Un bol de soupe

Alice se tenait derrière le zinc et relisait les quelques pages qu'elle venait de noircir.

Elle rêvait d'être une écrivaine reconnue.

Son roman, elle travaillait dessus depuis des années. Onze ans exactement.

Ça parlait d'amour, de vie, de joie, d'enfants, mais surtout d'amour de la vie.

C'était l'histoire d'une femme qui tenait un café dans une petite ville provinciale, et qui nourrissait secrètement le désir de devenir écrivaine.

Le manuscrit faisait à présent 800 pages.

Elle l'avait déjà présenté à moult éditeurs, mais elle s'était heurtée à chaque fois à un refus poli.

« Affinez votre histoire, madame... »

« Il y a de bonnes idées, mais cela mérite d'être un peu plus travaillé. »

Tous les soirs, Alice écrivait et écrivait encore.

Parfois, elle postait des extraits de ses écrits sur sa page facebook. Tous ses amis la félicitaient. Ils trouvaient ça beau, poétique, « tellement vrai » disait Hugo .

Hugo était un bon ami. Depuis des mois, il faisait la cour à Alice. Il lui offrait des fleurs, il se pointait à l'improviste à son travail. Alice se doutait bien qu'il avait envie d'aller plus loin avec elle, mais une écrivaine doit se consacrer toute entière à sa tâche d'artiste. Pas de place pour un homme.

  • Oh Alice ! Il arrive mon steak ou bien ?

La voix grave de Raymond tira Alice de ses rêveries.

En attendant la postérité, fallait gagner sa croûte. Fallait servir son steak à Raymond.

  • Hé Alice, écoute celle-là !

  • Pardon ?

    PROUT !

Raymond explosa de rire tout en ventilant son cul avec ses mains.

C'était un rigolo, Raymond. Toujours à faire l'andouille.

Le « Cheval blanc », c'était le café-restaurant que tenait toute seule Alice.

À proximité de la nationale, elle avait souvent des routiers pour clients.

C'était le soir qu'elle s'adonnait à l'écriture. Quand le rideau était tiré. Au moment où le dernier client terminait son ballon de rouge.

Alice, Ecrivaine. Elle se voyait signer des autographes, passer dans des émissions télé, donner des interviews sur France culture.

C'est un lundi que c'est arrivé.

Un gros type barbu est entré vers 19h, il a sorti quelques pièces de sa poche, beaucoup de ferraille.

Il a compté ses sous devant Alice et il a demandé « Je peux manger quoi avec ça ? »

Alice a compté. Y'avait vraiment pas grand chose.

« Un bol de soupe maison. »

Le barbu fit « oui » de la tête et alla s'asseoir à coté du radiateur.

De sa poche, il sorti un cahier à spirales, genre cahier d'école, et se mit à griffonner.

Alice lui apporta sa soupe poireaux, pommes de terre et un verre de rouge.

  • Offert par la maison !

  • Merci m'dame.

Alice aimait bien les gens. Ce type avec son cahier l'avait touché.

* * *

Tous les lundis, à la même heure, le barbu venait prendre sa soupe. Il trempait son pain, mangeait lentement, écrivait sur son cahier.

Alice, curieuse, avait fini par comprendre – plus ou moins- qui il était et d'où il venait.

Elle l'avait vu repartir en direction du square.

Dans le square, y'avait rien. Rien, sauf une caravane au milieu des pneus usés et de l'herbe folle.

Dans la caravane, y'avait le barbu.

Après avoir questionné plusieurs clients, elle avait fini par connaître son histoire.

Le barbu s'appelait Marc. Il avait été artisan, marié, il avait même une fille.

Et puis un jour, accident du travail, chômage, divorce.

C'était con dit comme ça, mais tellement banal.

Sa femme l'avait chassé de la maison, il n'avait récupéré que la vieille caravane avec laquelle ils partaient autrefois en vacances. Il y vivait désormais.

Il se lavait à la fontaine. Parfois, il ne se lavait pas pendant plusieurs jours, à cause du froid hivernal. En été, c'était plus facile.

Alice avait fini par se rendre compte que ce bol de soupe qu'il venait prendre ici tous les lundis était sans doute son unique repas de la semaine. Son unique vrai repas, en tout cas, sorti des sacs de chips volés au supermarché du coin et des boîtes de sardines que déposaient parfois devant sa caravane, des passants bienveillants.

Les jours passaient, le roman d'Alice avançait, le barbu continuait à venir, tous les lundis.

Un bol de soupe, un verre de rouge offert et du pain.

Alice s'était attachée à ce pauvre bougre comme on s'attache à un vieux chien.

Elle en parlait à ses clients en ces termes «  Oh, vous savez, j'ai un grand cœur... Qu'est ce vous voulez... Faut bien qu'il mange ce pauvre vieux ! »

Les types du café étaient unanimes ; Alice avait vraiment un grand cœur.

* * *

Ça durait depuis environ six mois.

Lundi, la soupe, le verre de rouge, les pièces sur le comptoir, et à la semaine prochaine.

Alice avait fait de ce barbu un personnage de son roman.

Un vieux pédophile sorti de prison, qui n'avait plus rien à attendre de la vie. Et l'héroïne du livre était la seule à le comprendre et à le nourrir malgré les protestations des villageois.

Alice s'imaginait raconter l'histoire de son livre à la télé. Raconter à quel point c'était presque tiré de faits réels.

C'était donc un lundi soir, et le barbu avait terminé son verre de rouge.

Il s'était levé pour régler et était parti.

Comme tous les jours depuis six mois.

Sauf que ce jour là, alors qu'elle faisait le ménage, Alice trouva le cahier que le barbu trimbalait toujours avec lui, oublié sur le banc.

Curieuse, elle s'en saisit, décidée à le lui remettre après l'avoir bien évidemment examiné de plus près.

Alice passa une nuit blanche.

Ce cul terreux, ce clochard, ce rebut de l'humanité. Elle lisait son cahier comme on découvre une mine d'or.

Chaque page amenait à tourner la suivante. Elle n'avait jamais lu pareille histoire ! Sordide ! Horrible ! Merveilleusement délectable !

Alice fulminait. Elle aurait voulu savoir écrire comme ça. D'ailleurs, elle SAVAIT écrire comme ça ! Bien sûr ! Qu'est ce qui l'en empêchait ? Et puis, elle aurait très bien pu écrire cette histoire ! C'était à sa portée ! Pourquoi n'aurait-elle pas autant, voire plus de talent qu'un vieux clochard puant ? Et puis si ce type avait pu écrire tout ça, c'était bien grâce à son bol de soupe, à son verre de vin et à ce pain gracieusement servi ! On écrit bien le ventre vide ? Non ! On écrit pas bien !

Et puis, c'était sans compter le nombre de fois où elle lui avait OFFERT le café ! OFFERT j'ai dit !

Alice aurait tout aussi bien pu coller une affiche « resto du cœur » sur sa gargote ! Trop bonne qu'elle était !

* * *

Le lendemain, Alice ferma boutique. « Fermeture exceptionnelle ».

Elle se rendit à Paris en train, chez cet éditeur qui l'avait déjà refusée tant de fois.

Quand Edmond Halderman la vit arriver, il lâcha un soupir.

  • Bonjour Alice, je suis très occupé vous savez … Déposez donc votre manuscrit ici et …

  • J'ai du nouveau !

  • Oui, j'en suis sûr ! Déposez donc votre manuscrit ici , et …

  • Faites moi le plaisir de lire ceci ! J'ai fait 300km en train ! Tout de même !

Alice tendit à Halderman un cahier d'école à spirale.

  • Pas terrible, la présentation... grogna Halderman.

  • Lisez !

Blasé, et voulant se sortir de cette situation gênante au plus vite, Halderman commença à lire le contenu du cahier.

Une page après l'autre, son regard s'illuminait. « Bon sang ! Bon sang ! » qu'il répétait.

Arrivé au quart, Alice posa sa main sur les feuilles pour interrompre la lecture.

  • Alors ?

  • Alors ? Alors ? Mais POURQUOI n'avez-vous pas commencé par nous proposer ce chef-d'œuvre ? Pourquoi avoir perdu votre temps avec cet espèce de roman insipide ?

Alice devint toute rouge. Elle répliqua d'un ton sec. « Vous publiez ? »

Halderman se leva d'un coup et explosa : « ET COMMENT ! Je ferais un bien piètre éditeur de laisser passer un tel joyau ! »

Alice se leva, serra la main, dit au revoir, qu'elle reviendrait et qu'il avait son numéro de téléphone.

Dans le train du retour, Alice était seule dans le wagon. Elle vérifia qu'il n y avait personne dans les toilettes, personne pour l'entendre.

« SALAUD ! SALAUD ! SALE PETITE MERDE ! MISERABLE CLOCHARD ! SALAUD ! »

  • Heu … Billet s'il vous plait.

Alice tendit son billet au contrôleur que, dans sa fureur, elle n'avait pas vu arriver.

Le lendemain, mercredi, elle rouvrit son café.

* * *

Le Cheval blanc ouvrait à 7h. À 7h01, le barbu faisait son entrée, paniqué, transpirant.

  • M'dame ! Vous n'avez rien trouvé ?

  • Pardon ?

  • J'aurais pas oublié quelque chose, ici ?

  • Je n'ai rien trouvé !

  • Oh non ! Mon Dieu, vous êtes sûre ?

  • Puisque j'vous l'dis.

  • Vous avez bien regardé partout ? Peut-être que …

  • Oh écoutez ça va bien ! Traitez moi de voleuse pendant que vous y êtes !

  • Je … Non, je n'ai pas dit ça ! Écoutez, c'est important ! J'ai perdu un cahier ! Un cahier à spirales !

  • He bien rachetez-en un autre ! Que voulez-vous que j'vous dise !

  • Non non ! Celui ci, c'est spécial ! Oh vous savez bien ! Vous m'avez vu écrire dessus des centaines de fois !

  • Je n'ai trouvé aucun cahier, monsieur. Maintenant consommez ou partez !

  • Vous êtes sûre ? Le barbu pleurait comme un veau.

  • Certaine. Vous consommez ?

  • Non …

Le barbu tourna les talons, les yeux plein de larmes.

Alice ravala un sanglot plein de bile.

Deux mois plus tard, elle était publiée.

Un an plus tard, elle passait en première partie de soirée dans l'émission très convoitée et très regardée de Laurent Devoy , « Des mots et des œuvres » .

Les chroniqueurs ne tarissaient pas d'éloges sur ce roman.

Prix Renaudot, une œuvre magistrale, un consensus unanime. On entendait ça et là que c'était une honte qu'une telle œuvre n'ait pas obtenu le Goncourt.

Alice tenait à tempérer les ardeurs des médias. «  Ça n'est qu'un bouquin, vous savez... » répétait-elle aux journalistes.

« Quelle humilité ! » Pensaient-ils tous.

* * *

Y avait du monde, dans la salle d'honneur, lorsque le président de la République fit d'Alice un Chevalier des Arts et des lettres.

Y avait personne, dans le square, lorsque le pompier décrocha le cadavre pendu d'un barbu anonyme.

Clément Paquis ©2013