
J’ai d’abord cru à une paralysie du sommeil. Vous savez, ces sortes de crises dont souffrent certaines personnes et qui se caractérisent par des hallucinations et une incapacité à bouger durant les premières minutes qui suivent le réveil. Mais à voir les mines déconfites qui me dévisageaient avec ce mélange de tristesse et de crainte typique de l’ambiance des veillées funèbres, j’ai bien vite compris que ce dont je souffrais n’était pas une simple parasomnie.
Je crois que c’est l’odeur qui m’a mis la puce à l’oreille. Une odeur de renfermé, d’urinoir insalubre et qui caressait mes narines sans que je ne puisse véritablement l’inhaler à plein poumons. Et pour cause, je ne respirais plus.
Depuis des dizaines de milliers d’années, depuis que l’homme marche sur ses deux pieds, il n’a jamais cessé de chercher un sens à son existence, une explication. À inventer des dieux, des esprits, des fées, des diablotins, des spectres et autres fantômes de toutes sortes pour se rassurer et conjurer la mort. Il a tout imaginé. Paradis et enfer, voyage astral et réincarnation. Né de l’argile ou fruit d’une évolution darwinienne… La seule chose qu’il n’a jamais envisagé, la seule pensée qui, au regard de son aspect terrible, n’a jamais frôlé la couche externe de son imagination, c’est qu’après la mort, l’esprit, l’âme, ou peu importe le nom que vous lui donnez, puisse ne pas se séparer du corps qu’elle habite et pourrir lentement avec ce dernier. En toute conscience.
J’étais assis devant mon ordinateur, je surfais mollement sur des sites pornos, passant de l’un à l’autre, cherchant à tromper la solitude qui m’accablait depuis mon divorce. Et puis une douleur intense dans ma poitrine, la sensation d’avoir le cœur pris dans un étau, la tête qui tourne, la vue qui se trouble, les couleurs qui s’effacent et plus rien. Le black-out.
Lorsque j’ai repris conscience, la première pensée qui m’est venue était un souvenir. Celui de mon enfance, lorsqu’avec Henri, le petit voisin, nous nous cachions sous la bâche de la remorque que son père gardait au garage. Nous inventions que étions poursuivis par des ogres et que cette bâche était comme une cape invisible qui nous protégeait d’eux. J’étais, comme lors de ces jeux, recouvert d’une sorte de voile et ce dernier ne laissait passer qu’une faible lumière artificielle, celle des néons. L’odeur du formol était à peine perceptible, recouverte déjà par celle de la putréfaction qui avait commencé son œuvre.
« Il va nous manquer… Il était tellement… Enfin vous savez… À propos, comment va Jean-Louis ? Il n’était pas à la veillée, il a retrouvé du travail ? » Et voilà que le sujet de ma mort était occulté en l’espace d’un instant par les tribulations insipides de ce bon-à-rien de Jean-Louis. La salle se vidait petit à petit, chacun avait vu le mort, avait parfois réussi à verser une larme mais la corvée touchait à sa fin et les vivants allaient enfin pouvoir réintégrer leur monde. Mon décès ne serait bientôt plus qu’une anecdote que l’on raconte autour de la machine à café, arborant une mine emprunte de fatalisme avant de reprendre le travail.
Après la mort, les sens fonctionnent encore à minina pendant une courte période. Mais à mesure que le temps passe, que les organes pourrissent et qu’il ne finit par rester d’eux qu’une immonde bouillie malodorante, rien ne survit des cinq sens. Seule reste la conscience.
J’ai perdu aujourd’hui la notion du temps, et je ne saurai dire si je suis sous terre depuis une semaine, un mois ou un an. Dans l’obscurité la plus totale, je n’ai aucun moyen d’évaluer le temps qui passe. Ce que je sais, c’est que ma conscience est toujours là. Solide. Inébranlable. J’ai prié si fort pour qu’à son tour elle ne s’étiole et finisse par mourir elle aussi afin de me laisser reposer en paix. Mais rien ne semble pouvoir la tuer et c’est avec terreur que j’affronte chaque nouvelle seconde de cette épouvantable existence obscure et décharnée qui est désormais la mienne.