Monsieur Bernard était un homme de droite. Sa montre était de droite, son costume était de droite, sa coupe de cheveux était de droite, sa voiture était de droite et son travail était de droite.

Monsieur Bernard tenait un cabinet d'expertise comptable.

Ça n'était pas tant monsieur Bernard qui m'intéressait que les salariés qu'il employait.

La réaction des gens lorsqu'ils reçoivent un millionnaire – et ce, qu'ils soient de gauche ou de droite- est fascinante.

J'aurais pu faire jouer les couilles de Bernard entre mes doigts qu'il aurait continuer à me donner du « Vous » et du « Monsieur ».

Il n'était pas coutume, dans son cabinet, de recevoir des types dans mon genre. J'étais manifestement le premier millionnaire particulier.

C'est une coupe de champagne à la main que je taillais ainsi le bout de gras avec ce quinquagénaire à chemisette bleue et cravate blanche.

  • Dites-moi tout mon cher monsieur, vous avez besoin de nos services ?

  • J'ai besoin des vôtres en particulier.

Bernard se mis à gratter le haut de son crâne, ce qui lui formait sur son visage une expression assez comique.

  • Que désirez-vous exactement ? Demanda t-il

  • Je souhaite que vous me laissiez briser la vie d'un homme.

  • Pardon ?

  • Un de vos employés.

  • Vous n'êtes pas sérieux !

  • Je suis aussi sérieux qu'un cancer, monsieur Bernard.

Surpris, mais pas choqué, Bernard me fixait droit dans les yeux sans pour autant me voir. Perdu dans ses pensées, il attendait que j'enchaîne.

  • A combien estimez-vous le coût de votre aide dans mon entreprise malveillante ?

  • A combien ?

  • A combien, oui. Combien voulez-vous ?

  • Je... Hé bien ma foi ! C'est à dire que …

  • 100 000 euros ?

  • C'est … Attendez une minute... Qu'est ce que vous voulez faire exactement ?

Les négociations étaient ouvertes.

  • Monsieur Bernard, je veux que vous viriez un de vos employés dans des conditions particulièrement humiliantes pour lui, afin qu'il ne soit pas en mesure de vous demander une quelconque indemnité et que la peur le gagne pour le restant de ses jours.

Le directeur du cabinet Contigo & Marguelet vida son verre cul sec. « Ça fouette le sang ! » s'exclama t-il .

Puis, après une grande inspiration, il lâcha : « 230 000 euros. En coupure de 20 et de 10 »

J'éclatai de rire tant la négociation me paraissait ressembler à un bon vieux film de gangster américain.

  • Tope là Berny !

Une franche poignée de main mis fin à la conversation sans qu'il ne releva ma familiarité de langage.

* * *

Huit jours plus tard, Gilles était licencié pour faute grave. On avait retrouvé sur son ordinateur professionnel, un nombre incalculable de photos pédo-pornographiques.

Il avait bien tenté de se défendre, le bougre, de clamer son innocence , que ça n'était pas lui, qu'il s'agissait d'un complot !

Mais il pouvait s'égosiller tant qu'il le souhaitait, j'avais acheté son patron, et celui-ci ne ferait que peu de cas de ses jérémiades.

Pourtant, Bernard savait bien que Gilles était innocent. C'était lui-même qui avait placé toutes ces photos dégueulasses sur le disque dur de l'ordinateur de ce con de Gilles.

Ça avait été si simple.

J'avais de bons rapports avec tout le monde depuis que j'étais plein aux as.

Un flic qui travaillait aux mœurs m'avait donné une clé USB contenant une centaine de photos saisis lors d'une arrestation chez un pédophile bordelais. Un simple copié-collé des clichés, ça n'était même pas du vol de pièces à convictions.

Contre 30 000€ , ce flic avait pris ce risque sans me poser de question sur mes motivations.

J'imaginais que ça ne devait pas être la première fois qu'on lui faisait ce genre de propositions et que certaines personnes aisées aux goûts déviants avaient sans doute dû le solliciter avant moi pour des raisons d'ordres plus... Salaces.

Gilles. J'ai presque oublié de vous toucher quelques mots sur lui.

Gilles était un imposteur. Un imposteur de petit calibre, certes, mais un imposteur qui avait eu le malheur de m'emmerder quelques années plus tôt.

Rasé de près, sportif, Gilles avait troqué la culture contre « les sports de l'extrême » .

Une de ses habitudes était de citer des grands auteurs pour briller en société, tout en omettant de signer ces citations, pour mieux se les attribuer.

Au détour d'une conversation ( et même si ça tombait comme un cheveu sur la soupe) il était capable de lancer mélancoliquement « Oh, vous savez, on dédaigne volontiers un but qu'on n'a pas réussi à atteindre, ou qu'on a atteint définitivement » ...

  • C'est beau ce que tu dis, Gilles...

  • Oh, Gilles, j'aime quand tu parles comme ça...

Gilles ne fréquentait que des morues incultes qui étaient loin d'être en mesure de se lever et de lui balancer à la gueule «  MAIS C'EST DE PROUST ! DIS-LE SALE ENCULÉ QUE TU CITES PROUST ! TU L'AS MÊME JAMAIS LU, ESPECE DE GROS TAS DE MERDE ! »

Gilles avait épousé une secrétaire médicale qui, paradoxe de notre époque, était quasiment illettrée.

Ses courriers étaient bourrés de fautes d'orthographe, et moi qui n'avait ni BAC ni BEPC, je n'arrivais pas à comprendre comment elle avait pu obtenir les deux, ainsi qu'un DEUG avec un tel bagage de médiocrité.

Gilles et Muriel étaient donc mari et femme, pour le meilleur et pour le pire, dans la richesse ou dans la pauvreté, dans la santé comme dans la maladie, jusqu'à ce que la mort les sépare.

C'est ce que nous allions voir.

Bernard avait bien joué son rôle.

Il n'ébruiterait pas l'affaire si Gilles se tirait sans faire d'histoires.

Même innocent, il est difficile de se laver d'un soupçon de pédophilie. Gilles, tout con qu'il était, le savait. Il avait donc choisi de quitter son poste, mort de trouille devant l'idée qu'on puisse voir sa tronche au 20h. Il avait encore en tête le procès d'Outreau.

Contraint à la démission, il n'avait pas droit aux allocations chômage.

Il ne m'avait fallu passer qu'une dizaines de coup de fil pour que Gilles soit définitivement grillé dans tout le milieu comptable.

Comme je l'imaginais, il avait menti à sa femme. Lui faisant croire qu'il était toujours salarié. Inventant ses journées les une après les autres. S'enfonçant dans la dépression petit à petit, incapable de supporter l'image que son miroir lui renvoyait.

J'avais transformé ce type en une sorte de Jean-Claude Romand en moins cher.

Je connaissais ses moindres déplacements, et donc, je savais quand sa femme était seule à la maison.

C'est lors d'une de ces journées qu'il passait à tuer le temps à la terrasse d'un café pour continuer à donner l'illusion d'un emploi du temps professionnel, que je fis irruption à son domicile, un énorme bouquet de roses à la main.

Muriel m'ouvrit la porte, un sourire rayonnant balafrait son visage.

« OH ! C'EST TOI ? ÇA ME FAIT TELLEMENT PLAISIR ! »

Je savais que Muriel était au courant pour le loto.

Elle ignorait que j'étais au courant qu'elle savait. ( vous suivez?)

Muriel n'avait pas de qualités autres que celles qu'elle s'inventait. Qui se ressemble …

Superficielle, ingrate, égocentrique et manipulatrice au possible, elle aussi avait profité de ma naïveté par le passé. J'avais été pour elle un genre d'humanoïde jetable.

Elle avait l'âme sèche, pour peu qu'elle en ait jamais eu une.

L'histoire remontait à une bonne dizaine d'années, mais je n'avais jamais pu oublier totalement.

La plaie s'était ré-ouverte lorsque, quelques jours seulement après avoir empoché tout ce fric, mon téléphone avait vibré. C'était elle. Juste un sms, dix ans plus tard. Dieu sait comment elle s'était procuré mon numéro de portable ! J'avais bien dû en changer trois ou quatre fois depuis.

Le message était court, ciblé et je savais que chaque mot était réfléchi.

« Salut toi, sa va ? G apri la bone nouvel ! Je sui tro heureuse pr toi ! Tu le merite ! Faudré kon se boit un verre 1 de c 4 ! »

Traduction : Ton argent m'intéresse. Reviens par là petit mouton.

Rien n'était innocent ou gratuit dans la manière de faire de cette femme.

J'avais hurlé à m'en décrocher le larynx et brisé une bouteille de vin contre le mur, de rage.

Tout me revenait en tête. La façon qu'elle avait eu de me séduire en flattant mon ego. Sa manière de minauder avec moi. Les moments intimes où je brûlais de désir pour elle et où l'on s'embrassait tout habillé dans le coin de ma chambre à coucher. Son attitude de vierge effarouchée fasse à la sexualité qui me touchait littéralement.

Et puis, la rupture, m'en attribuant les torts exclusifs. Le silence radio. Les mensonges, la manipulation encore et encore.

J'avais vite compris que je ne pourrais jamais me sentir en paix si je ne réglais pas cette histoire.

Autour de moi, les amis du « peace & love » m'avaient conseillé d'oublier, de passer à autre chose, de ne pas gâcher mon énergie à faire le mal et que ce genre d'histoires ne se traitent que par le mépris.

Mais je ne fonctionne pas comme ça. Le mépris, l'indifférence me donnent la sensation de hisser le drapeaux blanc. D'abandonner. De fuir.

Tu me frappes, je te pardonne et on est quitte ? Jamais !

Tu me frappes, je te frappe. Beaucoup plus fort.

* * *

Gilles lui avait donné un enfant.

Un merdeux âgé aujourd'hui de 14 ans qui répondait au prénom de Dylan.

Un ado à qui elle avait transmit ses goûts pour les fausses perspectives, les émissions d'M6 et de NT1, ainsi qu'une quasi vénération pour la misère intellectuelle revendiquée et assumée. ( Oui, je suis con, et je suis fier de l'être ! )

Son chiard répondait. Il avait été pourri gâté depuis l'enfance. Il fumait de l'herbe dans sa chambre, traitait sa mère de pute, écoutait du rap de seconde zone dans lequel les rimes en « ère » et les rimes en «  é » constituaient les bases de tous les titres de l'album.

Pas d'pitié pour les gouères,

J'te nique ta mère

J'la prends , jl'a baise

J'la fait tourner

Avec tous mes frères

Dans les caves de la cité

Dylan avait un avenir à l'image des deux blaireaux qui l'avaient élevé. Un trou noir.

* * *

Je m'étais garé devant son pavillon avec la Lamborghini Aventador que m'avait prêté un ami. (C'est fou les amis qu'on se fait lorsqu'on est riche) .

La voiture ressemblait à une navette spatiale, et ça semblait lui plaire.

Je savais exactement quoi faire et que dire.

Très vite, je lui proposai d'en faire un tour.

Elle acceptait, évidement.

Un tour de pâté de maison, devant ses amis vieilles filles qui berçaient leurs progénitures respectives dans un mouvement cadencés, résigné, et abattu avait suffit à donner des couleurs à Muriel.

« Voyez-ce que j'ai et que vous n'avez pas . »

On aurait pu la résumer à cette simple phrase.

De retour chez elle, c'est devant un café trop fort servi dans des tasses 1er prix qu'elle me raconta sa vie dont je n'avais strictement rien à foutre.

« Si j'avais su que tu venais, je me serais habillée autrement ! »

C'est sûr que sa tenue jurait avec la mienne. Mon costume Versace contre sa tenue de ménagère achetée par correspondance sur le catalogue de la Redoute.

Il n'avait pas fallu bien longtemps pour qu'elle se laisse embrasser.

Il n'avait pas fallu bien longtemps avant qu'elle m'emmène vers le lit.

Je l'avais sauté pendant une petite dizaine de minutes, ne prêtant attention qu'à mon plaisir au détriment du sien.

J'avais ensuite fait un nœud au préservatif gorgé de foutre avant de le jeter à la poubelle.

Elle se rhabillait en attendant quelque chose de moi. Un mot, une demande.

Elle savait que je ne l'avais pas oublié, et elle avait cru que je venais pour... L'enlever, ou quelque chose comme ça.

Mais non. J'étais juste venu terminer ce que j'avais commencé dix ans plus tôt. Ma symphonie inachevée. Ma sale symphonie...

Négligemment, j'avais posé deux billets de 100€ sur la table de chevet.

Machinalement, elle les avait pris.

Définitivement, c'était une pute.

  • Et... C'est tout ? Avait t-elle bredouillé en me voyait franchir le seuil de sa porte

  • Tu t'attendais à quoi ? Avais-je répondu, la toisant d'un regard méprisant

Elle avait éclaté en sanglot. Je jouissais intérieurement.

J'avais amorcé une bombe à retardement, je n'avais plus qu'à attendre.

Ce soir, j'avais décidé de dîner à la Cours des Rois. Un resto select , très cher et très huppé.

Pour elle, ça serait ravioli.

* * *

« Les affaires sont plutôt bonnes ! »

Mon bon vieux conseiller financier m'explique que j'ai plus d'argent aujourd'hui que lorsque j'ai gagné au loto, grâce aux placements qu'il a effectué pour moi.

Je suis plus riche de 4 ou 5 millions.

Champagne !

Je reçois un fax.

Gilles s'est suicidé.

Champagne !

Dylan, le fils de Muriel, a pris 3 ans ferme pour trafic de drogue.

Champagne !

Muriel a sombré dans l'alcool.

Champagne !

L'eau de la piscine est à 32 degrés. Maintenant, j'aime la chaleur.


Clément Paquis ©2011