L’homme en bois

J’ai commencé à me transformer en arbre à l’âge de douze ans. Je m’en souviens encore; j’avais repéré sous mon coude ce qui me ressemblait à une petite croûte. À cet âge là, on passe son temps à s’en faire, on éprouve sa solidité à la première occasion qui se présente, alors je n’y avais pas porté attention.

Plus tard, alors que j’étais en classe accoudé à mon pupitre, j’avais remarqué qu’elle avait grandi. Poussé plutôt. Elle recouvrait désormais la totalité de mon coude. Les médecins étaient dubitatifs et d’autant moins pressés que je ne souffrais pas. J’étais foutrement inquiet, c’est vrai. Je ne comprenais pas ce qu’il m’arrivait et en étais malade d’angoisse, mais chaque nouveau médecin que mes parents m’envoyaient consulter me sortait un petit laïus du type « Bah, il y a une grosse part de psychosomatique là-dedans. N’y pensez plus, et vous verrez que ça tombera tout seul ! »

Mais imperturbablement, entre chaque nouvel examen, la tâche de bois qui était née sur mon coude se répandait sur le reste de mon bras.

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J’ai écrit mon premier livre à quinze ans. Je ne saurais vous dire à quel point la peur et le sentiment de solitude motivent le besoin d’écrire. De mon coté, je voyais ça comme un genre de testament. Je voulais que ceux qui n’avaient rien compris à ma douleur se sentent coupable de m’avoir laissé devenir un arbre. Le titre de mon livre, « l’homme en bois », avait beau être éloquent, personne n’avait semblé comprendre ce que je voulais dire. Les gens ne savent pas lire un livre autrement qu’en y projetant leur propre histoire. L’empathie du lecteur pour l’écrivain est chose rare. Mon éditeur avait senti le filon et avait eu raison: dix mille exemplaires de mon livre s’étaient écoulés à peine une semaine après sa sortie. Entre temps, le bois avait continué de gagner du terrain sur mon corps, si bien que je ne pouvais plus écrire. J’avais découvert un matin mon bras droit aussi raide qu’un porte-manteau, heureusement pour moi ; j’étais gaucher.

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Mon médecin s’appelait Boulier. Il avait l’air d’une poule qui a trouvé un couteau. Je déversais dans son cabinet la liste de mes inquiétudes, et lui restait là, impassible, et ponctuait chacune de mes explications par son sempiternel « mais vous avez mal ? »

Non, je n’avais pas mal. Je ne ressentais aucune douleur physique. Néanmoins je souffrais, et ma dignité m’interdisait de tenter de beugler pour attirer l’attention sur moi. Je crois aujourd’hui que c’est tout ce qu’il attendait. Il aurait voulu que je me roule par terre en hurlant à la mort ; il se serait alors dit « ah, là il a mal » et il m’aurait envoyé à l’hôpital, où tout une flopée de ses confrères se serait pressée autour de moi pour me demander à leur tour si j’avais mal.

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À quatorze ans, mon mental était déjà fort entamé, si bien que je voyais régulièrement un psychiatre. Que pouvait donc bien faire un psychiatre pour sauver un enfant qui se transforme en arbre ? Rien. Il le savait, je le savais, nous passions nos rendez-vous de quarante minutes à disserter de l’usage du bois dans le monde et de la noblesse du règne végétal. Et il croyait que je ne le voyais pas venir… Ce que ce psychiatre me répétait à chaque consultation, c’est qu’il n y avait pas la moindre solution à mon problème et qu’il était urgent que j’accepte mon sort d’arbre en devenir. L’incompétence du corps médical à mon endroit ne l’autorisait pas pour autant à se payer ma tête. J’avais quitté son cabinet bien décidé à ne plus jamais y remettre les branches.

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J’ai écrit et publié mon second livre à l’âge de dix-sept ans. Nouveau succès, les gens achetaient mes œuvres par curiosité plus que par goût pour la littérature. Les journalistes se pressaient à ma porte pour décrocher une interview de l’écrivain-arbre, occultant ainsi mon mérite artistique à produire de la littérature sur le dos de ma souffrance. À cette époque, j’ai obtenu un prix prestigieux que j’ai jeté à la poubelle aussitôt que je suis rentré chez moi. Il faut dire que j’étais franchement désespéré. Désormais, le bois paralysait la moitié de mon corps du coude droit jusqu’au pied gauche, en diagonale, faisant de moi un être mi-homme mi-arbre sur la surface duquel commençaient à pousser quelques bourgeons.

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Lorsque j’ai eu vingt ans, j’ai établi un constat : je n’avais jamais eu de petite amie. On n’a pas le temps d’aimer lorsqu’on devient en bois. Il faut toujours justifier sa condition d’arbre aux gens, et puis les jeunes filles n’ont pas envie de tomber amoureuse d’un pommier; il leur faut un homme qui travaille, s’accouple et assume les crédits de la maison, pas un platane tout juste bon à produire quelques bourgeons. Je recevais néanmoins beaucoup de courriers. On me demandait ce que ça me faisait d’être en bois ; et j’envoyais toujours cette même réponse : ça fait peur.

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Je suis tombé sur ce livre de magie noire lorsque j’ai eu vingt ans. Le bois avait envahi tout mon corps et gagné mon cou. Je ne pouvais alors plus me déplacer normalement et j’avais investi dans un genre de fauteuil roulant du type de ceux qu’utilisent les tétraplégiques et que l’on active avec le menton. Un vieux bonhomme avait un jour déposé ce grimoire devant la porte de mes parents. En le lisant, j’étais tombé sur ce sort qui consistait à invoquer un démon des croisements. Ces démons pouvaient être sollicités à tous les carrefours de chemins. Une fois invoqués, ils acceptaient de réaliser un vœu en échange de l’âme de l’invocateur. Me conformant au rituel, je m’étais donc rendu au croisement le plus proche et j’avais récité le sortilège d’une voix résignée. Un démon était apparu.

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Il s’appelait Jacques, il portait un costume sur mesure et sentait bon le parfum de grand couturier. J’aurais pu trembler en le voyant ainsi apparaître, mais j’étais bien trop en bois pour cela. Il s’est adressé à moi et m’a demandé « ça fait mal ? » , et puis s’est mis à rire avant d’entendre ma réponse. Il était taquin. Ensuite, il m’a demandé quel était mon vœu.

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« Je voudrais ne jamais avoir été en bois » lui ai-je alors demandé, les yeux plein de larmes. Vous savez, les démons ne sont pas vraiment à l’image de la caricature que le cinéma fait d’eux. Celui-ci semblait ému par ma peine, il s’était assis à coté de moi sur une vieille souche qui se trouvait là, et s’était gardé de plaisanter sur ma ressemblance avec son siège de fortune. Il m’avait dit « Vous n’avez jamais été qu’en bois, comment pourriez-vous savoir que votre vie serait meilleure si vous étiez en viande ? » Les démons ont cet avantage qu’ils peuvent réaliser des vœux, ouvrir des portails dans le temps et faire voir l’avenir. Celui-ci m’avait alors montré ce à quoi aurait ressemblé ma vie si je l’avais vécue normalement, pour peu que la normalité existe. Son doigt avait touché le sol, et la terre s’était transformée en une sorte d’eau brillante dans laquelle je voyais s’animer des images.

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C’était un gros type triste vautré dans un fauteuil bon marché. Il avait du ventre et ses yeux étaient fixés sur un écran de télévision. Touts les minutes, il attrapait un verre rempli d’un liquide jaune qu’il vidait d’un trait. Et puis, il s’en servait un autre. Et ainsi de suite. À la fin de la journée, il s’écroulait, ivre, et dormait jusqu’au lendemain après-midi. Il ne daignait sortir de chez lui que pour acheter de nouvelles réserves d’alcool, et alternait ébriété prononcée avec apitoiement sur son sort. « Ça te fait envie ? » m’avait demandé le démon. « Pas vraiment » avais-je répondu. « C’est moi, ça ? Comment ai-je pu devenir pareille serpillière alors que j’ai tout pour réussir ? » Le démon avait alors sorti de sa poche une petite flasque semblant contenir de l’absinthe et m’en avait servi un bouchon.

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« La nature humaine est étrange. Jamais satisfaite de ce qu’on lui donne, toujours en train de se plaindre de ce qu’elle n’a pas sans jamais considérer ce qu’elle a. Je veux bien l’exaucer, ton vœu. Tu ne seras plus en bois et j’aurai ton âme. Mais voilà ce à quoi tu ressembleras alors. »

J’avais tenté de protester que la vie était injuste, et que le prix de mon âme ne valait pas cette existence pitoyable qu’il me présentait comme une alternative.

Haussant les épaules, il avait rétorqué « Tu n’as donc pas compris ? Le bois : c’est ton âme. Comment crois-tu que je puisse exaucer ton vœu autrement qu’en t’en privant, puisque tel est le prix de sa réalisation ? »

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Voilà plus de trente ans que j’ai renoncé à signer ce pacte et plus de vingt-neuf que je fais face à la colline. Chaque soir, je sens le soleil se coucher sur mon écorce, je prends le pouls du monde car mes racines y sont plantées. J’ai vu mes parents vieillir année après année alors qu’ils passaient me rendre visite et déjeuner sous mon ombre. Ils sont morts presque en même temps ; et sont revenus à moi par la terre dont je me nourris. Aujourd’hui, je vois les enfants jouer dans mes branches et manger mes fruits. Deux d’entre eux ont gravé au couteau un cœur sur mon tronc ; ils semblent s’aimer et je crois que c’est bien la particularité profonde de cette espèce dont je ne fais plus partie que de réussir à s’entrelacer ainsi pour ne plus former qu’une seul âme. La mienne était trop singulière pour pouvoir jamais être partagée ainsi.

Voilà que le soleil se couche.

C’est avec lui que je veux mourir…