Aux fers

Le ciel était gris et l'air sentait le goudron.

Il avait fait très chaud pendant dix jours. Dix jours à me casser le cul au boulot, dans des locaux sans air conditionné pour un salaire de misère.

En rentrant chez moi, l'autre jour, j'ai surpris ma femme en train de se faire enculer par le voisin.

Oui, j'ai bien dit « enculer ». C'est dire si j'ai surpris la chose de près !

C'est pas ce que tu crois, qu'elle m'a crié.

Je me demande bien ce que ça pouvait être d'autre.

Le voisin, Thierry, il a 40 ans et il pue. On a jamais trop su pourquoi, mais même après une douche, même aspergé de déodorant, il sent l'huile de vidange.

Ça n'a pas semblé déranger ma femme, et la première réflexion que je me suis faite, c'était si l'odeur de Thierry l'avait dérangé pendant qu'il la sodomisait.

Sentir l'huile quand on trempe dans la merde, ça doit être de l'ordre du détail.

Je veux pas dire par là que j'étais amoureux de ma femme, mais plutôt que c'est une question de fierté, pour moi à qui il en reste si peu.

Alors j'ai tenté de tabasser Thierry, mais la situation était ridicule. J'avais l'air d'un con, et lui, à poil dans ma baraque, la bite à l'air fraîchement sortie de ma femme, il se défendait comme il pouvait.

J'ai stoppé net. Je me suis regardé dans le grand miroir de l'entrée, j'ai choppé les clefs de ma Lada et je suis parti direction le centre-ville.

Y'avait cet immeuble sans gardien, sans vigiles, sans locataires mais avec des escaliers qui montaient jusqu'au toit. J'ai décidé de grimper là haut.

Le point de vue était déprimant.

Des baraques à perte de vue, les cheminées des usines, des rues, des routes, des ronds points.

Terne.

Allez va ! J'allais sauter et quitter ce cauchemar plus vite qu'une formule 1.

Je me rapprochai du rebord. En bas : du bitume. Le choc durerait un quart de seconde, et après... Après ça serait après. Donc mieux.

  • Oh Francis ! Mais qu'est ce que tu fous mon vieux !

C'était Henri, on bossait sur la même machine.

  • Oh, tu vois bien c'que j'fous ! Laisse moi donc tranquille !

  • Tu veux t'balancer dans l'vide ?

  • Un peu !

  • Mais pourquoi donc ?

  • Et pourquoi pas ? J'en ai plein le dos de ce boulot à la con, de cette épouse à la con, de cette vie à la con ! Tu sais c'est quoi, la seule chose qui m'fait me lever le matin ?

  • De savoir qu'on va boire un coup le soir ?

  • PARFAITEMENT ! BOIRE UN COUP !

  • Hé ben viens ! On va le boire ce coup !

  • Non, j'veux plus ! Ça suffit plus maintenant. J'vais m'foutre en l'air et je manquerai à personne !

  • Fais pas l'andouille ! Redescend de là !

  • Non ! Fous moi la paix !

J'ai sauté. Un vol plané de 4 secondes.

  • Ben voilà, t'es content...

Henri était en face de moi. Je me suis relevé de par terre. Pas une goutte de sang sur le sol. Pourtant j'avais bel et bien sauté !

  • J'ai sauté, Henri ! Tu m'as vu bon sang !

  • Pour sûr que j't'ai vu !

  • Mais alors c'est quoi encore que c't'histoire !? J'devrais bien être étalé là autour, façon crêpe !

  • Pour sûr que tu devrais !

  • Mais alors quoi ? C'est quoi ces andouilleries ?

  • C'est bien dommage que t'ai sauté mon vieux... Parce que maintenant tu vas savoir.

  • Savoir ? Savoir quoi ?

  • Ça fait bien longtemps que t'as cassé ta pipe, mon vieux.

  • Qu'est qu'tu dis comme ânerie encore !?

  • T'es canné ! M'enfin réfléchis un peu !

J'me regarde. Pas une fracture, pas un bleu.

Henri, il a l'air désolé pour moi.

Et puis y se met à jacter, qu'à entendre ce qu'il raconte, j'aurais préféré qu'il la ferme.

« Le matin, tu te lèves. Tu prends un café soluble avec de l'eau chaude. T'aimes pas ça, mais tu le prends quand même pour te réveiller comme si c'était une vieille habitude dont tu peux pas te passer. Après, tu vas sous la douche. Tu tues deux ou trois cloportes qui courent entre tes pieds, pis tu restes cinq minutes, pas plus, pour pas épuiser le ballon d'eau chaude. Ensuite, tu prends ta bagnole. Elle sent l'essence de partout qu'on se demande si elle va pas prendre feu quand tu vas allumer ta clope. Tu fumes des gitanes. Les clopes les plus dégueulasses de la création. T'arrives au boulot, tu pointes, tu bosses, à midi tu manges un sandwich jambon-margarine avec un seul cornichon. Tu maudis ta femme d'en avoir mis qu'un seul, pourtant elle recommence tous les jours mais tu t'en étonnes pas. Tu fumes une gitane, tu retournes bosser, à 18 heures on sort, on va au café des sports boire un ricard, tu restes une demi-heure avec nous et tu rentres chez toi pour regarder la télé. Tu captes que trois chaînes et ce que tu préfères, c'est les pubs. »

J'en reviens pas qu'il connaisse mon emploi du temps aussi bien.

  • Bon sang Henri ! Mais qu'est ce que t'es en train de me baragouiner !

  • Tu voulais te supprimer mon vieux...

  • Mais oui que j'voulais ! Et puis même que j'veux encore ! Je m'en vais recommencer !

  • Mais sois donc pas couillon ! T'as donc toujours rien pigé ?

  • Mais de quoi qu'tu m'causes ? Crache ta valda à la fin !

  • Canné, tu l'es depuis un moment mon pote.

  • De quoi qu'tu m'causes !?

  • Où tu crois que t'es, là ?

  • Mais j'veux pas l'croire ! Tu délires mon vieil Henri !

  • T'es canné, Francis! Pis même que ça fait un bail ! Ici, c'est pas Vitry-sur-Barge, c'est l'Enfer ma couille.

  • L'Enfer ? Mais qu'est ce que tu m'racontes ! Où sont les diablotins, le feu et les démons tout noirs ?

  • Autour de toi. Ton boulot, ta femme, son amant. Ta vie.

  • T'es fou ! Voilà c'que t'es !

  • Non, j'suis mort. Tout comme toi. Pis va falloir t'y faire maintenant que t'es au jus... Va pas croire que t'es le premier à vouloir te jeter du haut de ce toit.

J'ai bien peur de comprendre ce que je crois avoir bien compris.

Henri me tapote l'épaule. «  Allez va, y nous reste le ricard. »

On va boire un coup.

Clément Paquis ©2012