Demain, il fera nuit

C'était comme ça quand je suis sorti.

J'enfile mon blouson, je prends l'ascenseur direction l'étage zéro.

J'ai rendez-vous chez le médecin, j'ai une sale otite.

Je sors de mon immeuble et il est là, le cul vissé sur un banc, à souffler dans son harmonica de musette.

Il sait pas jouer, il en a conscience, mais il se dit sans doute que pour pratiquer la mendicité, vaut mieux donner l'illusion d'un échange commercial.

Je te vends «  la java bleue » jouée comme un pied à l'harmonica, tu me files une pièce.

Une p'tite pièce siouplé.

C'est la caricature du clochard dans toute sa splendeur. Celle que j'ai pu voir dans les BD de Reiser ou de Franquin.

Le type est vautré sur le banc devant chez moi. Il a manifestement obtenu suffisamment de pièces pour se payer une flasque de Porto.

Il sirote.

En même temps, il parle avec une passante qui lui accorde quelques minutes de son temps afin de contempler, curieusement, la déchéance alcoolique de ce type qui aurait tout aussi bien pu être commercial ou infographiste plutôt que mendiant, pour peu que la chance lui ai joué des tours.

Je me dis, sur le moment, que j'ai déjà acheté ce genre de flasque. Pour faire la cuisine.

Se soûler la gueule au porto. Pas banal, et tellement typique d'une certaine époque.

Je m'apprête à monter dans ma caisse, je note sur mon carnet « mendiant/porto » . C'est comme ça que je fais dès qu'un truc m'inspire une histoire.

J'ai toujours un carnet à spirale dans ma poche, parce-que des idées me viennent à n'importe quel moment, sans prévenir, et que c'est souvent à ce moment là que je les trouve bonnes.

Je griffonne les mots clefs « mendiant/porto » .

Sur la route, je me demanderai où il était il y'a 10 ans.

Je me dirai aussi qu'il y'a quelques années, je m'étais fait la promesse de prendre un caméscope et d'aller interviewer des gens dans la rue.

A l'époque, j'avais pas de caméscope.

Depuis, le problème est réglé. Je n'ai plus d'excuses. Faudra que je le fasse et que je le diffuse.

C'est une idée. Poser les trois mêmes questions à différentes personnes issues de différentes classes sociales.

En attendant, le mendiant souffle dans son harmonica ce qui ressemble à « Oh Suzanna », mais je suis pas sûr parce-qu'il s'arrête pour tousser toutes les minutes.

L'opération du temps sur l'individu, c'est étrange.

Je regarde mon facebook et retrouve parfois d'anciens amis,perdus de vue,  de ceux qui ne sont pas dans ma liste mais laissent leur mur visible par tous.

Certains d'entre eux sont devenus cons, racistes, droitards, bornés, râleurs, en veulent à la terre entière à commencer par le voisin, affichent bobonne avec les gamins, la bagnole, le chien, comme des trophées. Exhibitionnistes de leur intimité.

L'ont-il toujours été ?

Et puis d'anciennes amies ont chié trois gosses avant de se retrouver divorcée sur meetic, comme de la volaille , prêtes à accepter de se faire sauter par un comptable chauve – tout ce qu'elles ont méprisé à l'époque du collège- pour se sortir de l'ornière, trouver un père de substitution et une carte bancaire.

Beaucoup de mes anciens amis tiennent des blogs.

Ils racontent leurs impressions sur ce qui les entoure. Sur le monde, la politique, la religion.

C'est fade.

Aucun ne fait preuve d'humour. Il se prennent tous tellement au sérieux.

La soeur d'un ancien ami, qui se retrouve esseulée, s'est créé une page facebook sur laquelle elle se présente comme une demi-pute. «A l'aide ! Sauvez-moi du célibat! » semble t'elle beugler.

Ça fonctionnera sûrement.

La beauté n'a jamais été un critère d'acceptation dans sa famille. L'argent : si , et les riches-moches ne manquent pas à l'appel.

Je matte Dédé.

Je sais pas pourquoi, j'ai tendance à appeler tous les clodos « Dédé » .

Dédé braille, il devient franchement insupportable, accoste les gens, importune des lycéennes. Et bing : une patrouille de flic arrive et l'embarque.

Dédé planque son harmonica dans son slip. Il a peur qu'on le lui vole.

Là je me dis que pour qu'un type se fourre un objet dans le slip, faut vraiment qu'il y tienne.

Dédé va passer la nuit au poste. Nombre de connards vont la passer dans un lit.

Peu importe.

Demain, il fera nuit.