
Y'avait
vraiment qu'Ã moi que ce genre de conneries pouvaient arriver.
Ok ça
m'avait foutu en boule, mais de là à en venir aux mains...
Dans
ma vie, je le jure, j'ai toujours été très éloigné de la
violence physique, par peur surtout. Faut bien dire les choses comme
elles sont, je suis pas du genre courageux.
Les
têtes brûlées et moi, ça fait deux.
C'est
un putain d'héritage génétique que j'ai reçu. Bouffé de haut en
bas par toutes les formes de peur existantes, quelques soient le nom
qu'on leur donne.
Anxiété,
stress, angoisse, toutes sous la même bannière de la panique, de la
peur, de la fuite.
Quand
j'étais gamin, j'étais associable pour deux raisons.
La
première, c'est que les autres ne m'intéressaient pas. Je les
trouvais tous identiques, mauvais, bêtes, toujours à jouer au plus
blessant.
La
seconde, c'est que la perspective de me faire des amis m'effrayait.
Se faire des amis, ça voulait dire supporter ces amis. Et de
supporter à subir, il n y avait qu'un pas que je n'étais pas prêt
à franchir.
Et
puis, en grandissant, ça a fini par aller mieux. J'étais devenu
plus sociable. J'utilisais mon sens de l'humour pour compenser mes
complexes physiques. Un névrosé dans la peau d'un rigolo, c'était
ça de donné pour ne rien avoir à subir.
Mes
potes, ils aimaient ça la castagne. Surtout un : Fabrice.
Il
était beau gosse, sympa et marrant. On s'était très vite mis Ã
fonctionner en duo lors des soirées alcoolisées auxquelles on
participait.
Lui
buvait pour se sentir bien, moi pour ne pas me sentir de trop.
DéjÃ
à l'époque, l'alcool était un médicament qui me servait de
pousse-cul avec les filles.
Faut
dire que j'étais du genre innocent...
Bon
ok, j'étais carrément con, mais j'avais mes excuses. J'ai grandi
tard et à 19 ans, j'en avais 14 dans la tête.
Je
tombais amoureux dès qu'une fille avait le malheur de s'intéresser
à moi.
Du
coup je l'effrayais, du coup elle se faisait la malle, du coup
j'étais anéanti.
Aujourd'hui,
je suis misogyne et je crois pas que ça changera un jour.
Même
si on m'a aspergé de « c'est pas toutes les mêmes » ,
« ne fais pas de généralités » et autres lieux
communs, je préfère faire des généralités et partir du principe
qu'elles sont toutes pareilles. C'est moins fatiguant, et à ne plus
espérer on ne risque pas d'être déçu.
Ce
qui ne règle pas mon problème, là maintenant.
J'ai
toujours été le roi de la digression. C'est vrai ! D'un sujet
je bascule à un autre, j'ai du mal à structurer ma pensée, je
parle très vite comme si j'avais très peur d'être interrompu et de
perdre le fil de ce que j'étais en train de dire. Du coup : je
soûle.
Alors,
depuis quelques années, je parle moins.
Je
parle moins sauf quand j'ai un verre entre les mains et qu'on a le
malheur d'aborder la politique. Pour certains, c'est jouer aux
cartes, faire du sport ou sortir en boîte. Moi c'est parler
politique. Pas en faire, hein ! Juste en parler.
J'ai
l'impression qu'autour de moi, les gens sont tous complètement Ã
coté de la plaque. Ils n'entravent rien à tout ce que j'ai compris
il y a déjà si longtemps. Ils refusent même de s'y intéresser.
C'est pour ça que je ne fais pas de politique et que je ne préfère
qu'en parler. Parce que personne ne fera jamais rien, ou que ce qui
sera fait ira dans le mauvais sens, sera manipulé, et qu'au bout du
compte, ça n'est jamais les gentils qui gagnent. Le méritent ils
d'ailleurs ?
Encore
une digression.
Et le
temps qui passe.
Camille
est à mes pieds dans une mare de sang. Camille, c'est un mec. Je
sais, ce prénom est de plus en plus habituellement féminin, mais
les parents de Camille sont plutôt du genre bourgeois vieille
France, de cette bourgeoisie attirée par l'aristocratie.
Mais
voilà , on ne s'achète pas un arbre généalogique.
Condamnés
à n'être que de pauvres bourgeois, ils ont tenté de conjurer le
sort en baptisant leur fils « Camille ». Ils pensaient
peut être donner l'illusion de la noblesse, ils ont récolté tout
l'inverse. Camille est un gauchiste.
Camille
De Laverne, de son nom complet.
À
noter que son nom de famille ne comptait pas de particule avant 1978.
Une petite excentricité qu'on cru bon de se permettre papa et maman.
Et
puis, comme beaucoup de jeune bourgeois du milieu parisien, Camille a
acheté un poster du Che à 16 ans. Il a commencé à bouffer les
œuvres de Marx le cul vissé dans l'hôtel particulier de papa, dans
le XXVI arrondissement de Paris.
Et
puis Bakounine, Kropotkine, Thoreau, et toute la liste des figures
gauchistes ont défilé dans sa bibliothèque.
Camille
De Laverne était un révolutionnaire auto-proclamé qui détestait
ses parents, son pays et toutes notions de patriotisme à moins
qu'elles ne soient étrangères.
Des
« Camille », il en existe un paquet. Celui ci, avec son
look de punk à chien, était la caricature du genre.
Blouson
kaki de l'armée allemande, acheté aux puces, barbe et cheveux
longs, appartement arrangé de telle façon qu'on puisse s'imaginer
qu'un poète a vécu là et y à trimbalé sa souffrance, de ce
fauteuil en cuir style 1970 à ces étagères sur lesquelles étaient
empilés des vieux livres. Très important le vieux livre. Des livres
achetés chez des bouquinistes ou lors de vide-grenier. 'Fallait
juste que ça fasse vieux pour pénétrer un peu plus cette imposture
de la culture du vécu, de l'illusion de la bouteille ; à 22
ans.
Camille
devait souhaiter très fort que l'on pensa au mot « souffrance »
lorsqu'on voyait l'intérieur de son 30 m² .
Ça
marchait d'ailleurs, pour ceux de sa race. Ceux de son entourage qui
se pignolaient sur les mêmes conneries
J't'enverrais
tout ça chez l'coiffeur moi...
Et
voilà , encore une digression.
Je
suis spécialiste que j'vous dis !
Je
crois bien que j'ai tué Camille.
Le
con.
Les
meurtriers doivent tous penser à la même chose après avoir tué.
C'est à dire à eux.
Pas
de « oh le pauvre, il ne méritait pas ça ! » mais
plutôt du « où je vais planquer ce putain de cadavre ?! »
vous voyez ?
J'en
étais là .
Malgré
temps qui passait et qui augmentait le risque qu'on finisse par me
surprendre, j'étais figé et n'arrêtais pas de gamberger.
Camille
revenait d'Algérie où il avait participé à une conférence sur
ces enculés de colons français qui avaient tout détruit, et qu'il
faudrait bien qu'ils demandent pardon un jour. Eux, ou leurs petits
fils, ou leurs arrière petits fils.
Ce
qui tombait bien, pour Camille, c'est qu'il baisait la fille Ederman.
Comme les éditions.
Du
coup, il avait eu ses ouvertures et des associations anti-raciste
avaient financé ses bouquins.
Le
premier, « Devoir de mémoire » , l'histoire du fils d'un
juif déporté qui se retrouvait SDF, avait tout de suite plu Ã
l'éditeur. C'était dans la droite ligne éditoriale de la maison.
Le
second, « Les pieds dans le sable », l'histoire d'un
jeune algérien qui subissait le racisme des français qui votent Le
Pen et avait fini par être emprisonné injustement pour avoir
poignardé un français raciste, avait fait un tabac.
Promotion
aidant, on avait retrouvé Camille sur le plateau d'Ardisson, de
Ruquier, sur France Inter pour finir par un petit passage chez
Drucker, en « guest », le tout assaisonné par une
critique dithyrambique de la presse écrite de gauche.
J'avais
jamais vu un révolutionnaire qui pétait autant dans la soie.
Je
suppose que ça s'appelle « l'évolution ». Le R de
Révolution n'étant pas vraiment indispensable à l'aune d'un bon
chèque.
Je ne
sais pas vraiment combien Camille se mettait dans les poches. Il ne
voulait pas parler d'argent parce que c'était vulgaire.
Quand
je lui répondais que ceux qui parlaient d'argent étaient souvent
ceux qui en avaient le moins, parce qu'ils le comptaient, il me sortait une citation, ce qui avait le don
de m'exaspérer.
« L'argent
ne rachète pas la jeunesse » disait-il.
C'était souvent à coté de la plaque.
Il
devait peser 70kg.
Qu'est
ce que j'allais bien pouvoir foutre de ce tas de viande ?
Ça
s'était vraiment mal imbriqué.
Tôt
le matin – déjà ça me fout en boule – j'avais reçu un coup de
fil.
Camille
était à l'aéroport, il me demandait si je voulais bien venir le
chercher, parce que galère de taxi, trop de bagages pour prendre le
métro, et que j'étais le seul qui avait une grosse bagnole.
Surtout
le dernier point.
J'étais
également le seul qui était suffisamment con pour répondre
« oui ».
« Oui
ok. Je suis là dans 20 minutes. » que j'avais dit.
Au
volant de cette vieille 405 rouge que j'avais payé 600€, je
faisais route vers Roissy.
Tous
les amis de Camille prenaient le métro parce que la voiture, ça
pollue.
Moi,
j'avais pas vraiment le choix. Tous les week-end, je me tirais de
l'étron parisien pour rejoindre la campagne où j'avais grandi.
Aucune
gare ne desservait ce village paumé.
De
fait, de « con de pollueur » j'étais devenu le taxi de
circonstance.
Tout
s'était enchaîné très vite.
Je
m'étais garé pour qu'il fume une clope. Une roulée bien entendu.
Il
avait commencé à raconter son voyage. Je m'en foutais, mais le
silence donne souvent l'illusion de l'intérêt.
Et
puis d'un coup, il s'était mis à me demander comment j'allais. Ce
qui revenait, pour lui, Ã m'expliquait comment je devrais aller et
pourquoi j'avais échoué dans ce que j'avais entrepris.
Je
crois pas être un vieux con de tempérament, mais va comprendre, sur
ce coup là c'est pas passé.
Que
monsieur le Baron se mette à me donner des leçons d'évolution
sociale, lui qui vivait dans un parc d'attraction sur mesure où la
notion de « galère » se limitait à la disponibilité
des taxis à la sortie de l'aéroport, ça m'avait foutu en boule.
D'un coup, j'avais choppé le démonte-pneu sur la banquette arrière
et je lui en avais foutu un coup dans la gueule.
Il
était tombé sur le cul, et sa tête avait commencé à pisser le
sang.
C'était
sans doute la première fois qu'il touchait du rouge.
Il
s'était mis à bredouiller je ne sais quoi. Et bing, à terre.
J'avais
regardé le spectacle, fasciné comme devant un grand feu de joie.
Mais
maintenant, il bougeait plus.
Et
puis merde. J'étais reparti en bagnole après avoir balancé ses
affaires à coté de son corps.
Si il
fallait qu'on me foute en taule, ainsi soit-il. Je me sentais pas
l'âme d'un dissimulateur machiavélique.
J'étais
rentré chez moi et j'avais mis un DVD en attendant que les flics
viennent me chercher.
Ils
n'étaient jamais venus. Mon téléphone n'avait jamais sonné.
Personne ne m'avait jamais rien demandé.
Sur
son mur facebook, des centaines « d'amis » présentaient
leurs condoléances sur ce mausolée virtuel qu'était devenu sa
page.
Il
m'avait pas fallu longtemps pour comprendre. Je ne faisais pas parti
de ses amis. Personne ne savait qui j'étais et mon casier était
vierge comme la chatte d'une nonne.
Y'avait
eu un petit article de 30 lignes, dans Télérama, sur ce jeune
talent tué dans l'œuf.
Classé
comme fait divers monstrueux. Sans plus.
Pas
assez populaire pour qu'on creuse plus loin l'affaire. Tout juste
ordinaire pour qu'on creuse sa tombe.
Dire
qu'il voulait être incinéré...
Pour
aller avec mon poulet, ce soir, je vais ouvrir une bouteille de rouge.
Clément Paquis ©2012