NE VOTEZ PAS !

« Tous pourris... » ronchonnait José.

Sauf que cette fois ci, personne ne s'était levé pour lui faire la morale.

Le « tous pourris » était pourtant un lieu commun qui avait tendance à faire friser les oreilles des démocrates qui traînaient au bistrot.

'Faut dire que cette campagne présidentielle était d'un ennui...

Les candidats parlaient peuple, peut être un peu trop, au point que les électeurs en arrivaient à comprendre ce qu'ils disaient. Du coup, ils se rendaient compte, puisque c'était à leur niveau, que ça n'était pas au niveau.

Le pays était aux soins palliatifs et le peuple semblait ne plus se faire d'illusion sur son pronostic vital.

On allait y passer, comme les grecs, comme les espagnols, chacun son tour en rang d'oignons, restait à savoir à quelle sauce on allait être mangé.

Par l'incompétence de celui-ci ? Par la soumission de celui-là ? Par la trahison de la plupart ?

« Tous pourris ! » répétait José un peu plus fort.

Le patron lui fit signe de la fermer, histoire de pas déranger les clients que la politique intéressait encore.

Faut dire que le patron faisait aussi kiosque à journaux, alors à vendre de la merde, autant faire en sorte que le client continue à croire qu'il achète du caviar.

Maurice laissait traîner son œil sur la liste des candidats à l'élection présidentielle.

A gauche, un type chauve au physique de comptable de province lançait balançait lieux communs sur lieux communs.

Oh, y'avait toujours une poignée de péquins prêt à le soutenir, mais l'ambiance populaire était inexistante. On attendait que ça passe. Qu'on en finisse.

A droite, le sortant faisait du révisionnisme. Les mêmes slogans avec un programmes concurrent du sien. Un genre de révisionnisme schizophrène.

Il expliquait l'échec de la politique passée, le succès de la politique à venir.

Ça aurait pu passer pour un baroud d'honneur si ça n'était pas à ce point évident que le président sortant n'en avait rien à branler. Perdre ou gagner, il s'amusait à jouer pour le siège de préfet de France.

Au centre, on était dans le tout et n'importe quoi.

Refaire une campagne de 2012 avec les restes de celle de 2007. C'était inintéressant et surtout complètement à coté de la plaque.

Le seul candidat crédible aurait été celui qui proposait un billet pour l'étranger, ou un kit de survie en milieu hostile. Fuir ou se résigner au néant, c'était ce qui flottait dans l'air.

A la droite de la droite, on avait la candidate anti-système qui , de toute façon, jouait le jeu du système en acceptant de participer à cette mascarade qu'étaient les élections. Signe de l'ennui profond du peuple : elle avait baissé dans les sondages. Passée de 20 à 15% , les furieux avaient pourtant l'habitude de voter pour son parti avec dans l'idée de voter contre les autres.

Ça ne prenait pas cette fois ci. Pas aussi bien qu'on aurait pu le croire.

Le reste, c'était le cirque Barnum.

L'écologie brassait du vent pour faire la promotion des éoliennes, les deux candidats d'extrême gauche ne méritaient qu'une punition : aller chez le coiffeur.

Quant à l'ancien ministre, celui qui décidait tout à coup qu'il était plus à gauche que la gauche traditionnelle (celle qui allait gouverner 5 ans) , il déclenchait une sorte d'engouement bizarre chez les enseignants et les bobos de France et de Navarre. Je crois bien même qu'il arrivait à piocher dans l'électorat de l'extrême droite, utilisant les mêmes ficelles.

Qu'est ce qu'on s'emmerdait.

Les élections approchaient et personne n'avait choisi de bouger son cul jusqu'à l'isoloir.

- Jusqu'à l'urinoir ouais !

- Ta gueule José …

Un militant était entré avec des tracts, il avait commencé à les distribuer.

On était pas impoli, on avait fait semblant de les prendre, et deux minutes plus tard, la corbeille à papier était pleine à ras bord.

Le patron avait balayé la salle d'un regard désespéré.

C'est qu'il était du genre empathique le patron. Qu'on tire la gueule, ça se ressentait dans tout son bistrot.

C'est pas pareil de picoler joyeux que triste, et encore pire de picoler désespéré. Ça sent le client qui finira par fuir le bistrot pour picoler chez lui. Ça sent le mauvais alcool et la télévision allumée en continue. Ça sent le nœud coulant. Le suicide.

Un jour, le vieux Jacques s'était pointé avec un bouquin sur le survivalisme. On savait même pas ce que c'était, mais Jacques avait l'air super emballé.

Il expliquait qu'il allait faire un potager, creuser des tranchées autour de chez lui, acheter un fusil, se protéger.

On lui répondait que c'était pas avec sa retraite qu'il pourrait faire tout ça.

Il s'était arrêté net. Il avait pas voulu nous expliquer de quoi ça parlait, son bouquin. De fruits et légumes? De culture en serre?

On l'avait plus vu pendant deux bonnes semaines avant de s'inquiéter.

Le vieux vivait seul chez lui depuis la mort de sa femme, trois ans auparavant.

C'est le patron, comme toujours, qui s'était décidé à aller frapper à sa porte.

Ça sentait pas bon. Le patron avait vite compris. Les pompiers avaient défoncé la porte et trouvé le corps quasi-décapité de Jacques.

Une balle de calibre douze dans la bouche, ça vous rase de près.

Détail original ; il avait appuyé sur la détente avec son gros orteil.

Son fusil tout neuf n'avait finalement fait qu'une seule victime.

Dimanche, on ira pas voter. C'est le jour de l'enterrement du vieux Jacques.

En plus, le bistrot reste ouvert tard le soir.