Je m'appelle Martin, et je bois.

Lorsque je bois, je vois ma femme belle. Je prends plaisir à lui faire l'amour.

Elle est celle que j'ai connu les premiers jours, toujours aussi séduisante, toujours passionnée.

Quand je ne bois pas, mon odorat revient. Ma femme a grossi, elle sent mauvais. Le tabac froid, la sueur... Et son minou que j'ai vu hier n'est plus, à mes yeux, qu'un steak entouré d'une boule de poils similaire à ceux coincés dans le siphon de la douche. Je n'ai pas envie de lui faire l'amour, d'ailleurs elle pue de la gueule. Je sors vite du lit avant d'avoir à la repousser.

Lorsque je bois, je me sens capable de tout faire, de tout entreprendre. Je refais le monde auprès des gens qui m'entourent, je m'engueule, je tacle, j'ai toujours le dernier mot quitte à utiliser la plus condamnable des mauvaises foi.

Je fais des projets en faisant gesticuler mes bras en l'air, que j'aurais ceci et que je pourrais faire cela.

Si on me répond pourquoi ça n'est pas déjà fait, j'argue que ça ne m'intéresse pas. Que je sais juste que je pourrais le faire, mais quel intérêt ? J'aime ma vie comme elle est, et on fini tous pareil, pas vrai ?

Quand je ne bois pas, je trouve le temps long. Les gens heureux m'exaspèrent tout autant que ceux qui font des manières. Je ne supporte pas la vision de ces tribuns improvisés qui me gâchent l'ambiance et me niquent ma soirée.

Si je suis sobre, je préfère la compagnie des miens. Des cyniques, des pessimistes, des aquoibonistes. C'est pas pour ça que je me sens mieux, disons que je ne me sens pas moins bien.

Lorsque j'ai bu, je suis quasiment invincible. Prêt à me battre pour une broutille, un regard de travers, un mot qui me dérange, prêt à croiser le fer même si j'en sors perdant, juste histoire qu'on voit que la bagarre me fait pas peur.

Quand j'ai rien bu, j'évite tous les conflits. Je parle de sujets creux, je suis le Martin que tout le monde connait. Qui dit merci à la factrice qui lui apporte le courrier. Qui laisse la monnaie à la boulangère parce qu'elle est mignonne.

Un type fait son orateur au Café des Indes, il parle et les femmes autour de lui semblent droguées par ses paroles. J'ai pas bien compris ce qu'il raconte. C'est pas lui que j'écoute, c'est ce qu'il provoque. Un sentiment d'animosité. Je me lève et me tire après avoir payé. Je reviendrai peut-être ce soir, allumé à la vodka pour lui péter la gueule si il est toujours là.

Sauf qu'aujourd'hui, c'est moins drôle. On m'annonce que si je n'arrête pas, je passerai de vie à trépas.

Dur de prendre une telle décision quand on a , comme moi, vécu toute sa vie par le prisme du Whisky. Alors j'arrêterai pas. Le monde sans alcool est bien trop triste pour que j'accepte de le supporter. Si c'est ça la vie, alors autant crever.

Je me rassure puisque de toutes façons, tout cela se terminera comme ça a commencé.

Et puis quand je serai dans mon lit d'hôpital, condamné, l'intraveineuse m'injectera de puissants sédatifs qui me feront oublier ma douleur et la raison de ma maladie. Je serai trop shooté pour remettre en question mon existence, et jusqu'à la mort, aux soins palliatifs ; la morphine remplacera le Whisky.