Fin gourmet

C'était arrivé au restaurant.

On en était à l'apéro. J'avais pris un deuxième Ricard.

« Ça va te niquer le palais ! » m'avait lancé mon frère.

Il avait pas tort, mais c'est comme ça. J'aime l'anis.

Mon frère avait commandé une tarte flambée, ma mère une salade composée et moi une entrecôte sauce poivre, flambée au cognac.

Quand le frangin avait vu arriver le morceau, il avait fait la grimace.

  • Comment tu fais pour bouffer cette merde ?

  • J'ouvre la bouche, j'enfourne et je mâche.

  • Tu sais comment ils sont traités, ces bestiaux, dans les abattoirs ?

  • M'en fous.

Et puis on en avait plus reparlé. Le repas s'était bien déroulé, comme toujours.

Bonne viande, bons légumes, bon vin.

Bon resto.

Pas trop cher, propre, service excellent. On y venait depuis presque une décennie.

* * *

C'était un dimanche matin. Y'avait quelque chose dans la boîte aux lettres, ce qui m'étonnait vu qu'on était dimanche matin.

Un genre de bristol avec une adresse, une date et une heure, le tout signé par mon frère.

J'étais curieux, pis mon frère c'est un genre de farceur. J'étais sûr que c'était une connerie.

La date, c'était demain. L'heure c'était midi et l'adresse... Je savais pas.

J'aurais pu chercher sur internet, ça m'aurait pris le temps de le faire, mais j'avais envie de conserver ce petit suspens.

C'est comme ça que je me suis retrouvé devant les abattoirs, le lendemain.

    « Moi, c'est Guy. »

Lui, c'était Guy. Une connaissance de mon frère. Je l'avais aperçu une ou deux fois lors des concours de belote.

« C'est la que j'travaille, viens voir ! »

Guy était un gros type moustachu, casquette vissée sur la tête, mégot planté au coin des lèvres.

Il voulait que je vois.

J'avais vu.

L'abattoir. Les poussins broyés vivants. Les bœufs qui pendaient à la chaîne, sonnées mais toujours en vie, égorgés et se débattant. Convulsant. Les porcs exécutés à la dizaine, des centaines de cadavres comme seul paysage et un bruit de machine qui couvrait le tout.

Les nazis étaient des petits joueurs à coté des mecs qui bossaient dans cet endroit.

J'avais senti la nausée venir, et puis plus rien.

Guy me tenait par les épaules. Il avait l'air paniqué.

«  Je vous aurais rien montré si j'avais su que vous étiez impressionnab' ! »

Je ne suis pas impressionnable, j'ai vu des dizaines de vidéos d'exécution d'otages sur internet. Mais là, avec le bruit, avec l'odeur de la mort et cette industrialisation de l'exécution, et surtout ; avec ce mépris de la vie parce qu'elle n'était qu'animale, c'était trop. Ça puait. J'avais flanché comme une fillette.

Dès le lendemain, j'étais résolu à ne plus jamais bouffer de viande de toute ma vie.

Je m'étais renseigné sur la toile.

De la soupe, du tofu, du poisson tout de même ( je n'arrivais pas à compatir avec le sort des poissons, pas plus qu'avec celui des insectes, va savoir pourquoi...) et des tas de fruits et légumes.

J'ai tenu comme ça un bon moment.

J'étais devenu chiant, je faisais la leçon aux autres. Comme un ancien fumeur la fait aux accrocs de la clope.

On ne m'invitait plus à dîner. Trop chiant, trop compliqué, trop difficile.

À mesure que je perdais du poids, je devenais nerveux, irascible, soupe au lait.

Pour autant, pas question de remettre la main sur de la bidoche. J'étais bel et bien marqué à vie.

* * *

On était dimanche et je me baladais seul dans la forêt. Je cherchais des champignons.

D'un coup, j'ai entendu des coups de feu. Très proches. Très forts.

J'ai gueulé « Oh ! Y'a quelqu'un ici ! »

Des voix qui s'interpellent et puis des types en kakis qui débarquent.

Des chasseurs.

  • M'sieur, c'est dangereux de se promener dans les bois un jour de chasse.

  • C'est jour de chasse ?

  • Ah ça oui !

  • J'ai pas vu d'écriteau !

  • On en a mis, pourtant.

J'avais coupé par les champs pour entrer dans les bois, j'avais pas du voir.

    « V'nez donc avec nous boire un coup ! »

Ils trimbalaient des sangliers morts avec eux, mais étrangement, ça ne me choquait pas.

Un sanglier mort en pleine forêt, tué d'une charge de chevrotine après avoir couru, ça me paraissait moins sordide que les carcasses à la chaîne que j'avais pu voir aux abattoirs. C'était même plus cohérent. L'abattoir n'est pas le milieu naturel de l'animal.

Je les avais suivi dans leur cabane de chasse.

Après un verre de vin chaud, je m'étais laissé allé à goûter, pour faire plaisir, du sanglier rôti.

Bon Dieu que c'était bon.

Je culpabilisais, mais j'en reprenais quand même. Et puis on chantait, et puis le vin réchauffait le corps, et puis j'étais bourré. 

Tard, avant que je finisse par repartir, un chasseur un peu poète m'avait fait tout un discours sur la beauté de la chasse, la fraternité avec la nature, la camaraderie.

J'avais trouvé ça chouette.

Le lendemain, j'achetais un fusil.

* * *

Je chassais depuis plusieurs mois, mais quelque chose passait mal.

J'étais pas mauvais tireur et la forêt, l'ambiance, les copains et la bouffe arrosée le soir, ça me plaisait. Sauf qu'à chaque fois que je tuais un chevreuil ou un sanglier, j'étais rongé par la culpabilité. Je me disais : Un animal, par définition, ça ne peut pas faire le mal. C'est donc innocent. Ça veut dire que je flingue et que je bouffe des êtres innocents.

Et plus je ressassais, moins j'avais d'appétit. Ça a fini que j'ai arrêté la chasse et que je me suis remis à la cueillette des champignons. Et à nouveau j'étais nerveux, aigri, presque dépressif.

C'était jeudi matin quand on a sonné à la porte.

Le facteur m'amenait un colis.

  • Bonjour ! Merci !

  • Il me faut une pièce d'identité, s'il vous plaît.

  • Ah ? Heu … Écoutez, je sais plus où je l'ai rangée.

  • Bon alors faudra passer prendre votre colis quand vous l'aurez retrouvée.

Jamais vu un facteur aussi con.

  • Non mais ATTENDEZ ! Je vis ici, tout le monde me connaît !

  • Moi, j'vous connais pas.

  • Mais putain c'est dingue ! Vous sonnez chez moi !

  • Vous pourriez être n'importe qui d'autre. Vous avez une pièce d'identité ou pas ?

  • DONNEZ MOI MON PUTAIN DE COLIS !

  • Au r'voir m'sieur.

Ah la vache, j'étais énervé. Je lui ai collé mon poing dans la gueule.

J'avais pas prévu qu'il tomberait sur la nuque. J'avais pas prévu qu'elle se briserait.

J'avais pas prévu grand chose, mais comme j'avais pas vraiment envie d'aller en taule, j'ai tiré le corps jusqu'à ma cave.

Et puis je l'ai vidé. Je l'ai pendu par les pieds et je me suis taillé un steak dans sa carcasse de postier.

Celui là n'avait pas d'excuses. Non seulement il n'était pas innocent par nature, mais en plus c'était un gros con.

Je l'ai dégusté avec des patates et la bouteille de Bourgogne que contenait le colis.

Elle était accompagnée d'un mot.

« Revenez quand vous voulez ! »

Signé : vos potes chasseurs.

Je me suis dit que j'allais revenir chasser, mais sans doute pas le même gibier.

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Clément Paquis ©2013