Le fantôme Martien

Je m’appelle Quentin et je suis le premier homme à avoir jamais visité Mars. L’ennui, c’est que strictement personne n’est au courant, et le monde ne saura probablement jamais rien de mon histoire et de mes voyages.

C’est arrivé presque par hasard. Je dis bien presque, parce qu’il y a toujours quelque chose de l’ordre du destin ou de la providence lorsque votre vie prend un tournant si particulier. La mienne, d’existence, était plutôt ordinaire. J’étais comptable pour une boîte de fournitures scolaires, un travail ennuyeux mais un salaire régulier et relativement confortable. Le soir, pour décompresser et me sortir de la tête tous ces chiffres qui avaient défilé sous mes yeux toute la journée, je me rendais à mon cours de yoga. Le yoga, ça avait été pour moi une révélation. Être capable, par la maîtrise de son mental et de sa respiration, de sublimer les problèmes du quotidien, le stress, les craintes et la tristesse, de ne faire qu’un avec son ki. C’était ça la clef de la sérénité.

Rapidement, les cours m’ont semblé inutiles. J’étais une sorte de surdoué. Je savais comment entrer en transe, comment voir loin, par delà les frontières physiques, et la présence des autres élèves et du maître yogi avait tendance à parasiter ma concentration. C’est donc chez moi que j’avais choisi de continuer mes séances de méditations.

J’ai réussi mon premier voyage astral un jour que je ne travaillais pas. J’étais en position du lotus, sur le parquet de mon salon, et l’instant d’après, je planais au dessus de mon jardin. Il ne m’a fallut que quelques « sorties » supplémentaires pour comprendre que ce que je percevais comme une distance entre les choses n’était que l’influence que mon corps physique exerçait sur mon mental. Dans le monde astral, la distance n’existe pas, tout est connecté. Il fallait le savoir pour réussir à plier l’espace afin de le parcourir librement, et lorsque j’y suis enfin parvenu, ma première destination a été la planète rouge.

Mars. En un instant mon ki m’y avait mené et je survolais ses montagnes et ses vallées avec l’exaltation de l’explorateur en terra incognita. J’y passais de longs moments, et finalement y consacrais tout mon temps de méditation. Comme j’aurais aimé pouvoir raconter tout cela à un ami, un frère ou un voisin. Mais qui m’aurait cru ? Au sein de notre civilisation très matérialiste, ce genre de témoignages n’a qu’un pouvoir, celui de vous envoyer en unité psychiatrique. La science devait vaincre les ténèbres, elle en a créé de nouvelles.

La solitude a du bon. Elle vous permet de méditer dans le calme, vous rend libre de vos décisions, vous permet de vous recentrer sur vous-même, sans parler des avantages plus triviaux, comme le choix de la nourriture où du lieu des prochaines vacances. Mais lorsque vous faites une crise cardiaque, la solitude ne vous sert strictement à rien. J’étais en train de survoler les montagnes et les cratères de Terra Sirenum, dans l’hémisphère sud de Mars, lorsque mon cœur s’est arrêté de battre. Je ne m’en suis même pas rendu compte, tant j’étais absorbé par la beauté du paysage. C’est lorsque j’ai voulu réintégrer mon corps que j’ai compris. Le chemin du retour n’existait plus, et j’avais beau me concentrer, je ne faisais que pédaler sur un vélo d’appartement. Je n’allais nulle part.

Où vont les âmes lorsque le corps meurt ? Je n’en sais foutre rien. Ce que je sais en revanche, c’est que la mienne est piégée sur la quatrième planète en partant du soleil, et que j’ai l’éternité pour réfléchir à un moyen de m’en échapper.