
Il est vingt heures. Marc, comme tous les soirs, se sent épuisé. Son divorce, l’année précédente, l’a plongé dans une spirale maudite de laquelle il peine à s’extirper. Comme s’il avait besoin de ça pour se sentir mal… D’une nature angoissée, son enfance puis son adolescence lui ont laissé de sévères stigmates psychiatriques. Marc souffre de troubles anxieux généralisées. Pour le dire autrement, il ressent la peur de façon permanente. C’est un étau qui lui rend le sommeil difficile, voire impossible à certains moments. Dès qu’il ouvre les yeux, le matin, il ressent cette angoisse qui lui serre l’estomac et lui mord les flancs. Mais il doit malgré tout se forcer à prendre un petit déjeuner, car le ventre vide, il aurait peur de faire un malaise, de tomber dans les pommes. Lorsqu’il était enfant, au collège, il lui arrivait souvent de perdre connaissance. On lui disait à l’époque qu’il s’agissait d’hypoglycémie, il sait désormais qu’il faisait de lourdes crises d’angoisse. Quelque soit la situation dans laquelle il se trouve, il s’imagine toujours qu’il va lui arriver le pire. Il ratera son bus, se fera agresser dans la rue, contractera une maladie, ne parviendra jamais à trouver l’amour…
Après de longs mois de chômage, Marc a enfin retrouvé un emploi. Il travaille maintenant pour la ville, au service de collecte des ordures ménagères. Il se lève à quatre heures pour prendre son service à cinq. Le sommeil est pour lui une divinité qu’il appelle chaque soir de ses prières. Car s’endormir, lorsqu’on est un angoissé de nature, relève souvent du parcours du combattant. Et comme cette foutue loi de loi de Murphy n’a de cesse de s’appliquer à son existence, depuis plusieurs semaines, Marc se coltine de nouveaux voisins. Un couple de jeunes, un garçon et une fille, a loué le F2 juste au dessus de sa tête. Ils parlent fort, s’engueulent régulièrement, poussent le volume de leur télé à fond, claquent les portes, et lorsque Marc frappe chez eux pour leur demander de la mettre en sourdine, ils le regardent comme une poule qui a trouvé un couteau. « Wesh c’est bon, on fait pas d’bruit… » siffle le garçon tandis que la fille, maquillée comme une voiture volée, scrolle frénétiquement sur Tiktok. Et pourtant si, explique Marc, vous en faites beaucoup, ça m’empêche de dormir, je travaille tôt le matin et j’ai besoin de sommeil alors soyez raisonnables. Mais la Raison n’a jamais été le fort de cette théorie de faune, et à peine Marc a t-il regagné son domicile que les portes claquent à nouveau et que la télé hurle derechef les clips de Maître Gims et autre Jul.
Un Temesta à midi, un Stilnox le soir. Avec ça, Marc réussit à trouver le sommeil mais pas à le garder. Sitôt les effets des psychotropes dissipés, le moindre bruit le sort de sa torpeur. Et ses exécrables voisins ne font aucun effort pour se montrer discret. Même la nuit.
Les premières semaines, le garçon travaillait. Il livrait des plats traiteurs à vélo. Et puis il s’est fait virer parce qu’il prélevait pour lui-même des portions des dits-plats. Alors désormais, il est chez lui H24 et Marc n’a plus aucun répit. Lorsqu’il rentre épuisé du travail, il est secoué par le stress de devoir regagner un logement au sein duquel il lui est impossible d’avoir le calme. Chez lui, c’est devenu l’enfer, un enfer duquel il n’a pas les moyens de s’extraire. Jour et nuit, il n’y a plus de règles, le vacarme peut désormais exploser au-dessus de sa tête comme une bombe n’importe quand. Marc sent que sa raison est à deux doigts de vaciller.
Il est vingt heures et ce soir Marc a prit une double dose de Stilnox, exceptionnellement. Il a vite abandonné l’idée d’aller frapper à la porte de ses voisins pour leur expliquer une nouvelle fois à quel point leur comportement lui rend la vie insupportable. C’est le même mur de bêtise crasse qu’il affronte à chaque fois. Le connard qui grogne qu’ils ne font pas de bruit, la connasse peinturlurée qui scrolle sur son téléphone, et Marc qui redescend chez lui, semant dans son sillage les quelques atomes de raison qui lui restent.
C’est dangereux de surdoser les psychotropes, mais quel autre choix ? À l’époque du metaverse, on a toujours pas réussi à inventer des bouchons d’oreilles efficaces, se lamente Marc. Et alors que les somnifères commencent à faire effet, dressant ce lit d’abstraction cotonneuse sur lequel Marc pourra enfin rejoindre Morphée, la voix d’un chanteur autotunée se fait entendre qui le sort de son embryon de narcose. « J’l’ai pécho dans la teboi, weeesh, j’lui ai fait sucer ma pote-ca, weeeesh » chante d’une voix synthétique ce ménestrel des temps modernes. Et soudain, devant les yeux de Marc, tombe un voile rouge sang.
C’était tout ce qui lui restait de son ami Julien. Le flingue qu’il avait utilisé pour se faire sauter le caisson. Lorsqu’il s’était donné la mort, six années plus tôt, personne n’en avait voulu. La famille, assez légitimement, ne voulait pas conserver l’instrument de la mort de leur fils. Alors il avait échoué chez Marc qui l’avait rangé dans un tiroir, sans rien changer de l’état dans lequel son dernier propriétaire l’avait laissé. En tirant sur la culasse, Marc éjecte une douille. Celle qui a contenu l’ogive qui a traversé la cervelle de Julien. Personne n’avait pensé à faire cette petite manipulation. Un œil sur le chargeur, il doit rester six ou sept balles, peut-être plus. C’est un colt 911. Une arme que les américains ont laissé dans leur sillage après leur passage sur les côtes normandes. Un pistolet automatique qui n’a pas perdu de son efficacité malgré les décennies écoulées depuis l’armistice. Marc l’empoigne et respire l’odeur de poudre sèche qui s’en dégage.
Il est maintenant devant la porte des parasites. Il ne se souvient plus avoir grimpé les marches. Son cœur cogne dans sa poitrine, il est excité. Il frappe une première fois, fort. Puis une deuxième tout de suite après. Encore plus fort. « Wesh » vient lui ouvrir la porte, son éternel petit rictus de racaille figé au coin des lèvres. Il le perd, ce sourire, lorsqu’il aperçoit le flingue, lorsqu’il lit sur le visage de son voisin qu’il n’est pas venu ce soir pour négocier le silence une fois de plus. Marc lève le bras et fait feu.
La première balle traverse le cou de sa cible, laquelle porte les mains au trou béant creusé par le projectile et qui laisse s’écouler un sang rouge vif que Marc ne distingue pas, puisque tout est rouge. « Tiktok » lève les yeux de son téléphone et se met à hurler. Une deuxième balle vient cueillir le haut de sa tête, emportant une partie de sa calotte crânienne et un morceau d’une cervelle grise et gélatineuse, dont la majeure partie vient s’étaler sur le torse et le visage d’un invité. Marc en compte quatre. Ça explique la multiplication des bruits ce soir. Il y a deux filles et deux garçons. Tous fringués comme des culs. Survêts, casquettes pour les mâles, maquillage de tapineuses pour les femelles, le tout enrobé par une odeur de shit coupé au pneu. On dirait deux maquereaux et leurs putes. Marc vise à nouveau. Tout est rouge, toujours.
La police arrive environ quarante-cinq minutes plus tard pour découvrir le carnage. Au milieu des corps, Marc ère, le regard vide, son flingue déchargé à la main. Il n’oppose aucune résistance lorsqu’on lui passe les menottes. Jugé aux assises un an plus tard, il prendra trente ans fermes. L’arme à feu, c’est la preuve d’un acte prémédité. Le jury suivra les réquisitions du procureur et infligera à l’accusé la peine maximale. Le coup de folie invoqué par la Défense ne convaincra personne. Et pourtant…
Sur le toit de l’immeuble où vivaient Marc et ses victimes, un être aux dents élimées écrit dans ce qui ressemble à un livre de compte. Le Malicieux* tient en effet registre de tous les actes sournois qu’il commet. Peu importe la notoriété de ses victimes, seule compte la perversité de l’acte. Celui qu’il vient de commettre l’a particulièrement amusé. Sur le nom de Marc, il trace un trait à l’encre rouge. Rouge, comme le sort qu’il lui a jeté.
*Voir nouvelle du même nom, du même auteur.