il ne m'avait fallu passer qu'une dizaines de coup de fil pour que Gilles soit définitivement grillé dans tout le milieu comptable.

Comme je l'imaginais, il avait menti à sa femme. Lui faisant croire qu'il était toujours salarié. Inventant ses journées les une après les autres. S'enfonçant dans la dépression petit à petit, incapable de supporter l'image que son miroir lui renvoyait.

J'avais transformé ce type en une sorte de Jean-Claude Romand en moins cher.

Je connaissais ses moindres déplacements, et donc, je savais quand sa femme était seule à la maison.

C'est lors d'une de ces journées qu'il passait à tuer le temps à la terrasse d'un café pour continuer à donner l'illusion d'un emploi du temps professionnel, que je fis irruption à son domicile, un énorme bouquet de roses à la main.

Muriel m'ouvrit la porte, un sourire rayonnant balafrait son visage.

« OH ! C'EST TOI ? ÇA ME FAIT TELLEMENT PLAISIR ! »

Je savais que Muriel était au courant pour le loto.

Elle ignorait que j'étais au courant qu'elle savait. ( vous suivez?)

Muriel n'avait pas de qualités autres que celles qu'elle s'inventait. Qui se ressemble …

Superficielle, ingrate, égocentrique et manipulatrice au possible, elle aussi avait profité de ma naïveté par le passé. J'avais été pour elle un genre d'humanoïde jetable.

Elle avait l'âme sèche, pour peu qu'elle en ait jamais eu une.

L'histoire remontait à une bonne dizaine d'années, mais je n'avais jamais pu oublier totalement.

La plaie s'était ré-ouverte lorsque, quelques jours seulement après avoir empoché tout ce fric, mon téléphone avait vibré. C'était elle. Juste un sms, dix ans plus tard. Dieu sait comment elle s'était procuré mon numéro de portable ! J'avais bien dû en changer trois ou quatre fois depuis.

Le message était court, ciblé et je savais que chaque mot était réfléchi.

« Salut toi, sa va ? G apri la bone nouvel ! Je sui tro heureuse pr toi ! Tu le merite ! Faudré kon se boit un verre 1 de c 4 ! »

Traduction : Ton argent m'intéresse. Reviens par là petit mouton.

Rien n'était innocent ou gratuit dans la manière de faire de cette femme.

J'avais hurlé à m'en décrocher le larynx et brisé une bouteille de vin contre le mur, de rage.

Tout me revenait en tête. La façon qu'elle avait eu de me séduire en flattant mon ego. Sa manière de minauder avec moi. Les moments intimes où je brûlais de désir pour elle et où l'on s'embrassait tout habillé dans le coin de ma chambre à coucher. Son attitude de vierge effarouchée fasse à la sexualité qui me touchait littéralement.

Et puis, la rupture, m'en attribuant les torts exclusifs. Le silence radio. Les mensonges, la manipulation encore et encore.

J'avais vite compris que je ne pourrais jamais me sentir en paix si je ne réglais pas cette histoire.

Autour de moi, les amis du « peace & love » m'avaient conseillé d'oublier, de passer à autre chose, de ne pas gâcher mon énergie à faire le mal et que ce genre d'histoires ne se traitent que par le mépris.

Mais je ne fonctionne pas comme ça. Le mépris, l'indifférence me donnent la sensation de hisser le drapeaux blanc. D'abandonner. De fuir.

Tu me frappes, je te pardonne et on est quitte ? Jamais !

Tu me frappes, je te frappe. Beaucoup plus fort.

* * *

Gilles lui avait donné un enfant.

Un merdeux âgé aujourd'hui de 14 ans qui répondait au prénom de Dylan.

Un ado à qui elle avait transmit ses goûts pour les fausses perspectives, les émissions d'M6 et de NT1, ainsi qu'une quasi vénération pour la misère intellectuelle revendiquée et assumée. ( Oui, je suis con, et je suis fier de l'être ! )

Son chiard répondait. Il avait été pourri gâté depuis l'enfance. Il fumait de l'herbe dans sa chambre, traitait sa mère de pute, écoutait du rap de seconde zone dans lequel les rimes en « ère » et les rimes en «  é » constituaient les bases de tous les titres de l'album.

Pas d'pitié pour les gouères,

J'te nique ta mère

J'la prends , jl'a baise

J'la fait tourner

Avec tous mes frères

Dans les caves de la cité

Dylan avait un avenir à l'image des deux blaireaux qui l'avaient élevé. Un trou noir.

* * *

Je m'étais garé devant son pavillon avec la Lamborghini Aventador que m'avait prêté un ami. (C'est fou les amis qu'on se fait lorsqu'on est riche) .

La voiture ressemblait à une navette spatiale, et ça semblait lui plaire.

Je savais exactement quoi faire et que dire.

Très vite, je lui proposai d'en faire un tour.

Elle acceptait, évidement.

Un tour de pâté de maison, devant ses amis vieilles filles qui berçaient leurs progénitures respectives dans un mouvement cadencés, résigné, et abattu avait suffit à donner des couleurs à Muriel.

« Voyez-ce que j'ai et que vous n'avez pas . »

On aurait pu la résumer à cette simple phrase.

De retour chez elle, c'est devant un café trop fort servi dans des tasses 1er prix qu'elle me raconta sa vie dont je n'avais strictement rien à foutre.

« Si j'avais su que tu venais, je me serais habillée autrement ! »

C'est sûr que sa tenue jurait avec la mienne. Mon costume Versace contre sa tenue de ménagère achetée par correspondance sur le catalogue de la Redoute.

Il n'avait pas fallu bien longtemps pour qu'elle se laisse embrasser.

Il n'avait pas fallu bien longtemps avant qu'elle m'emmène vers le lit.

Je l'avais sauté pendant une petite dizaine de minutes, ne prêtant attention qu'à mon plaisir au détriment du sien.

J'avais ensuite fait un nœud au préservatif gorgé de foutre avant de le jeter à la poubelle.

Elle se rhabillait en attendant quelque chose de moi. Un mot, une demande.

Elle savait que je ne l'avais pas oublié, et elle avait cru que je venais pour... L'enlever, ou quelque chose comme ça.

Mais non. J'étais juste venu terminer ce que j'avais commencé dix ans plus tôt. Ma symphonie inachevée. Ma sale symphonie...

Négligemment, j'avais posé deux billets de 100€ sur la table de chevet.

Machinalement, elle les avait pris.

Définitivement, c'était une pute.

  • Et... C'est tout ? Avait t-elle bredouillé en me voyait franchir le seuil de sa porte

  • Tu t'attendais à quoi ? Avais-je répondu, la toisant d'un regard méprisant

Elle avait éclaté en sanglot. Je jouissais intérieurement.

J'avais amorcé une bombe à retardement, je n'avais plus qu'à attendre.

Ce soir, j'avais décidé de dîner à la Cours des Rois. Un resto select , très cher et très huppé.

Pour elle, ça serait ravioli.

* * *

« Les affaires sont plutôt bonnes ! »

Mon bon vieux conseiller financier m'explique que j'ai plus d'argent aujourd'hui que lorsque j'ai gagné au loto, grâce aux placements qu'il a effectué pour moi.

Je suis plus riche de 4 ou 5 millions.

Champagne !

Je reçois un fax.

Gilles s'est suicidé.

Champagne !

Dylan, le fils de Muriel, a pris 3 ans ferme pour trafic de drogue.

Champagne !

Muriel a sombré dans l'alcool.

Champagne !

L'eau de la piscine est à 32 degrés. Maintenant, j'aime la chaleur.


Clément Paquis ©2011

vendredi 29 juillet 2011

Une question d'argent #1

 

Je l'ai dans la poche mais je n'arrive pas vraiment à y croire.

Ça fait parti de ces questions à la con qu'on se pose quand on est entre potes. La réponse m'est venue dès l'instant où j'ai vu les chiffres apparaître à la télé.

« Tu ferais quoi si tu gagnais 1 million d'euros ? »

Je viens d'en gagner trente . 30 millions d'euros net d'impôts pour ma pomme, moi qui n'ai jamais eu plus de 800€ sur mon compte courant, me voilà millionnaire.

Comme d'habitude, c'est mon angoisse qui se manifeste en premier. Angoisse irrationnelle la plupart du temps, mais légitimée par le poids de la nouvelle.

Et si je perdais le billet ? Et si on me le volait ? Et si demain matin, quand je me réveille pour aller chercher mes gains, on m'a subtilisé le ticket gagnant ? Et si , et si ? …

Un tas de projets se bousculent dans ma tête. Je bois du petit lait en imaginant certaines choses, certaines situations, la tête de certaines personnes.

Je sors un cigare et l'allume. Ça n'est pas un luxe qui m'est venu avec le pognon, non. Je fume le cigare depuis bien longtemps. La différence est que je vais bientôt pouvoir fumer du cubain.

* * *

- Et on fait quoi avec 30 millions, au juste ?

- Des tas de choses !

Le banquier est excité au possible. J'ai décidé de rester dans ma bonne vieille banque, qui ne m'a jamais trop fait chier lorsque j'étais à découvert.

Mon conseiller, je le connais depuis des lustres. Il m'a même proposé un boulot, un jour.

Je me rappelle lui avoir répondu que si je devais faire son taf, ça se finirait en massacre version tuerie de Nanterre, à coup de calibre 12 sur les clients.

J'aime pas les gens.

Ça l'avait fait bien rigoler. C'est tout moi : je fais bien rigoler les gens.

Avec mon passé de vendeur, je sais donner le change, et je suis donc au yeux de ceux qui me connaissent peu (c'est à dire quasiment tout le monde) un « joyeux luron », un « déconneur » , et toutes ces choses que l'ont peut dire à propos d'un type qui fini par se jeter sous un train et dont ces cons de badauds interrogés par les caméras de télévision expliquent « qu'ils ne comprennent pas le geste » .

Mon banquier m'apprend vite fait qu'avec autant d'argent, je suis rentier. Je vivrai de mes placements pour le restant de mes jours. Il me conseille l'or, la pierre, je l'écoute, je m'intéresse... On dirait qu'il parle de son pognon. C'est un peu le cas.

Puisque je lui fais confiance, je décide de l'embaucher comme conseiller financier personnel au delà de son poste à la Banque.

Il accepte pratiquement aussitôt: je lui propose le triple de ce qu'il gagne.

Lorsque je lui dis que j'ai quelques chèques à faire, il fronce les sourcils. Me mets en garde en me rappelant tous ces paniers percés qui, après avoir gagné au loto, finissent ruinés par leur générosité naïve.

Je le rassure. Je ne ferai que trois chèques.

Le premier d'un montant de 2 millions d'euros, pour mes parents. Subir un fils comme moi n'a pas dû être chose aisée pendant toutes ces années.

Le second est pour une femme que je considère comme ma sœur de cœur, tant ma famille, coté sang, n'a jamais été bien intéressante. Un million d'euro.

Le troisième, d'un montant de 1000€ , est destiné à la seule personne envers qui j'ai une dette d'argent que je n'avais , jusque là , jamais pu honorer.

* * *

Il s'est passé six mois depuis que je suis devenu millionnaire.

J'ai déménagé dans une maison que j'ai acheté dans le bas-rhin, située près d'un petit étang, au calme. J'y ferai construire une piscine couverte dans les semaines à venir.

L'endroit est telle que je l'avais rêvé. Pas de voisins. Le calme. La nature à perte de vue.

Je sors peu mais je reçois régulièrement.

Ma maison est très joliment meublée. 'Faut dire que pour l'emménagement, j'ai tout délégué.

On m'a fait quelques propositions, ma carte gold est passé de mains en mains, et la maison était achetée, meublée, décorée en un temps record.

Au départ, j'avais l'impression de vivre à l'hôtel.

J'ai commencé à organiser des soirées très peu de temps après.

Pour la fameuse « pendaison de crémaillère » , j'ai fait venir à mes frais tous mes amis vivant à l'étranger, ou tout simplement loin en France.

Les meilleurs crus étaient sélectionnés. Ma parole : on a pris cher !

A l'extérieur de ma demeure, j'avais eu l'idée de faire construire une sorte de petite salle de banquet. C'est ici que l'on pouvait faire absolument tout ce que l'on voulait faire sans être emmerdé par les voisins, les flics, ou autres empêcheurs de tourner en rond.

Fumer, boire, se droguer même (pour ceux que ça branchait) . De toutes façons, tous étaient restés dormir... Sauf un, à qui j'avais offert le privilège d'être ramené chez lui en hélicoptère.

Je me sentais puissant, fort.

Et puis, comme pour tout, je me suis habitué, et j'ai recommencé à cogiter.

* * *

Il avait garé sa Mazda cabriolet sur le parking. C'était jour de foot. Je revoyais de vieux potes d'enfance, mais lui , le type à la Mazda , n'en était pas un.

C'était un m'as-tu-vu, méprisant et méprisable. Un gosse de riche dont le boulot baignait dans la vase des spéculateurs de tout poils.

Il avait toujours représenté à mes yeux l'image d'Epinal de la tête à claque, du petit fils à papa bien brossé, bien soigné, sans défaut physique, bon élève, poli, pédant, snob, prêt à collaborer avec l'ennemi, matérialiste, mais surtout : sans aucun humour.

J'avais acheté une petite bagnole. Une 207. Je m'en servais peu et l'avais laissé chez moi.

Le trip de la grosse voiture ne m'avait jamais séduit. Ça faisait vraiment trop beauf.

Ironie du sort, c'est exactement à ce genre de caprice que Pierre était sensible. (D'où la Mazda)

Je m'étais repassé ce moment des centaines de fois. Je le vivais et je comptais bien en profiter.

Mon arrivée n'était pas passée inaperçue. Pour l'occasion, j'avais loué un Hummer et trois molosses.

Pas tout à fait des gardes du corps, mais si vous saviez comme il est facile de trouver ce qu'on cherche lorsqu'on a mon compte en banque...

Ces trois hommes, d'anciens légionnaires qui avaient joué aux mercenaires dans divers affrontements en Afrique, étaient à mes ordres.

Simples et sympathiques, ils étaient pourtant capable de tout en échange de la rétribution qu'ils demandaient.

Gagner 30 000€ par tête de pipe pour une seule journée travaillée, c'était pour eux ce qu'on peut appeler une aubaine.

J'avais bien insisté sur la mise en scène, et ces barbouzes avaient troqué pour l'occasion leurs treillis contre de beaux costumes noirs cousus sur mesure ( je ne m'étais pas foutu de leurs gueules ) .

Le Hummer était arrivé par la rue de derrière. Captivés par le match, seuls quelques vieux copains l'avaient remarqué.

Pierre était assis sur un banc en bois, gueulant pour encourager les ados qui shootaient dans le ballon.

J'allais vraiment pouvoir prendre la mesure de la puissance du fric.

- Salut vieux ! Me lance un vieux pote.

- Salut !
- Alors on est riche ?
- Ouais, comme tu vois !
- Ça doit être bien non ?
- C'est mieux qu'être pauvre, je te l'accorde.

L'âme du village n'était pas pingre. Aucun ne m'avait demandé d'argent après avoir appris la nouvelle. J'appréciais.

Pierre ne me voyait toujours pas. J'observais son brushing de premier de la classe depuis le capot de sa bagnole sur lequel j'avais posé mes fesses.

Et, comme si il avait senti que je touchais à sa possession matérielle, il s'était retourné.

- Tu peux ne pas t'assoir sur ma voiture ?

J'avais craché par terre et n'avais pas répondu.

- Je veux pas qu'il y'ait de bosses !
- De bosses ?

Je tripotais ce petit truc cylindrique dans ma poche depuis un moment.

Il était temps de le déplier.

La belle matraque télescopique que voilà …

Le premier coup fut pour le pare-brise qui vola en éclat d'une manière impressionnante. Même pas besoin de m'y reprendre à plusieurs fois.



- MAIS QU'EST ZE QUE TU FAIS ?

Pierre zozote. Ça m'a toujours fait marrer qu'un type qui se revendique d'un statut aussi bourgeois ait un cheveux sur la langue... Un peu comme un mannequin qui aurait un micro-pénis.

- Je vais bousiller ta bagnole, sale fils de pute.

J'avais répondu calmement, même si mon cœur frappait fort dans ma poitrine. 'Fallait que je contrôle, que je donne le change. Surtout pas que je lui saute dessus pour lui défoncer la gueule.

Lui, en revanche, semblait avoir perdu son sang froid et me fonçait dessus en courant.

- Les gars ?

Les trois malabars qui bossaient pour moi l'avait ceinturé et plaqué au sol immédiatement.

Désormais, l'attraction, c'était plus le match. C'était moi.

Toutes les têtes étaient tournées dans ma direction.

« On fait quoi patron ? »

C'était le plus balèze des trois qui m'avait posé la question. Je m'imaginais qu'il avait dû être le plus gradé.

« Défoncez lui la gueule. »

Aussitôt dit, aussitôt fait.

Mes trois lascars faisait tourner Pierre comme une toupie. Chaque coup porté était fait pour provoquer la douleur, mais surtout pas pour tuer.

Ils savaient y faire les bonshommes. Ils connaissaient fort bien la différence entre « passer quelqu'un à tabac » et « supprimer un type en lui brisant la nuque ».

Pierre pissait le sang de son gros pif crochu, quelques dents avaient sauté et son t-shirt était une éponge à hémoglobine.

Alors que mes trois hommes s'occupaient de lui, moi je m'occupais de sa Mazda sous le regard incrédule des villageois.

J'avais pété toutes les fenêtres, crevé tous les pneus et j'étais présentement en train d'asperger la banquette arrière d'essence à briquet.

D'un coup d'œil, j'avais remarqué sa fiancée, en train de téléphoner.

Quelques minutes plus tard, la gendarmerie était sur place.

Si en France, les forces de l'ordre de sont pas corrompues, c'est parce-que les français n'ont pas les moyens de corrompre.

Moi si.

Quelques paroles au brigadier, une liasse de billets glissée dans sa poche et une brève évocation de mes relations avec le préfet auront suffit à leur faire faire demi-tour.

J'ordonne aux gars de lâcher ce trou du cul de Pierre. Son nez est pété et forme un angle bizarre.

Je me rend compte que je bande.

Je sais, à cet instant, qu'il me suffit d'un mot pour que mes recrues le bute et l'enterre à un endroit où on ne le retrouvera jamais.

« Relevez-le ! »

Tiré vers le haut, Pierre semble lutter contre la pesanteur.

A genoux devant moi, je regarde droit dans son œil non-poché.

Et puis, de toutes mes forces, j'arme mon bras droit, et avec tout l'élan possible, le flanque à cet enculé le plus gros bourre pif de l'Histoire de l'humanité.

Dans un « CRAC » dégoûtant, Pierre s'envole en arrière et atterri un peu plus loin, inconscient.

J'ôte mon poing-américain.

Nous remontons dans le Hummer après avoir distribué argent et clins d'yeux.

Jamais je ne serai inquiété de ce qu'il s'est passé ce jour là.

Dans ma poche intérieure gauche, mon Iphone vibre. Il me signale un « événement » programmé.

Maintenant, c'est au tour de Gilles.

Clément Paquis ©2011

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