
Ses parents ne s’étaient probablement aperçus de rien, et quand bien même auraient-ils compris que leur fils leur jouait un tour, qu’ils auraient sans doute laissé faire. Adom était ce qu’on peut appeler un enfant gâté. Fils unique d’une famille d’aristocrates, il aurait pu mettre le feu à la baraque, que ses géniteurs auraient continué à le regarder comme s’il était une divinité.
C’était pourtant écrit en lettres capitales : « REMETTEZ LES GLOBES EN PLACE APRÈS LES AVOIR MANIPULÉS » – et Adom, tout morveux qu’il était, savait déjà parfaitement lire. Malgré tout, c’était bien un globe qu’il venait de planquer dans sa poche.
Les globes en question, c’était la révolution technique du moment. Un peu comme l’IA à notre époque et dans notre monde. Mis au point par une unité de chercheurs chevronnés, il s’agissait de microcosmes à l’état primitif destinés à la base à devenir autant de créations personnalisables qu’il existerait d’acheteurs.
Le comité d’éthique avait tant bataillé que l’État avait fini par trancher : ces sphères ne deviendraient jamais des produits de consommation, mais puisqu’elles représentaient une incroyable prouesse scientifique et technique, elles seraient exposées comme autant d’œuvres d’art à la vue du public.
Mais Adom ne se considérait pas comme « le public ». C’était la conséquence d’une vie de luxe dès le berceau, où tout lui avait toujours été cédé. L’enfant ne connaissait aucune limite à ses caprices, puisque personne ne lui en avait jamais fixée. Alors faucher un globe, qu’est-ce que ça pouvait faire ?
Le premier jour, il s’amusa à le mettre au congélateur. Il était curieux d’observer comment la géologie s’adapterait aux températures extrêmes. Le jour suivant, continuant son expérience, il jeta au feu son globe, l’en sortant à l’aide d’une pince pour constater que sa surface était recouverte de lave. C’était drôle, mais comme tout gosse de riche, Adom avait tendance à se lasser de tout.
Il était en train de tenter une expérience ultime : cracher sur sa sphère pour voir comment ses propres bactéries s’y adapteraient, quand son père fit irruption dans sa chambre, le visage rouge de colère.
« Adom, tu n’aurais pas volé une sphère, hein ? Dis-moi que tu n’as pas fait ça ? »
Adom n’avait jamais vu son père en colère et cette nouvelle expérience le terrifia.
« Non, j’ai rien volé ! » balbutia-t-il, cachant maladroitement l’objet du délit dans son dos.
Son paternel le scruta, tentant de détecter un mensonge, puis, comme un fou, les yeux exorbités, ressortit aussi vivement qu’il était entré.
Au loin, dans le salon, Adom entendait ses parents se crier dessus.
— Le comité d’éthique va me tomber dessus si notre fils a effectivement volé l’une de ces sphères ! Tu comprends ce que ça implique ? hurlait son père.
— Notre fils n’est ni un voleur ni un menteur, répondait sa mère, et s’il t’a dit qu’il n’avait rien volé, tu dois le croire !
Adom sentait son visage s’empourprer. Ça puait pour lui s’il se faisait prendre avec ce truc. L’autorité, la punition, n’étaient clairement pas des domaines qu’il avait envie d’expérimenter. Il lui fallait se débarrasser de cette maudite sphère au plus vite. Tout merdeux qu’il était, Adom était loin d’être idiot. Il sortit par la cour et se dirigea, sphère en poche, vers la cabane de jardin où sa mini-base spatiale, cadeau d’anniversaire hors de prix offert par ses parents pour son neuvième anniversaire et délaissé depuis, attendait sous une couche de poussière qu’on la ressuscite.
En moins d’une demi-heure, Adom réussit à atteler sa sphère à la fusée principale et entama le décompte avant la mise à feu de l’engin.
3… 2… 1…
La fusée décolla dans un nuage de fumée, emportant l’objet du délit au-delà de la stratosphère, dans l’espace infini d’où il ne reviendrait jamais.
Pendant longtemps, l’objet dériva, basculant de galaxie en galaxie, pour finir par se stabiliser dans un petit système solaire, où il entra en orbite autour d’une sorte d’étoile que nous appelons de nos jours une naine jaune de type spectral G2V.
La chaleur de ce soleil raviva certains éléments fossilisés de la salive d’Adom, et deux milliards d’années plus tard, une vie se développa à la surface du petit monde. D’abord des bactéries, puis, dans la glace fondue qui donna lieu à des océans, cette vie se complexifia. Des organismes aquatiques, d’abord, dont certains finirent par sortir de l’eau pour évoluer vers une forme de vie animale terrestre encore plus aboutie. Et rapidement, très rapidement à l’échelle de l’univers, une forme de vie se distingua de toutes les autres par sa capacité à comprendre et à maîtriser son environnement. En quelques millénaires (un saut de puce !), cette race se répandit partout à la surface du globe, le façonnant au gré de ses besoins, s’étendant de manière guerrière, agressive, mais aussi incroyablement innovante et curieuse. Des lois furent inventées pour juguler tous ceux de cette race. Des coutumes aussi, souvent mystiques, au début. Parmi elles, il y avait la fête de Noël.
C’est à l’occasion d’une de ces fêtes qu’un petit garçon du nom d’Edom reçut en cadeau un joli globe terrestre.
« Tu vois, mon chéri, c’est ici, sur cette planète, que nous vivons tous ! » lui dit sa maman, en lui passant une main affectueuse dans les cheveux.
En contemplant son cadeau, Edom ressentit alors un sentiment aussi étrange qu’inadéquat, et qui semblait lui venir de très loin. Comme l’impression d’avoir fait quelque chose de mal.