Je l'ai dans la poche mais je n'arrive pas vraiment à y croire.

Ça fait parti de ces questions à la con qu'on se pose quand on est entre potes. La réponse m'est venue dès l'instant où j'ai vu les chiffres apparaître à la télé.

« Tu ferais quoi si tu gagnais 1 million d'euros ? »

Je viens d'en gagner trente . 30 millions d'euros net d'impôts pour ma pomme, moi qui n'ai jamais eu plus de 800€ sur mon compte courant, me voilà millionnaire.

Comme d'habitude, c'est mon angoisse qui se manifeste en premier. Angoisse irrationnelle la plupart du temps, mais légitimée par le poids de la nouvelle.

Et si je perdais le billet ? Et si on me le volait ? Et si demain matin, quand je me réveille pour aller chercher mes gains, on m'a subtilisé le ticket gagnant ? Et si , et si ? …

Un tas de projets se bousculent dans ma tête. Je bois du petit lait en imaginant certaines choses, certaines situations, la tête de certaines personnes.

Je sors un cigare et l'allume. Ça n'est pas un luxe qui m'est venu avec le pognon, non. Je fume le cigare depuis bien longtemps. La différence est que je vais bientôt pouvoir fumer du cubain.

* * *

- Et on fait quoi avec 30 millions, au juste ?

- Des tas de choses !

Le banquier est excité au possible. J'ai décidé de rester dans ma bonne vieille banque, qui ne m'a jamais trop fait chier lorsque j'étais à découvert.

Mon conseiller, je le connais depuis des lustres. Il m'a même proposé un boulot, un jour.

Je me rappelle lui avoir répondu que si je devais faire son taf, ça se finirait en massacre version tuerie de Nanterre, à coup de calibre 12 sur les clients.

J'aime pas les gens.

Ça l'avait fait bien rigoler. C'est tout moi : je fais bien rigoler les gens.

Avec mon passé de vendeur, je sais donner le change, et je suis donc au yeux de ceux qui me connaissent peu (c'est à dire quasiment tout le monde) un « joyeux luron », un « déconneur » , et toutes ces choses que l'ont peut dire à propos d'un type qui fini par se jeter sous un train et dont ces cons de badauds interrogés par les caméras de télévision expliquent « qu'ils ne comprennent pas le geste » .

Mon banquier m'apprend vite fait qu'avec autant d'argent, je suis rentier. Je vivrai de mes placements pour le restant de mes jours. Il me conseille l'or, la pierre, je l'écoute, je m'intéresse... On dirait qu'il parle de son pognon. C'est un peu le cas.

Puisque je lui fais confiance, je décide de l'embaucher comme conseiller financier personnel au delà de son poste à la Banque.

Il accepte pratiquement aussitôt: je lui propose le triple de ce qu'il gagne.

Lorsque je lui dis que j'ai quelques chèques à faire, il fronce les sourcils. Me mets en garde en me rappelant tous ces paniers percés qui, après avoir gagné au loto, finissent ruinés par leur générosité naïve.

Je le rassure. Je ne ferai que trois chèques.

Le premier d'un montant de 2 millions d'euros, pour mes parents. Subir un fils comme moi n'a pas dû être chose aisée pendant toutes ces années.

Le second est pour une femme que je considère comme ma sœur de cœur, tant ma famille, coté sang, n'a jamais été bien intéressante. Un million d'euro.

Le troisième, d'un montant de 1000€ , est destiné à la seule personne envers qui j'ai une dette d'argent que je n'avais , jusque là , jamais pu honorer.

* * *

Il s'est passé six mois depuis que je suis devenu millionnaire.

J'ai déménagé dans une maison que j'ai acheté dans le bas-rhin, située près d'un petit étang, au calme. J'y ferai construire une piscine couverte dans les semaines à venir.

L'endroit est telle que je l'avais rêvé. Pas de voisins. Le calme. La nature à perte de vue.

Je sors peu mais je reçois régulièrement.

Ma maison est très joliment meublée. 'Faut dire que pour l'emménagement, j'ai tout délégué.

On m'a fait quelques propositions, ma carte gold est passé de mains en mains, et la maison était achetée, meublée, décorée en un temps record.

Au départ, j'avais l'impression de vivre à l'hôtel.

J'ai commencé à organiser des soirées très peu de temps après.

Pour la fameuse « pendaison de crémaillère » , j'ai fait venir à mes frais tous mes amis vivant à l'étranger, ou tout simplement loin en France.

Les meilleurs crus étaient sélectionnés. Ma parole : on a pris cher !

A l'extérieur de ma demeure, j'avais eu l'idée de faire construire une sorte de petite salle de banquet. C'est ici que l'on pouvait faire absolument tout ce que l'on voulait faire sans être emmerdé par les voisins, les flics, ou autres empêcheurs de tourner en rond.

Fumer, boire, se droguer même (pour ceux que ça branchait) . De toutes façons, tous étaient restés dormir... Sauf un, à qui j'avais offert le privilège d'être ramené chez lui en hélicoptère.

Je me sentais puissant, fort.

Et puis, comme pour tout, je me suis habitué, et j'ai recommencé à cogiter.

* * *

Il avait garé sa Mazda cabriolet sur le parking. C'était jour de foot. Je revoyais de vieux potes d'enfance, mais lui , le type à la Mazda , n'en était pas un.

C'était un m'as-tu-vu, méprisant et méprisable. Un gosse de riche dont le boulot baignait dans la vase des spéculateurs de tout poils.

Il avait toujours représenté à mes yeux l'image d'Epinal de la tête à claque, du petit fils à papa bien brossé, bien soigné, sans défaut physique, bon élève, poli, pédant, snob, prêt à collaborer avec l'ennemi, matérialiste, mais surtout : sans aucun humour.

J'avais acheté une petite bagnole. Une 207. Je m'en servais peu et l'avais laissé chez moi.

Le trip de la grosse voiture ne m'avait jamais séduit. Ça faisait vraiment trop beauf.

Ironie du sort, c'est exactement à ce genre de caprice que Pierre était sensible. (D'où la Mazda)

Je m'étais repassé ce moment des centaines de fois. Je le vivais et je comptais bien en profiter.

Mon arrivée n'était pas passée inaperçue. Pour l'occasion, j'avais loué un Hummer et trois molosses.

Pas tout à fait des gardes du corps, mais si vous saviez comme il est facile de trouver ce qu'on cherche lorsqu'on a mon compte en banque...

Ces trois hommes, d'anciens légionnaires qui avaient joué aux mercenaires dans divers affrontements en Afrique, étaient à mes ordres.

Simples et sympathiques, ils étaient pourtant capable de tout en échange de la rétribution qu'ils demandaient.

Gagner 30 000€ par tête de pipe pour une seule journée travaillée, c'était pour eux ce qu'on peut appeler une aubaine.

J'avais bien insisté sur la mise en scène, et ces barbouzes avaient troqué pour l'occasion leurs treillis contre de beaux costumes noirs cousus sur mesure ( je ne m'étais pas foutu de leurs gueules ) .

Le Hummer était arrivé par la rue de derrière. Captivés par le match, seuls quelques vieux copains l'avaient remarqué.

Pierre était assis sur un banc en bois, gueulant pour encourager les ados qui shootaient dans le ballon.

J'allais vraiment pouvoir prendre la mesure de la puissance du fric.

- Salut vieux ! Me lance un vieux pote.

- Salut !
- Alors on est riche ?
- Ouais, comme tu vois !
- Ça doit être bien non ?
- C'est mieux qu'être pauvre, je te l'accorde.

L'âme du village n'était pas pingre. Aucun ne m'avait demandé d'argent après avoir appris la nouvelle. J'appréciais.

Pierre ne me voyait toujours pas. J'observais son brushing de premier de la classe depuis le capot de sa bagnole sur lequel j'avais posé mes fesses.

Et, comme si il avait senti que je touchais à sa possession matérielle, il s'était retourné.

- Tu peux ne pas t'assoir sur ma voiture ?

J'avais craché par terre et n'avais pas répondu.

- Je veux pas qu'il y'ait de bosses !
- De bosses ?

Je tripotais ce petit truc cylindrique dans ma poche depuis un moment.

Il était temps de le déplier.

La belle matraque télescopique que voilà …

Le premier coup fut pour le pare-brise qui vola en éclat d'une manière impressionnante. Même pas besoin de m'y reprendre à plusieurs fois.



- MAIS QU'EST ZE QUE TU FAIS ?

Pierre zozote. Ça m'a toujours fait marrer qu'un type qui se revendique d'un statut aussi bourgeois ait un cheveux sur la langue... Un peu comme un mannequin qui aurait un micro-pénis.

- Je vais bousiller ta bagnole, sale fils de pute.

J'avais répondu calmement, même si mon cœur frappait fort dans ma poitrine. 'Fallait que je contrôle, que je donne le change. Surtout pas que je lui saute dessus pour lui défoncer la gueule.

Lui, en revanche, semblait avoir perdu son sang froid et me fonçait dessus en courant.

- Les gars ?

Les trois malabars qui bossaient pour moi l'avait ceinturé et plaqué au sol immédiatement.

Désormais, l'attraction, c'était plus le match. C'était moi.

Toutes les têtes étaient tournées dans ma direction.

« On fait quoi patron ? »

C'était le plus balèze des trois qui m'avait posé la question. Je m'imaginais qu'il avait dû être le plus gradé.

« Défoncez lui la gueule. »

Aussitôt dit, aussitôt fait.

Mes trois lascars faisait tourner Pierre comme une toupie. Chaque coup porté était fait pour provoquer la douleur, mais surtout pas pour tuer.

Ils savaient y faire les bonshommes. Ils connaissaient fort bien la différence entre « passer quelqu'un à tabac » et « supprimer un type en lui brisant la nuque ».

Pierre pissait le sang de son gros pif crochu, quelques dents avaient sauté et son t-shirt était une éponge à hémoglobine.

Alors que mes trois hommes s'occupaient de lui, moi je m'occupais de sa Mazda sous le regard incrédule des villageois.

J'avais pété toutes les fenêtres, crevé tous les pneus et j'étais présentement en train d'asperger la banquette arrière d'essence à briquet.

D'un coup d'œil, j'avais remarqué sa fiancée, en train de téléphoner.

Quelques minutes plus tard, la gendarmerie était sur place.

Si en France, les forces de l'ordre de sont pas corrompues, c'est parce-que les français n'ont pas les moyens de corrompre.

Moi si.

Quelques paroles au brigadier, une liasse de billets glissée dans sa poche et une brève évocation de mes relations avec le préfet auront suffit à leur faire faire demi-tour.

J'ordonne aux gars de lâcher ce trou du cul de Pierre. Son nez est pété et forme un angle bizarre.

Je me rend compte que je bande.

Je sais, à cet instant, qu'il me suffit d'un mot pour que mes recrues le bute et l'enterre à un endroit où on ne le retrouvera jamais.

« Relevez-le ! »

Tiré vers le haut, Pierre semble lutter contre la pesanteur.

A genoux devant moi, je regarde droit dans son œil non-poché.

Et puis, de toutes mes forces, j'arme mon bras droit, et avec tout l'élan possible, le flanque à cet enculé le plus gros bourre pif de l'Histoire de l'humanité.

Dans un « CRAC » dégoûtant, Pierre s'envole en arrière et atterri un peu plus loin, inconscient.

J'ôte mon poing-américain.

Nous remontons dans le Hummer après avoir distribué argent et clins d'yeux.

Jamais je ne serai inquiété de ce qu'il s'est passé ce jour là.

Dans ma poche intérieure gauche, mon Iphone vibre. Il me signale un « événement » programmé.

Maintenant, c'est au tour de Gilles.

Clément Paquis ©2011