Le petit sursis du réel

— Ah non, merde ! MERDE !

C’était comme si une bombe atomique venait d’exploser dans la maison. Papa a dévalé les escaliers en agitant les bras et en criant après SFR, qu’il allait les choper, que cette fois ci ils allaient l’entendre, cette putain de bande de bras cassés, et que c’était pas la première fois, ça commençait à bien faire.

Mon frère lui a emboîté le pas, furieux, parce qu’il était en train de gagner une partie de Gears of war II en ligne, et que sa team allait lui en vouloir de s’être déconnecté en pleine partie.

Maman s’est pointée, furibarde, parce qu’elle était en train de tchatter sur Facebook avec Annick, sa sœur, et qu’elles avaient été coupées en pleine discussion. Quant à moi, le téléchargement de la saison 6 de Dexter s’était bloqué à 88%, j’avais la rage.

— Et évidemment, quand on a plus de connexion, ces branques nous demandent de téléphoner ! Sans téléphone, c’est facile hein ! »

Alors papa a pris son téléphone portable en grommelant que c’était pas possible une bande d’incompétents pareil, et qu’il allait leur envoyer sa facture de mobile et qu’ils avaient intérêt à tout rembourser.

Au bout de quelques secondes, une fille a décroché et papa s’est mis à lui gueuler après.

— Avec le prix que j’paye votre abonnement, ça serait quand même la moindre des choses que ça fonctionne, et que » -clic-

Papa a regardé maman, maman m’a regardé, j’ai haussé les épaules et mon frère a rigolé – mon frère rigole toujours quand l’ambiance est tendue, je crois que c’est sa manière à lui de décompresser.

— Ah la connasse ! Elle m’a raccroché au nez !

— CLAUDE !

Quand ma mère appelle papa par son prénom, c’est jamais bon pour son matricule. Les gros mots devant nous, même si ça nous fait marrer parce qu’on les connaît déjà, elle aime vraiment pas.

Là où on a moins rigolé, c’est quand la télé n’a pas voulu s’allumer. Que le téléphone de papa s’est éteint tout seul et que la pénombre a envahi la maison.

D’abord, on se chauffait à l’électricité et c’était l’hiver. Du coup, on est tous descendu chercher du bois et maman a fait du feu dans la cheminée.

Un type du village est venu toquer à la porte, il a dit qu’il n’y avait plus de jus nulle part. Papa l’a invité à s’asseoir avec nous pour boire un vin chaud.

Un mois plus tard, on avait toujours pas d’électricité mais on s’était fait des tas d’amis. J’avais découvert que les gens qui vivaient dans la maison verte à côté de la nôtre avaient des enfants, dont un fils, et qu’il était sacrément doué pour faire du vélo. On faisait la course dans les allées de forêt à côté du village. Je savais même pas qu’il y avait un étang là-bas ! Alors quand le printemps a pointé le bout de son nez, on s’y est baignés.

Maman avait repris des couleurs, elle était toujours dehors, elle parlait avec ses voisines. De tout et de rien.

Papa partait à la chasse le dimanche. Pourtant, il avait toujours dit être contre, mais là « il fallait bien manger » alors il se faisait pas prier. Par contre, il se faisait gronder par maman lorsqu’il rentrait le soir, parce qu’il n’avait jamais beaucoup de gibier dans sa besace mais qu’il avait presque toujours le nez rouge, et c’était pas le froid.

Le soir, papa nous racontait des histoires. Je pense qu’il les inventait, pour beaucoup d’entre elles en tous cas, mais il avait l’air super heureux d’avoir une telle attention. La petite fille des voisins, Léa, qui était plutôt renfermée avant que tout ça arrive, venait nous voir, elle sautait sur les genoux de papa, elle faisait des crêpes avec maman, et je crois bien qu’elle était amoureuse de moi, mais bon, moi les filles…. Pouah !

Ce qu’il se passait à l’extérieur du village nous parvenait par journal tous les quinze jours. On savait qu’un genre de bombe avait explosé dans le ciel. Papa avait tenté de nous expliquer le principe, que c’était une EMP, et que ça ne faisait du mal qu’aux choses électriques, pas aux enfants.

Les informations n’existaient plus qu’à l’échelle locale. Papa et Dédé, son frère avec qui il chassait, s’occupaient de la mise en page du canard du village qui racontait les fêtes prévues, les repas, les bals.

On organisait souvent des repas, parce que papa trouvait que c’était plus juste pour tout le monde, que même si on avait pas tous autant d’argent, on avait tous faim pareil. C’était plutôt vrai, mais papa n’avait jamais parlé comme ça à l’époque où il bossait pour son agence de courtage en ligne.

C’était bien, ces festins. On avait le droit de jouer tard ! Une fois, on s’est même baigné de nuit, avec papa et Dédé. On s’est rudement fait gronder par maman quand on est revenu plein de vases. On arrivait pas à s’arrêter de rigoler.

Depuis qu’on avait plus la télé et internet, on était beaucoup plus calmes.

Maman avait même arrêté de prendre ses somnifères.

Si papa avait déploré, au départ, le fait qu’il avait perdu ses deux cent trente-quatre amis Facebook, il était bien content de reparler à son frère. Et moi, je jouais avec le mien. Même qu’il était devenu mon ami.

Environ 4 ans plus tard, je revenais de l’école à pied avec Simon, un copain, et on a vu une camionnette blanche sur le bord de la route.

Un type en blouse bleue était en train de bricoler après un plot en plastique blanc. Quand il m’a vu, il m’a demandé d’aller dire à tout le monde que le jus allait revenir.

Quand papa a appris la nouvelle, il est devenu tout blanc. Il a dit « c’est très bien ». Et il s’est servi un whisky. Puis deux.

La semaine d’après, le courant est revenu. On a tous fait « haaaaa » dans la maison. Maman a éteint la cheminée, elle a dit qu’on en aurait plus besoin. Elle pleurait mais elle disait à tout le monde que c’était la fumée des quelques braises restantes.

On a tous repris nos vies numériques. On ne se parlait presque plus.

Dédé est venu nous voir un dimanche, il a dit à papa qu’il avait sale mine et qu’une petite partie de chasse lui redonnerait des couleurs.

Papa a dit « non », a fermé la porte et est retourné à son bureau, devant son écran où des tas de cadrans et de chiffres clignotaient.

Avec le retour de la civilisation, les normes avaient à nouveau envahi nos vies.

Finies les baignades, l’étang avait été clôturé au nom d’une loi européenne de sécurité de ne je ne sais plus quoi.

On ne voyait plus Léa, ses parents lui interdisaient de venir chez nous depuis que maman avait posté un statut Facebook dans lequel elle sous-entendait qu’elle était mal nourrie.

De temps en temps, je sors faire du vélo, mais je suis toujours tout seul, parce que Simon reste à la maison avec mon frère, et ils jouent à la console toute la journée.

J’aimerais bien avoir un chien. Je me sens trop seul.

Mais le père noël ne doit pas aimer les chiens parce qu’il a préféré m’offrir une tablette.

J’aimais mieux quand on avait pas l’électricité. J’aimais mieux les vrais gens, les vrais amis, les vrais repas, la vraie joie.

Et les vrais parents.