Clément PAQUIS

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samedi 25 août 2012

J'ai tué BHL

J'ai tué BHL

C'était la première fois depuis des années que je me sentais serein.

C'était également la première fois depuis des années que je mettais les pieds dans un tribunal. La première-première fois, c'était pour assister au procès d'un copain – qui est mort depuis, et ça n'était plus un copain lorsqu'il est mort.

Mon copain de l'époque avait, il y a dix ans, profité de son poste de vigile dans les supermarchés Cora, pour voler des accessoires hi-fi vidéos dernier cri afin de les donner ou de les revendre à ses amis à très bas prix.

Comme il était con, il s'était fait gauler.

Il avait pris du sursis (son casier était, à l'époque, vierge) une amende, ainsi que le courroux de ceux qu'il avait entraîné avec lui.

Le temps avait passé et il avait été pardonné. Il était néanmoins resté très con.

J'avais suivi son procès comme on assiste à un film. Tout y était. L'avocat de la défense qui patauge dans la semoule, le procureur général qui fait des effets de manche, le juge qui fait pose des questions aux réponses évidentes... Quelle Justice à la con...

Ce coup-ci, c'était très différent. J'avais commis un régicide. J'avais tué Bernard Henri-Levy.

Vous me direz ; pourquoi a-t-on attendu si longtemps avant de voir BHL se faire assassiner à son tour, lui qui a commandité tant de massacres ? La guerre sans l'aimer.

Je ne saurais vous répondre. À vrai dire, cet assassinat avait un enjeu double.

Je ne cherchais pas uniquement à rendre un service à l'Humanité, bien que l'idée rende la tâche plus aisée, je cherchais à me faire condamner à mort.

Un jour, un médecin m'avait expliqué que la peur, le stress, l'angoisse, l'anxiété, l'appréhension étaient autant de mots pour définir une même chose, générée par la même partie du cerveau.

Alors, je m'étais cru lâche et mon moral en avait pâti. Pour autant, La peur ne dispensait pas le courage, on pouvait être courageux en dépit de sa peur.

Depuis mes 14 ans ( et depuis bien avant sans doute, mais c'est à cet âge que le corps médical l'a diagnostiqué) je souffre d'anxiété généralisée. Ça prend parfois des proportions ridiculement exagérées. Sortir de chez moi pour aller faire des courses au coin de la rue peut provoquer nausée, vomissements, panique, suées et autre diarrhée. L'idée même d'un rendez-vous quelque part, d'un impératif quelconque considéré comme machinal pour tout un chacun est pour moi une véritable torture et source d'une angoisse incontrôlable.

Contre ça, la cure par psychotrope avait chez moi un effet très négligeable, si bien que je me soignais à coup d'alcool à 40°.

Une auto-prescription de whisky, de vodka ou de gin me rendait à peu près « normal ». Saoul, mais normal.

Et puis, j'ai attrapé un cancer. Fini la bibine pour bibi. C'en était trop, il fallait que j'en termine avec la vie. J'avais vraiment pas le courage ni la motivation nécessaire pour « me battre » et « m'accrocher » (comme le disent les acteurs de soap-opera quand John Hammer est atteint d'un cancer de l'estomac et que Margaret Elington refuse de le voir partir « sans se battre »).

J'allais donc me suicider, et j'avais choisi de le faire d'une manière radicalement efficace : d'une balle dans la bouche.

Sauf que la France, ce beau pays, est bourré de réglementations très contraignantes concernant l'obtention d'armes à feu. Outre le prix prohibitif de ces joujoux, il faut être licencié d'un club de tir, demander une autorisation de détention d'arme de 4ème catégorie à sa préfecture, acheter un coffre pour la dite-arme... Un parcours qui peut décourager le plus motivé des suicidaires ou le plus remonté des insurgés.

Après avoir cherché en vain à m'en procurer une « au black », j'avais fini par renoncer.

L'argent n'est pas vraiment un problème lorsqu'on s'apprête à se faire sauter le caisson. Retirer tout ce qu'on a sur son compte n'est pas très grave pour l'avenir de celui qui n'en a pas.

Mais je n'avais rien trouvé. Pas un ami n'avait su m'orienter vers un type louche qui m'aurait refilé ce que je voulais.

Je crois maintenant qu'ils avaient tous deviné quel usage été destiné à cette arme. Les mecs, entre eux, n'ont pas peur de parler flingues, de bander les muscles et de faire les coqs, mais lorsqu'il s'agit d'aider à un acte aussi moralement tabou que l'est le suicide, tout le monde se débine. Tuer quelqu'un : oui. Se tuer soi-même : va voir ailleurs si j'y suis !

Le déclic m'est venu un soir alors que je regardais France 3.

BHL était sur le plateau de Taddeï, il expliquait pourquoi bombarder la Libye c'était bien, et pourquoi tuer pouvait être légitime et bon selon certaines traditions tribales.

C'était autant les saloperies qui sortaient de sa bouche en cul de poule que la complaisance du journaliste qui l'écoutait en souriant qui me filait la nausée.

Moi mort, BHL vivant. Vivant et libre. Libre et riche. Riche et en bonne santé.

Je ne suis pas un spécialiste en la matière, mais ça, c'est injuste.

Mon ami Julien, qui vit à Caen, m'avait offert pour mes 34 ans, un très beau couteau de combat que j'ai rangé dans le tiroir de ma table de nuit avec quelques bouquins jaunis par le temps que j'aime à parcourir avant que le sommeil ne m'engloutisse.

Baudelaire, Lautréamont, quelques bandes-dessinées cultes et un couteau avec une lame de 25cm rangée dans un fourreau en cuir. Un chouette cadeau.

Je ne vous fais pas de dessin. J'étais parti pour Paris un jour, en train. J'avais pris avec moi ce cadeau d'anniversaire, j'avais trouvé BHL à la sortie d'une librairie et l'avait frappé au cœur.

Je l'avais tué.

Environ une demi-seconde plus tard, un gorille me plaquait au sol, me brisant le bras gauche au passage.

Immobilisé, je voyais les badauds incrédules devant la dépouille ensanglantée du philosophe-milliardaire.

Et puis, j'avais remarqué une fille. Elle n'avait pas l'air terrifiée comme les autres. Elle avait regardé le corps, m'avait regardé, elle avait embrassé la paume de sa main et lancé un baiser dans ma direction.

Et puis, elle avait disparu dans la foule. Un ange de grâce et de beauté. Mon ange ?

Tous les JT en boucle ne parlaient plus que de ma victime et de moi. J'étais devenu « le déséquilibré » qui avait tué Bernard-Henri Levy., un homme juste, un homme bon, un authentique démocrate, un homme de Gauche.

Moi, j'étais un fou, un meurtrier, un forcené, et autant de qualificatifs à la con que ces lumières de journalistes avaient su trouver pour me désigner dans les dizaines de reportages consacrées à la reconstitutions de mes actes.

Le président avait décrété une semaine de deuil national.

Elisabeth Levy, dans une tribune au Monde, avait écrit son horreur de voir ces salauds de français oser s'agacer des égards fait par le pouvoir et les médias à l'endroit de feu-BHL, érigé au rang de martyr. Elle avait dit qu'il y avait là la preuve qu'en France, un antisémitisme larvé et insupportable avait toujours pignon sur rue. Ça lui rappelait les heures les plus sombres de l'Histoire.

Je n'avais pourtant pas tué un juif, j'avais tué un enculé. Pourquoi y voir un pléonasme ?

Petit détail qui a toute son importance pour éclairer le lecteur : la peine de mort avait été rétablie un an plus tôt. On avait ressorti le rasoir national de son musée après l'assassinat du grand rabbin du Consistoire de Paris par un jeune français d'origine algérienne.

Acte terroriste et antisémite condamné par le monde -libre- entier.

La lame avait tranché un cou français-arabo-musulman pour sa remise en fonction.

Officiellement, c'était un dispositif très exceptionnel qui ne concernait que les crimes de sang, et appliqué aux personnes jugées extrêmement dangereuses pour la vie et l'épanouissement démocratique français et européen. (mot pour mot dans le code pénal)

Dans les faits : je serai condamné à la peine capitale.

Avant ça, il y avait eu le procès.

J'étais comparé à Anders Breivik, le mass-murder norvégien.

Je n'avais pourtant tué qu'un type, et un sale type. Pas des étudiants innocents, pas de femmes ou d'enfants, pas d'orphelins, pas même d'animaux...

Juste un Bernard-Henri L'Hermite pour venger le bigorneau délogé de sa coquille.

La comédie de mon procès avait débuté un jeudi.

- Pourquoi avez-vous fait ça ?

- Si vous me posez la question, c'est que vous ne comprendrez pas ma réponse.

Mon avocate, petite fille de résistant, me reprochait de ne pas vouloir collaborer.

Pour en finir, j'avais vidé mon sac.

Oui je suis coupable, c'était prémédité, oui j'avoue, j'avoue tout et qu'on en finisse.

Sur un des bancs du tribunal pleurnichait Ariel Dombasle.

À ses cotés, un jeune garçon d'une vingtaine d'années, beau comme un astre, la tenait par la taille.

Dieu qu'elle jouait mal la veuve éplorée ! Même ce rôle là, on sentait que c'était bidon. Son jeune compagnon, en revanche, jouait très bien l'épaule pour pleurer, pour toucher, pour tripoter.

Ça n'était pas mes affaires.

CONDAMNÉ À MORT !

Une peine sévère mais juste, avait dit le juge.

Pour la première fois depuis 1977 -l'année de ma naissance, quelle ironie- l'exécution serait publique.

Publique oui, mais encadrée ! De ce que j'avais compris, les spectateurs seraient choisis minutieusement, et le tout serait entouré de policiers en armes et armures, retransmis à la télévision, sur toutes les chaînes et disponible en podcast sur internet.

Une statue à la gloire de BHL avait été sculptée et installée sous l'arc de triomphe à la demande du ministère de la culture.

Dans sa vidéo mensuelle, Alain Soral m'avait gratifié du titre de « mec sympa du mois ».

Le prochain spectacle de Dieudonné portait mon nom.

Le président iranien avait trouvé des circonstances atténuantes à mon crime dans un discours aux nations-unies qui avait scandalisé le monde -libre- entier. Il avait même poussé le culot jusqu'à demander ma grâce. Des jeunes de l'UEJF lui avaient jeté des cotillons et des langues de belle-mère au visage en signe d'indignation. Plus jamais ça ! qu'ils beuglaient.

Quel départ en fanfare !

La veille de mon exécution, on avait fait venir un prêtre catholique qui s'appelait Jacques.

Frère Jacques.

Tout agnostique que je suis, je l'avais reçu volontiers. Il m'avait demandé de prier, avait lu un passage des évangiles sur le pardon et la miséricorde, m'avait tendu un paquet à l'intérieur duquel j'avais trouvé une bouteille de Scotch single malt 16 ans d'âge. Un clin d'œil de sa part joint à un « c'est bien fait pour sa gueule, va ! » avait fini d'égayer ma journée.

Ah, Dieu existe donc !

Ma dernière journée sur cette planète avait vraiment été une des meilleures de ma vie. La bouffe était excellente, la bière ambrée, la charcuterie raffinée... On avait installé dans ma cellule un écran plat LED 107 centimètres et les quelques DVD que j'avais demandé. S'il n y avait pas eu cette foutue exécution et tout ce qui m'y avait amené, j'aurais trouvé la vie plutôt sympa.

Je me surpris à croire qu'on me récompensait pour avoir débarrassé la planète d'un destructeur de mondes.

Mon acte avait eu une portée certaine que je n'arrivais pas à me figurer.

Le jour s'était levé.

Une jolie matinée, douce et ensoleillée.

On me rase la nuque.

Un dernier verre de rhum ? Non merci ! Je suis encore bourré de la veille !

Pas de cigarette, j'ai arrêté il y a dix ans.

Qu'on en finisse.

Le bourreau a un regard neutre.

La foule semble assister à un spectacle de bateleurs en plein air. J'aperçois Caroline Fourest manger une barbapapa en compagnie de Clémentine Autain.

Image insolite.

- Ça va faire mal ? que je demande au bourreau.

- Je crois bien qu 'c'est trop rapide pour faire mal, m'sieur, mais personne n'est re'vnu pour m'le dire ! qu'il s'esclaffe.

On m'attache les mains dans le dos, on déchire ma chemise au col, on me plaque le torse sur cette planche.

J'aperçois Michel Houellebecq dans le public. Il porte un costume et fume un mégot. Le premier est plus inhabituel que le second. Peut-être même qu'il a prit une douche pour l'occasion.

Je me souviens, il y a longtemps, avoir acheté ce livre qu'il avait écrit en binôme avec ma victime. « Ennemis publics ». Une merde de condescendance et de cirage de pompes entre les deux olibrius que j'avais eu la bonne idée de ne payer que 4€ d'occasion, sur amazon. (frais de port compris).

La curiosité vous en fait jeter, de l'argent par les fenêtres.

La foule hurle le décompte.

DIX, NEUF, HUIT, SEPT...

Paré au décollage ?

SIX, CINQ, QUATRE, TROIS

Je lève les yeux tant que je peux. Au loin, une banderole flotte au vent. Il y est inscrit « VA EN ENFER ! »

DEUX, UN

Une chose est sûre, si c'est là-bas que je finis, je ne me retrouverai pas dans la même geôle que celui que j'ai tué.

Ni dans la même prison.

                                                                                                                                                     Clément Paquis ©2012


mercredi 29 décembre 2010

Pas mieux !