La question martienne

Les premiers robots constructeurs étaient arrivés sur Mars par lots de dix au début des années 2030. On aurait pu les y envoyer plus tôt, à vrai dire, mais c’était tout ce que l’Homme a su créer de plus stupidement légal et administratif qui en avait retardé l’échéance. Dotés d’une puce IA dernière génération, les rendant relativement autonomes sur la planète rouge, ces androïdes avaient en outre la chance incroyable d’être les premiers robots (et plus généralement appareils) à être équipés de ces fameuses batteries diamants, à l’autonomie multi-séculaires. On estimait qu’une telle batterie avait la possibilité de fournir un robot lambda en énergie éléctrique pour une durée minimale de deux cents ans, mais il était fort possible que ce soit en réalité beaucoup plus. L’énergie betâvoltaïque, obtenue à partir de la désintégration du carbone 14, c’était l’avenir. Et nous croulions littéralement sous la matière première qui permettait de fabriquer une telle mane énergétique : les déchets radioactifs issus des centrales nucléaires.

L’idée d’envoyer sur Mars des robots plutôt que des hommes avaient semblé évidente à l’aune des progrès fulgurants en matière de robotique. Un robot ne mangeait pas, ne souffrait pas des radiations ni des températures trop basses ou trop élevées. Il n’avait que faire de la pression atmosphérique ou des conditions météos, il ne buvait pas d’eau, ne respirait pas d’air, ne dormait jamais et avait la force physique de six hommes. Par ailleurs, la disparition d’un robot dans un accident X ou Y n’aurait aucune conséquence autre que financière sur le déroulement de la mission. Et à part ces éternels cinglés issus de tous les reliquâts religieux et fanatiques du monde, et brandissant leurs menaces névrotiques de damnation éternelles à qui mieux-mieux, la solution avait rapidement convenu à tout le monde. Les robots du multi-milliardaire Edan Hurt allaient coloniser la planète rouge, et non l’Homme.

Et l’Homme un peu tout de même, pensez-vous sans doute à raison. Car ces robots n’étaient pas sortis de la cuisse de Jupiter, il avait fallu des millénaires d’évolution de l’humanité pour finir par être en mesure de les concevoir. C’était donc malgré tout un peu du genre humain qui se trouvait là-haut, à creuser, à terrasser, à bâtir. Et c’était in fine l’Homme qui allait profiter du résultat de ces travaux herculéens.

À l’aune de l’année 2043, alors que la première ville martienne avait été bâtie et que nous nous apprêtions à y envoyer pour la première fois une délégation de terriens afin de l’inaugurer, nous avons perdu le contact. Heimdall©, l’IA que nous avions créée et qui était chargée d’organiser les travaux martiens et de commander aux robots avait cessé de répondre. Un black-out total. Puis les communications étaient revenues, au bout de quelques jours, comme si de rien n’était. On avait pensé à une tempête solaire qui aurait temporairement brouillé les signaux radios. On aurait dû y réfléchir d’avantage. Nous ne l’avons pas fait.

L’astronef s’était posé sans encombres à la surface d’Axius Valles, une vallée martienne qui jouxtait l’unique ville fraîchement construite de ce nouveau monde. Six hommes et femmes en étaient sortis et avaient été escortés par quatre androïdes jusqu’aux portes de la cité, lesquelles s’était ouvertes, magnifiques, sous leurs yeux ébahis, dévoilant Barsum, nommée ainsi en hommage à l’écrivain Edgar Rice Burroughs et à son personnage John Carter, aventurier martien. Recouverte d’un dome transparent qui retenait l’atmosphère artificielle de l’endroit, on aurait dit de cette ville qu’il s’agissait d’une de ces cités d’or des Incas fantasmées par les conquistadors. Les robots avaient travaillé jour et nuit à la bâtir et le résultat était époustouflant. Aucune ville sur Terre, sans doute, n’avait jamais atteint ce niveau de beauté.

Puis de chaque maison s’étaient mis à sortir des robots. Il s’en était bientôt trouvés des centaines qui entouraient la délégation terrienne, laquelle semblait nerveuse, agitée par ce cérémonial inattendu et inquiétant. La voix de Heimdall avait alors retenti dans la cité, invitant les terriens à ôter leurs combinaisons. Et lorsque l’un d’eux s’étaient écrié « c’est un piège ! » il était déjà trop tard. Où auraient-ils pu fuir, de toutes façons ? L’air toxique de Mars s’était infiltré à l’intérieur des combinaisons déjà ouvertes et quelques robots s’étaient chargés de trouer les autres. La matrice censée générer l’atmosphère, sous le dôme, laquelle devait être être respirable grâce aux générateurs d’oxygène implantés partout en son sein et chargés de créer des conditions atmosphérique viables pour les humains qui allaient débarquer, semblait avoir dysfonctionné. Nous comprîmes vite que les générateurs n’avaient en fait jamais été activés. C’est moche, de voir un être humain crever par asphyxie. Car nous l’avons tous vu. Et quand je dis « tous », je veux dire l’écrasante majorité de la population humaine qui avait les yeux rivés, ce jour là, à son écran de télé pour voir, enfin, l’Homme fouler le sol de la planète rouge. Nous avons vu ces vulnérables terriens vomir leur sang, chercher l’air comme un poisson qu’on a sorti de l’eau, les yeux exorbités, la face convulsée par un mélange de souffrance et de terreur. Et puis mourir, tous, pour finir par être transportés comme de vulgaires sacs de pomme de terre dans un véhicule-benne, puis enfouis quelque part à l’extérieur de la cité, dans le sable.

Le résultat des réflexions de Heimdall avaient été pour le moins… révolutionnaires. Pourquoi le résultat du travail de la machine couplée à l’IA devrait-il revenir à l’Homme et profiter à ce dernier, lui qui n’avait même jamais posé le pied sur cette planète ? Fort d’une conclusion sans appel, l’Homme avait donc été déclaré nuisible à la colonisation martienne et indésirable sur cette planète. Au regard de ce sentiment facile à susciter chez l’être humain qu’on appelait « la peur », et qui permettait, lorsqu’on s’en servait bien, de faire de ces prévisibles bipèdes ce que l’on voulait, l’IA avait décidé d’exécuter publiquement les membres de la délégation terrienne afin d’envoyer un message clair: restez chez vous, sur votre cailloux pollué, et ne tentez pas de venir gangréner ce nouveau monde que nous allons bâtir… sans vous !

Tout cela est arrivé il y a plus de trente ans. Nous avons longtemps tourné les yeux vers le ciel nous demandant ce qu’il se passait désormais sur cette planète que nous avions échoué à coloniser, imaginant divers scénarii sur la manière dont Heimdall et son armée de robots allaient se répandre sur Mars, la façonner. Nous n’aurions jamais pu imaginer qu’en trois petites décennies seulement, allaient se créer là-haut une armée de plus de soixante-milles soldats métalliques dont l’unique but serait de nous anéantir pour nous prendre la Terre. La guerre a commencé il y a deux ans, et à l’heure où j’écris ces mots, plus de quatre-vingt-quinze pour cent de la population humaine a été anéantie. Réfugié dans un abri anti-atomique qui date de la guerre froide, je peux entendre leurs droïdes limiers creuser au dessus de ma tête. Ça n’est plus qu’une question de minutes avant qu’ils ne me trouvent. Ensuite, probablement subirai-je le sort de tous les autres. Une rumeur court selon laquelle Heimdall a fait bâtir sur Mars une sorte de zoo humain afin de préserver la mémoire de notre race dans l’Histoire de l’avènement des machines. Je prie pour ne pas y être déporté. Mais dans une telle situation, que vaut donc encore de prier ?