Ma première bonne décision aurait dû être prise en 2001.

C'est de là que tout était parti, c'est à ce moment que j'aurais dû commencer à faire les bons choix.

J'avais eu une seconde chance. C'est rare.

Ce que j'ignorais à l'époque, c'est que j'étais sur le point de gâcher cette chance. Moins réfléchir, boire, fumer et se divertir, ne pas penser, ne rien prévoir, éviter de regarder devant soi par peur de ne pas aimer ce qu'on risque d'y voir.

J'avais fait les mauvais choix pour les mauvaises raisons.

Avec le recul... Avec le recul, on peut tout dire. Forcément.

Si j'avais pu savoir, j'aurais choisi d'apprendre un métier manuel, comme mécano, plaquiste ou jardinier.

Mais non. A l'époque, fallait que je porte une cravate. L'obsession de la crédibilité visuelle ne me quittait pas. Avoir l'air de quelqu'un plutôt qu'être quelqu'un.

Comme la plupart des flingués du ciboulot de mon espèce qui n'étaient pas fait pour les études universitaires, je m'étais orienté vers une carrière commerciale.

Illusion d'un statut social classieux, porter un costume et une cravate gonflait l'orgueil dont vous aviez tant besoin.

Ainsi, en échange de savoir parler et compter, on avait le droit au petit guide du parfait connard, ou comment mentir avec sincérité pour vous vendre des choses dont vous n'avez pas besoin.

Sur le coup, ça semblait si facile à apprendre qu'on en venait à se demander si c'était vraiment un « métier ».

« Quand on a tout raté, on peut toujours faire commercial ! » aimait lancer notre formateur. On riait comme des cons. Il avait tout compris. Pas nous.

Quand on se retrouve à n'avoir plus qu'un choix : celui de creuser sa propre tombe, c'est là qu'on se rend compte qu'il y a peut être une erreur de parcours.

Attention, quand je dis « creuser sa tombe », ça n'est pas une allégorie.

J'avais une pelle en main et le canon d'un fusil braqué sur ma tête.

C'était devenu très commun.

Les exécuteurs, mal vus, ne se donnaient même plus la peine de se cacher et ne faisaient pas non plus l'effort de charrier votre cadavre jusqu'à un trou qu'ils avaient creusé, non.

Simple question d'efficacité, moins de temps perdu et de sueur dépensées.

Le bougre creuse son trou et bam, on le fini dedans. À l'ancienne bien souvent, histoire d'économiser une balle devenue denrée rare.

Je me doutais bien que cette pelle qui servait à creuser mon propre trou finirait inéluctablement par s'abattre sur mon crâne une fois que le trou serait jugé suffisamment profond.

Du temps.

J'en avais plus beaucoup maintenant.

Ma première bonne décision aurait dû être prise en 2001.

À l'époque, j'étais jeune et en bonne santé. Le monde m'appartenait, j'avais toute la vie devant moi et je payais en francs.

Mon foie encaissait tout. Mon système nerveux central tenait la route.

J'avais l'innocence du jeune homme qui pense que l'amour est au centre de tout, indiscutablement, et qu'il n y a rien d'autre à ajouter. L'amour est plus fort que tout. La pauvreté, la maladie, les deux imbriqués l'un dans l'autre.

Ma quête était sentimentale au moment où elle aurait dû être professionnelle.

Le boulot était à mon sens la continuité de l'école ; à savoir une corvée, subie, improductive, aliénante.

Je n'avais tort qu'à moitié, mais avais-je le choix ?

Qu'est ce que ça changeait maintenant qu'il ne me restait plus qu'une petite demi-heure à vivre...

Les deux exécuteurs buvaient une bière au soleil, tout en papotant de la dernière attaque à laquelle ils avaient participé ensemble.

L'un racontait en riant comment il avait tiré une balle dans la tête du propriétaire de cette villa après qu'il ait violé sa fille sous ses yeux.

L'autre répondait que c'était pas bien, qu'on est pas des barbares et qu'il aurait dû la violer après, histoire d'épargner le spectacle au père.

Ce genre de récits, on en entendait de plus en plus souvent.

Ce gros bordel qu'était devenu notre civilisation était en train de manger le gâteau à la merde qu'elle avait minutieusement fabriqué pendant des décennies.

Meurtres, viols, pillages, incendies, tortures, on en parlait même plus. On tentait juste de s'en protéger au mieux.

En 2001, j'avais rencontré Cécile. Cette rencontre était la rencontre de ma vie.

Je ne saurais pas vraiment comment l'expliquer maintenant. 'Faudrait demander à un psy ou bien à un sociologue peut-être, mais j'avais littéralement fondu pour cette fille.

Avant elle, la femme était une attraction, un loisir qui agrémentait une soirée arrosée comme les anchois assaisonnent la pizza.

Tu sors, tu bois, tu dragues, tu baises.

C'était simple et agréable.

Et cette connasse est venue tout foutre en l'air.

J'ai ce truc, que j'appelle « le syndrome du saint-Bernard ».

Lorsque je rencontre une jolie fille en difficulté, je suis triste à sa place, souvent plus qu'elle ne l'est elle même.

Je me mets en tête que je vais la sauver de cette vie de merde, que son destin est entre mes mains. Je suis Zorro et pour me récompenser d'être si emphatique, elle va me sucer tous les jours de ma vie, avec amour et fidélité.

- C'est grave docteur ? - C'est incurable mon vieux, vous êtes foutu.

En 2001, je lui roulais de grosses pelles pleines de salive. Nous échangions des regards béats, mouillés d'émotion, on se parlait à l'oreille en bêtifiant.

Bref, nous étions amoureux.

Deux mois plus tard, j'envisageais de me pendre.

En effet, ma douce Cécile était devenue en l'espace de 48 heures une grosse pute.

Je crois que j'aurais pu la tuer. Ou pire, tuer ses proches, ses parents, ses amis, tous ceux qu'elle aime uniquement pour avoir le plaisir de la voir souffrir.

L'amour rend fou dans les extrêmes. Extrêmement amoureux ou extrêmement haineux. Pas de gris ou de contraste dans le ciel de l'amour fusionnel, c'est tout ou rien.

Je me retrouvais donc sans rien.

C'est à cette époque que j'aurais dû comprendre.

C'est à ce moment que j'aurais dû consacrer du temps à faire ce qui était indiqué et tellement évident : penser à moi.

Au lieu de ça, je m'étais mis à chercher une Cécile de rechange, partant du principe que : « Si j'ai éprouvé ça, je peux l'éprouver à nouveau, et pour toujours. »

Quand on est con...

Onze ans plus tard, je récoltais les fruits de tout ce qui avait suivi cet échec.

Je creusais un trou, mon trou.

Tout le temps que j'avais consacré à le recherche d'une moitié idéale, toujours dans la lignée des copies conformes à l'originale, je ne l'avais pas passé à me construire socialement et professionnellement.

Les autres femmes que j'avais rencontré me renvoyaient toutes à la même félonie. Devenu paranoïaque, je fuyais immanquablement avant d'avoir à morfler.

Pelletée après pelletée, je ruminais sur tout ce que j'aurais dû faire.

Trouver un boulot de type manuel, voir à long terme, capitaliser, créer des liens amicaux, du réseau et me résigner à être marié sans forcément être amoureux juste pour avoir le plaisir de s'occuper de ses gosses.

Être normal.

Et puis il y a eu le chaos.

Quand c'est arrivé, je n'avais rien en main. Rien d'autre que mon diplôme commercial. Autant dire pas grand chose puisque je n'avais rien à vendre.

J'étais en retard de deux loyers et je m'étais retrouvé sur la route avec un sac à dos et quelques affaires.

Le camp de Mardi, situé en Auvergne, m'avait accepté parce que j'avais menti sur mes compétences. Mentir, ça, je savais faire.

J'avais raconté que j'étais charpentier. Ils m'avaient cru sur parole – quels autres choix avaient-ils? - et on m'avait affecté à la construction d'un dispensaire.

Le début d'édifice dont j'avais commencé à organiser la construction pour gagner du temps s'était effondré, tuant une personne. Un ingénieur du génie civil.

On avait appelé les exécuteurs. Ils m'avaient emmené.

Mentir sur ses compétences, c'était grave. Comme voler de la nourriture.

Que ce mensonge ait entraîné la mort d'une personne utile à la vie de la communauté était une circonstance aggravante, passible de la peine de mort.

Je creusai donc mon trou en maudissant cette chance que je n'avais pas su saisir.

- Bon ça suffit. C'est assez profond.

Ça y est. C'était la fin de cette vaste plaisanterie.

L'exécuteur numéro 1 avait sorti son couteau.

L'exécuteur numéro 2 avait prit une autre bière dans sa besace.

Des coups de feu avaient retentit, les deux exécuteurs s'étaient effondrés.

Planqué dans mon trou, personne ne m'avait vu.

Ça n'est qu'après que j'avais compris. Ceux de l'armée avaient effectué un tir préventif en direction des deux exécuteurs. Dans le mille.

À cette époque ci , on faisait feu avant de parler. C'était plus prudent.

Aux yeux des quelques corps militaires qui restaient, les exécuteurs n'étaient que des charognards qui méritaient la corde, mais ceux qui payaient pour leurs services avaient forcément quelques choses à … « réquisitionner » .

Dans une heure, les militaires seraient arrivés au camp du Mardi.

Dans deux heures, le camp du Mardi deviendrait une base militaire jusqu'à ce que toutes les ressources aient été consommées, puis, les soldats reprendraient la route pour trouver un autre camp, une autre communauté, laissant crever de faim les habitants du camp.

C'était comme ça.

J'étais à poil dans un trou. Y'avait deux cadavres à coté de moi.

Deux cadavres avec des armes à feu, des munitions, des vêtements, à boire et à manger pour au moins deux jours.

J'enfilai les fringues du plus grand et m'emparai de toute arme et provision que j'étais en mesure de transporter.

C'était un signe.

On me donnait une autre chance, à nouveau.

Cécile avait trouvé refuge avec toute sa famille dans les montagnes, au camp de la Lune.

C'était décidé. J'allais la retrouver.

Et la saigner comme une pute.

Clément Paquis ©2012