A l'époque où j'avais pas un rond, je ne vivais pas , je somnolais.

J'enchaînais les journées comme des perles sur un collier. Je vivais à la chaîne.

Mon objectif était de dormir le plus longtemps possible pour écouler de courtes journées et faire défiler de manière rapide jours, mois et années...

Mourir, aujourd'hui, ça me ferait franchement chier.

Certes, tout n'est pas réglé dans ma tête, mais tout est devenu si … Accessible.

Je ne comprends pas qu'on puisse être riche ET démotivé. Un millionnaire qui se suicide, j'avoue que ça me dépasse.

Qu'un chômeur puisse être blasé par le monde putride du travail, ça , je le conçois parfaitement.

Devoir se mélanger à la meute des salariés en quête d'un salaire de misère pour nourrir le petit dernier, être obligé de subir la vie d'employé à coté de personnes incultes et sans aucune sensibilité, en être réduit à renifler la sueur puante d'un gros lard qui vient quémander une autre mission de miséreux. Brrrr …

Je regarde Samuel, mon jardinier. Il est doué comme un manche. Je me demande si , il y'a quelques mois encore, j'aurais pu le croiser dans la file d'attente du pôle-emploi.

J'avais engagé deux jardiniers. J'avais un chouette jardin, assez grand, et je ne m'en occupais que très peu moi-même. Pour autant, voir pousser les choses m'avait toujours plu.

Quand j'étais gamin, j'aimais me balader dans le jardin très bien entretenu de ma mère. Y cueillir des framboises, me pencher pour arracher, couper quelques brins de ciboulette et les mâcher.

Grimper sur le vieux pommier qui finissait sa vie dans le quart de pelouse du fond du jardin.

J'abhorrais, en revanche, toutes ces petites tâches fastidieuses, comme écosser les haricots, cueillir les cassis et les groseilles, bêcher, tailler les haies ou faire la cueillette des fruits de notre gros cerisier.

Aujourd'hui, on faisait tout ça pour moi.

J'avais demandé à avoir exactement tout ce que j'avais aimé dans l'ancien jardin de mes parents.

Des arbres fruitiers. Un pommier, un cerisier, des fines herbes , le tout parcouru par de belles haies de troènes, je me sentais vraiment bien chez moi.

La vieille maison de mes parents avait été rachetée par une tribu d'abrutis qui avait entièrement déraciné et brûlé toute trace de vie végétale. Tant de connerie me dépassait. 

J'avais songé, un moment, à les pourrir. Mais c'était un cycle sans fin.

Si je me mettais à les pourrir, eux. Alors je devais logiquement m'atteler à ce que d'autres crèvent dans la douleur.

Depuis Gilles et Muriel, je me sentais apaisé. J'avais l'impression que tout se réglerait un jour, dans ce monde ou dans l'autre.

La richesse vous apprend une chose : l'alcool des riches ne tue pas.

Je sirotais une anisette régionale, concoctée par un artisan du coin, 50€ la bouteille de 50cl .

Un vrai délice.

Ça n'était pas le genre d'alcool avec lequel on se saoulait. Non, ce nectar méritait bien mieux.

« Siroter », c'était bien le mot. Accompagné de quelques morceaux de concombres, de carottes coupées en julienne, le tout trempé dans une sauce blanche onctueuse et parfumée, c'était peut-être bien ça le paradis.

Je n'avais plus été saoul depuis que la corne d'abondance m'avait ouvert ses portes.

Je ne voyais plus l'intérêt de boire pour boire. D'être ivre.

Mon médecin avait accueilli avec scepticisme la nouvelle. Je me remettais à boire.

Je lui avais expliqué que ça n'avait plus rien à voir avec ces anciennes défonces au mauvais Whisky qui avait faillis me coûter la vie quelques années plus tôt, mais que je redécouvrais les saveurs des alcools de la même manière qu'on apprend à aimer le goût des fruits de mer.

C'était un luxe de gourmet que de pouvoir boire sans intention d'être saoul.

On peut dire que je vivais vraiment très bien cette époque.

J'avais banni de mon environnement intellectuel tout ce qui relevait du débat politique. Je laissais ça aux fous et aux névrosés.

Même si j'avais parfois à visionner des films historiques, sur les croisades, la seconde guerre mondiale, ou autre, dans la fabuleuse salle de cinéma privée que j'avais fait construire ; jamais aucune de ces production ne réveillait cette sensibilité politique que j'avais à fleur de peau et qui me tiraillait à l'époque où j'étais sans le sou.

Le reste du monde pouvait bien crever que je n'en avais strictement rien à foutre.

Moi et les miens. Et c'était suffisant.

Ce que j'estimais vraiment , et dont je savais que l'estime était réciproque, avaient un numéro spéciale sur lequel me joindre en cas de gros pépin financier.

Aucun ne l'avait encore utilisé.

Lorsque mon ostéopathe m'a suggéré de me remettre au sport, j'avais ri, lui expliquant que s'y remettre impliquait de s'y être déjà franchement mis auparavant !

Mais Yves était un homme convaincant. Il m'avait vanté le sport dans ses grandes largeurs, m'expliquant qu'à mon âge, il était facile de récupérer rapidement de la masse musculaire ainsi qu'une bonne endurance.

Quelques exercices de cardio, de la musculation , et je serais un bel adonis musclé.

« Ma foi, pourquoi pas ! » Avais-je lancé, optimiste.

Dans ma vie de pauvre, je n'avais jamais eu la motivation de faire du sport. Être sportif, musclé? Pour quoi faire ? Pour espérer plaire à qui lorsqu'on était comme moi, un chômeur marginal ?

Mon grand-père maternel était mort d'une insuffisance cardiaque. Un truc héréditaire que la mère transmet au fils.

Si j'étais resté pauvre, je ne l'aurais sans doute appris que très tard, mais quelques jours à pratiquer le footing avait eu vite fait de rappeler à ma mémoire ce petit... Problème.

Je suivais Yves par petites foulées, sur le long de la rivière, on avait couru environ 5km, et puis ma vue s'était troublée.

Je ne voyais plus. Je m'étais affalé sur le sol, un sale goût de rouille en bouche.

C'était sur mon lit d'hôpital que j'avais recouvert la vue. Sans pouvoir bouger, j'entendais les médecins se concerter. « Il est foutu. C'est un légume . »

J'étais pleinement conscient de tout ce qui se passait autour de moi, mais j'étais paralysé. Ah, les trois lettres fatidiques. A-V-C.

Des mois et des mois avaient passé.

J'avais vu défiler dans ma chambre; ma mère, mes amis, des connaissances, mon banquier, mon jardinier, mon entraineur.

Tous me regardaient sans me voir.

Et puis, il y'eu le miracle éphémère.

Un matin, je sentais à nouveau mon corps. Mes jambes, mon cœur qui battait, trop vite, mes bras...  J'étais à nouveau maître de mes membres.

D'un air grave, le médecin qui s'occupait de mon cas s'était mis à m'expliquer qu'il ne s'agissait que d'une accalmie temporaire et extrêmement rare, et que je retomberai inéluctablement dans l'état végétatif d'où j'étais sorti. Qu'il était désolé... Qu'il était désolé...

Alors, pendant que mon corps me le permettait encore, j'avais saisi une feuille de papier, un stylo, et rédigé mon testament.

J'étais ensuite monté sur le toit de l'hôpital, en chemise de nuit, pour y prendre mon dernier vol.

La pauvreté m'avait entretenu dans le malheur, la richesse avait précipité ma mort.

Je comprenais désormais qu'un riche puisse mettre fin à ses jours.

Et vous savez quoi ? Battre des bras quand on tombe dans le vide ; ça ralentit pas la chute.

                                                                               FIN

Clément Paquis ©2011