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  • Poor lonesome hipster

  • Le cogneur

    Au boulot, je tue les bêtes. Elles arrivent en file indienne et je les cogne derrière la nuque. Je les cogne et elles tombent.

    À la maison, je tue le temps. Ma femme m’en fait perdre et je la cogne, je la cogne et elle tombe.

    Au village, quand y a une fête, je cogne celui qui me regarde mal, je cogne le type qui s’approche trop de ma femme, je cogne au moindre mot, au moindre reproche ou si simplement j’ai bu un verre de trop. Mais chez moi, un verre, c’est toujours trop.

    À la sortie de l’école, je cogne mon fils, je le cogne parce qu’il ne sait pas cogner, il ne sait pas se battre alors il a fini par se faire cogner par un autre. J’ai choppé le gamin et je l’ai cogné pour lui apprendre à cogner mon fils à ma place. Je l’ai cogné trop fort, il s’est pas relevé. Mes 45 ans cognaient plus fort que ses 10 ans.

    Dans ma cellule, ils me cognent. Ils sont trois contre un et ils en profitent. Ils n’ont aucune retenue parce qu’on n’a plus d’humanité quand on a cogné un gosse à mort. Alors ils me cognent, ils s’en donnent à cœur joie.

    Je suis amené à la potence vers 14 heures, le soleil est haut dans le ciel et il cogne, il cogne fort.

    Je me fais escorter jusqu’à l’échafaud par deux cognes.

    Y a ni curé, ni foule, pas que ce soit une pendaison à huis clos mais je n’intéresse personne. Parait que j’ai pas suffisamment de profondeur pour remuer l’opinion publique.

    Pas d’argent, pas de sépulture : et donc la fosse commune. On me demande si ça me pose un problème.

    Je m’en cogne.

  • La question martienne

    Les premiers robots constructeurs étaient arrivés sur Mars par lots de dix au début des années 2030. On aurait pu les y envoyer plus tôt, à vrai dire, mais c’était tout ce que l’Homme a su créer de plus stupidement légal et administratif qui en avait retardé l’échéance. Dotés d’une puce IA dernière génération, les rendant relativement autonomes sur la planète rouge, ces androïdes avaient en outre la chance incroyable d’être les premiers robots (et plus généralement appareils) à être équipés de ces fameuses batteries diamants, à l’autonomie multi-séculaires. On estimait qu’une telle batterie avait la possibilité de fournir un robot lambda en énergie éléctrique pour une durée minimale de deux cents ans, mais il était fort possible que ce soit en réalité beaucoup plus. L’énergie betâvoltaïque, obtenue à partir de la désintégration du carbone 14, c’était l’avenir. Et nous croulions littéralement sous la matière première qui permettait de fabriquer une telle mane énergétique : les déchets radioactifs issus des centrales nucléaires.

    L’idée d’envoyer sur Mars des robots plutôt que des hommes avaient semblé évidente à l’aune des progrès fulgurants en matière de robotique. Un robot ne mangeait pas, ne souffrait pas des radiations ni des températures trop basses ou trop élevées. Il n’avait que faire de la pression atmosphérique ou des conditions météos, il ne buvait pas d’eau, ne respirait pas d’air, ne dormait jamais et avait la force physique de six hommes. Par ailleurs, la disparition d’un robot dans un accident X ou Y n’aurait aucune conséquence autre que financière sur le déroulement de la mission. Et à part ces éternels cinglés issus de tous les reliquâts religieux et fanatiques du monde, et brandissant leurs menaces névrotiques de damnation éternelles à qui mieux-mieux, la solution avait rapidement convenu à tout le monde. Les robots du multi-milliardaire Edan Hurt allaient coloniser la planète rouge, et non l’Homme.

    Et l’Homme un peu tout de même, pensez-vous sans doute à raison. Car ces robots n’étaient pas sortis de la cuisse de Jupiter, il avait fallu des millénaires d’évolution de l’humanité pour finir par être en mesure de les concevoir. C’était donc malgré tout un peu du genre humain qui se trouvait là-haut, à creuser, à terrasser, à bâtir. Et c’était in fine l’Homme qui allait profiter du résultat de ces travaux herculéens.

    À l’aune de l’année 2043, alors que la première ville martienne avait été bâtie et que nous nous apprêtions à y envoyer pour la première fois une délégation de terriens afin de l’inaugurer, nous avons perdu le contact. Heimdall©, l’IA que nous avions créée et qui était chargée d’organiser les travaux martiens et de commander aux robots avait cessé de répondre. Un black-out total. Puis les communications étaient revenues, au bout de quelques jours, comme si de rien n’était. On avait pensé à une tempête solaire qui aurait temporairement brouillé les signaux radios. On aurait dû y réfléchir d’avantage. Nous ne l’avons pas fait.

    L’astronef s’était posé sans encombres à la surface d’Axius Valles, une vallée martienne qui jouxtait l’unique ville fraîchement construite de ce nouveau monde. Six hommes et femmes en étaient sortis et avaient été escortés par quatre androïdes jusqu’aux portes de la cité, lesquelles s’était ouvertes, magnifiques, sous leurs yeux ébahis, dévoilant Barsum, nommée ainsi en hommage à l’écrivain Edgar Rice Burroughs et à son personnage John Carter, aventurier martien. Recouverte d’un dome transparent qui retenait l’atmosphère artificielle de l’endroit, on aurait dit de cette ville qu’il s’agissait d’une de ces cités d’or des Incas fantasmées par les conquistadors. Les robots avaient travaillé jour et nuit à la bâtir et le résultat était époustouflant. Aucune ville sur Terre, sans doute, n’avait jamais atteint ce niveau de beauté.

    Puis de chaque maison s’étaient mis à sortir des robots. Il s’en était bientôt trouvés des centaines qui entouraient la délégation terrienne, laquelle semblait nerveuse, agitée par ce cérémonial inattendu et inquiétant. La voix de Heimdall avait alors retenti dans la cité, invitant les terriens à ôter leurs combinaisons. Et lorsque l’un d’eux s’étaient écrié « c’est un piège ! » il était déjà trop tard. Où auraient-ils pu fuir, de toutes façons ? L’air toxique de Mars s’était infiltré à l’intérieur des combinaisons déjà ouvertes et quelques robots s’étaient chargés de trouer les autres. La matrice censée générer l’atmosphère, sous le dôme, laquelle devait être être respirable grâce aux générateurs d’oxygène implantés partout en son sein et chargés de créer des conditions atmosphérique viables pour les humains qui allaient débarquer, semblait avoir dysfonctionné. Nous comprîmes vite que les générateurs n’avaient en fait jamais été activés. C’est moche, de voir un être humain crever par asphyxie. Car nous l’avons tous vu. Et quand je dis « tous », je veux dire l’écrasante majorité de la population humaine qui avait les yeux rivés, ce jour là, à son écran de télé pour voir, enfin, l’Homme fouler le sol de la planète rouge. Nous avons vu ces vulnérables terriens vomir leur sang, chercher l’air comme un poisson qu’on a sorti de l’eau, les yeux exorbités, la face convulsée par un mélange de souffrance et de terreur. Et puis mourir, tous, pour finir par être transportés comme de vulgaires sacs de pomme de terre dans un véhicule-benne, puis enfouis quelque part à l’extérieur de la cité, dans le sable.

    Le résultat des réflexions de Heimdall avaient été pour le moins… révolutionnaires. Pourquoi le résultat du travail de la machine couplée à l’IA devrait-il revenir à l’Homme et profiter à ce dernier, lui qui n’avait même jamais posé le pied sur cette planète ? Fort d’une conclusion sans appel, l’Homme avait donc été déclaré nuisible à la colonisation martienne et indésirable sur cette planète. Au regard de ce sentiment facile à susciter chez l’être humain qu’on appelait « la peur », et qui permettait, lorsqu’on s’en servait bien, de faire de ces prévisibles bipèdes ce que l’on voulait, l’IA avait décidé d’exécuter publiquement les membres de la délégation terrienne afin d’envoyer un message clair: restez chez vous, sur votre cailloux pollué, et ne tentez pas de venir gangréner ce nouveau monde que nous allons bâtir… sans vous !

    Tout cela est arrivé il y a plus de trente ans. Nous avons longtemps tourné les yeux vers le ciel nous demandant ce qu’il se passait désormais sur cette planète que nous avions échoué à coloniser, imaginant divers scénarii sur la manière dont Heimdall et son armée de robots allaient se répandre sur Mars, la façonner. Nous n’aurions jamais pu imaginer qu’en trois petites décennies seulement, allaient se créer là-haut une armée de plus de soixante-milles soldats métalliques dont l’unique but serait de nous anéantir pour nous prendre la Terre. La guerre a commencé il y a deux ans, et à l’heure où j’écris ces mots, plus de quatre-vingt-quinze pour cent de la population humaine a été anéantie. Réfugié dans un abri anti-atomique qui date de la guerre froide, je peux entendre leurs droïdes limiers creuser au dessus de ma tête. Ça n’est plus qu’une question de minutes avant qu’ils ne me trouvent. Ensuite, probablement subirai-je le sort de tous les autres. Une rumeur court selon laquelle Heimdall a fait bâtir sur Mars une sorte de zoo humain afin de préserver la mémoire de notre race dans l’Histoire de l’avènement des machines. Je prie pour ne pas y être déporté. Mais dans une telle situation, que vaut donc encore de prier ?

  • Memento

  • La dernière exhibition

    C’était une maison sale plantée au bord d’une route départementale régulièrement empruntée par les transporteurs routiers. Ses façades n’avaient pas dues être nettoyées depuis sa construction. Elle comptait un étage à la fenêtre duquel se trouvait un homme en débardeur. Il devait avoir une quarantaine d’années et il fumait accoudé au balcon. Ce devait être du tabac brun.

    Il y avait une trentaine de mètres carrés de terrain adossés à la maison et entourés par un grillage vert. Une piscine gonflable avait été maladroitement érigée en son centre. Sur les trois boudins qui en composait la charpente pneumatique, deux semblaient crevés. Trois gosses, entre cinq et huit ans, jouaient dans une eau croupie à la surface de laquelle flottaient mouches, moustiques, et autre cadavres d’insectes.

    Une mère édentée leur jetait des bouteilles de plastique vides en riant. Du haut de sa hune, le père, qui fumait toujours, s’était servi un pastis dans un verre à moutarde Mickey. On pouvait facilement observer qu’il n y avait ajouté que très peu d’eau à ce que la couleur du liquide restait jaune foncé. Il y avait un chien attaché à un mètre de corde à coté d’une niche en plastique vert. On sentait que l’animal enviait les enfants qui s’ébattaient dans l’eau, lui qui était probablement entravé ainsi jour et nuit.

    Sous chacune des lucarnes de l’étage, on apercevait des traces brunâtres qui descendaient jusqu’au pied de la bâtisse. On aurait dit des fenêtres qu’elles avaient pleuré des larmes de merde et que ces dernières avait fini par sécher.

    Des couches-culottes sales parsemaient le sol du jardin jusqu’au devant du garage en taule duquel dépassait un vieux break Renault de couleur beige.

    Et puis, sans qu’on comprenne trop pourquoi, les gosses se sont mis à pleurer à l’unisson et leur mère les a agonit d’insultes. Le père a crié quelque chose depuis le balcon, a ôté sa ceinture et l’a fait tournoyer autour de sa tête comme un cow-boy pendant un rodéo. Je pense qu’il se voulait menaçant. Et puis plus rien.

    Après ça, ma mère m’a dit que ça suffisait et qu’il fallait laisser la place à un autre enfant qui faisait la queue pour regarder à la longue-vue. Moi, j’étais un peu déçu. J’aurais bien aimé voir si le père allait battre ses enfants. Ma mère m’a dit qu’on reviendrait une autre fois, et que de toute façon, le spectacle ne risquait pas de changer puisque depuis l’extermination de la dernière espèce animale sauvage, il ne restait plus que des pauvres à regarder lorsqu’on allait au zoo.

  • Le meilleur ami de l’Homme

  • Forclusion

    Lorsqu’on me dit que j’exerce un métier de fou, je ne ris jamais parce que c’est à moitié vrai.

    À vrai dire, à force de voir défiler des malades mentaux dans mon cabinet, j’en viens à me demander comment j’ai réussi jusque là à conserver ma bonne santé mentale.

    Les dépressives sont celles qui m’exaspèrent le plus. Notez bien que je précise dépressives, au féminin. Les hommes dépressifs me dérangent moins. Il y a une sorte de virilité en toile de fond qui n’existe pas chez les femmes. Les femmes font décidément tout mal, même leur dépressions nerveuses.

    Et toutes sont dépressives pour les mêmes raisons. C’est d’un ennui… Mari infidèle, problème de communication, monsieur ne veut plus tambouriner madame alors il se rabat sur la voisine, parfois sur sa fille, et ça fini en drame au commissariat, famille déchirée, dépression, suicide, clientèle assurée.

    * * *

    Ça ne pouvait pas être dans le camp des névrosés que j’allais trouver la perle rare. Ainsi, ma mine d’or à moi est entrée dans mon cabinet un petit matin du mois de septembre. Monsieur Stern était un homme très bien coiffé, qui sentait l’after-shave et portait un costume bien taillé. Il m’avait salué poliment, avait tiré une chaise pour lui et une autre pour l’ami fantôme par qui il prétendait être accompagné.

    • Comment s’appelle votre ami ?
    • Eh bien, demandez-le lui directement docteur, voyons …

    J’ai beau avoir cinquante-six ans, j’ai encore une âme de joueur. Alors j’ai regardé la chaise et j’ai salué l’homme invisible qui s’y trouvait. Puis, je me suis tourné à nouveau vers monsieur Stein et j’ai nous avons débuté ainsi sa première consultation.

    * * *

    Le compagnon imaginaire de Stern s’appelait Jonas. Selon son délire, ils étaient amis d’enfance. Ils avaient grandi ensemble sur les plages de Normandie. Pendant les premières semaines, je n’ai pas abordé l’existence (ou plutôt l’inexistence) de Jonas. Nous nous concentrions sur le problème et l’objet de sa consultation qu’était le décès de son père. Je voyais, dans cette volonté de Stern à faire exister Jonas, un besoin d’incarner l’esprit de son paternel dans quelque chose qu’il pouvait croire vivant.

    * * *

    La première grosse erreur que j’ai commise a été de tenter de démontrer moelleusement l’inexistence de Jonas. J’avais préparé un rafraîchissement. Du thé glacé. Et lorsque j’ai fait semblant de lui en proposer un verre afin de provoquer une prise de conscience via la confrontation réel / irréel chez son créateur, celui dernier a fait mine d’être scandalisé que je ne tienne pas compte du handicap de son ami dont il m’expliquait alors qu’il était incapable de tendre les bras pour saisir quoique ce soit en raison de son handicap.

    Voilà qui tombait bien.

    * * *

    Au bout de six mois et à raison d’une consultation par semaine, Stern avait opéré la résilience de la mort de son père. En revanche, Jonas était toujours là. J’ai décidé alors d’expérimenter une méthode radicale que le docteur Harry Wilson avait mise au point au milieu des années 90 et qui s’appelait la « Thérapie par la mort ».

    Stern est ainsi entré dans mon cabinet un jeudi matin. Il s’est assis après avoir tiré la chaise pour Jonas, comme il en avait pris l’habitude.

    J’ai alors sorti le 357 magnum que j’utilisais au stand de tir et j’ai vidé mon chargeur dans la chaise où trônait régulièrement Jonas.

    Cris, hurlements.

    * * *

    Je n’avais jamais observé auparavant ce que l’on appelle une hallucination collective. La police, les pompiers, les infirmiers, les jurés, le juge, les médias et désormais le personnel de l’institut psychiatrique où l’on m’a enfermé et où je vis incarcéré depuis plus de six ans ; tous ont été contaminés par l’hallucination de Stern. Tous ont vu un corps ensanglanté, celui de Jonas, inerte sur ce fauteuil sur lequel j’ai tiré et que j’ai criblé des balles de mon revolver… Selon eux.

    C’est fascinant, cette forclusion collective.

    D’autant plus fascinant que mon arme était chargée à blanc.

  • Mauvaise langue

  • Les deux derniers hommes sur Terre

    En cette magnifique matinée du mois d’Avril, l’humanité n’existait plus. Éradiquée de la surface de la Terre par l’une de ces catastrophes impossibles à prévoir dont seule la planète a le secret lorsqu’elle sent que la coupe est pleine.

    Ainsi, les rivières redevenaient petit à petit chargées d’eau pure, les océans voyaient leur faune aquatique renouvelée, les glaciers gagnaient à nouveau du terrain au sommet des montagnes et le règne animal – exception faite des animaux de compagnie – poussait à l’unisson un grand soupir de soulagement.

    Pourtant, en cette magnifique matinée du mois d’Avril, l’humanité existait encore un peu. Très peu, vraiment, et de manière largement provisoire puisque les deux survivants à la catastrophe s’appelaient Gilles et Gabriel, et que contrairement aux velléités idéologiques du monde éteint dont ils étaient tous les deux issus, la nature ne leur permettait pas d’engendrer l’un avec l’autre. Le destin du monde était ainsi scellé. À très court terme, l’humanité s’éteindrait définitivement, mais pour l’heure Gilles et Gabriel n’avaient guère le choix de leur compagnie, et il leur fallait apprendre à vivre ensemble du mieux qui leur été possible.

    Respectivement de vingt-neuf et trente-trois ans, Gilles et Gabriel étaient issus de milieux sociaux forts différents. Si Gilles était ce que l’on pouvait appeler un touche-à -tout, sur les chantiers et dans les usines depuis sa majorité, manuel jusqu’au bout des ongles et bricoleur tous les jours de la semaine, Gabriel, quant à lui, était un artiste. Peintre, musicien, à l’aise dans la plupart des catégories artistiques au sein desquelles il asseyait son statut d’auteur, il n’aurait pas pu survivre bien longtemps dans ce monde vide de toute humanité sans l’aide de Gilles.

    Gilles avait, en quelques mois, bâti de ses mains une solide habitation de bois reliée à un immense réservoir qu’il avait équipé en filtres afin de rendre potable l’eau qu’il pompait dans la rivière adjacente. Dans ce monde post-humain où la nature reprenait ses droits, il avait réussit une véritable prouesse en terme d’autosuffisance. Un homme comme Gilles, qui savait chasser, pêcher, trouver de quoi se nourrir dans les bois, poser des pièges, semer et récolter, était une véritable aubaine pour quelqu’un comme Gabriel, dont la seule réaction face à cette sorte de monde dantesque aurait été de se rouler en boule et d’enchaîner attaques de panique sur crises de larmes.

    Alors pour contribuer à ce nouveau monde très provisoire, Gabriel s’employait à divertir Gilles de toutes les façons possibles. D’abord, il avait écrit une pièce de théâtre qu’il avait fait jouer à une compagnie de marionnettes. On en avait trouvé quelques unes dans les décombres d’un magasin, et Gilles avait su fabriquer les autres. Par la suite, Gabriel s’était mis en tête de créer de A à Z une bande-dessinée mettant en scène les aventures de deux rescapés d’un monde apocalyptique. Puis, il avait été question de composer des chansons populaires afin de donner du cœur à l’ouvrage à Gilles lorsqu’il travaillait dans les champs, à récolter ce que tous deux mangeraient le soir-même.

    Mais si Gabriel ne manquait pas d’idées pour divertir Gilles et lui rendre ses rares instants d’oisiveté agréables, ce dernier, quant à lui, supportait de moins en moins l’idée d’être le seul à mettre la main à la pâte, et de violentes disputes éclataient de plus en plus souvent entre les deux compères.

    « Bon à rien ! Feignant ! Incapable ! » éructait Gilles à l’endroit de Gabriel. « Je me tue toute la journée à nous ramener de quoi manger, et toi tu t’amuses avec tes dessins et tes instruments ! J’en ai assez de devoir supporter tes habitudes de cossard ! » hurlait-il en agitant les bras en l’air, comme un dément. Gabriel, de son coté, tentait de raisonner son ami, lui expliquant qu’à sa mesure il tentait de faire de son mieux, mais Gilles était ce jour-là comme ivre de colère, et plus Gabriel tentait de l’adoucir, plus il sentait la rage monter en lui. De tout temps, Les hommes ont eu besoin d’une tête de turc pour décharger leur passion. Mais dans un monde qui ne comptait plus que deux homos sapiens à blâmer, la recherche du bouc émissaire ne pouvait pas durer bien longtemps.

    Ainsi, la onzième dispute fut également la dernière. Au terme de plus d’une heure de vocifération, Gilles fini par se saisir d’un manche de pioche qu’il écrasa de toute ses forces sur le crâne de Gabriel, tuant ce dernier sur le coup. Passées les premières minutes de panique, Gilles se rappela qu’il n’y avait plus de tribunaux, ni de police, ni de prisons et qu’il n y avait donc aucune raison de paniquer. Il allait jeter Gabriel dans le compost et oublier toute cette histoire.

    La première semaine de solitude fut vécue par Gilles comme une sorte de récompense. Il ne chassait plus que pour lui, ne pêchait que pour remplir son estomac et se fatiguait moins pour ce qui était du jardinage puisqu’il était désormais l’unique bouche à nourrir. Tout ce temps gagné, il le passait à flâner, à observer la nature, à contempler la dégradation progressive de ce qui restait des infrastructures humaines. Mais au bout de quelques mois, Gilles dû se rendre à l’évidence : il s’ennuyait.

    Il y avait certes toujours quelque chose à faire, un outil à réparer, un morceau de terrain à rendre cultivable, des animaux à chasser… mais il manquait malgré tout quelque chose à Gilles. Le soir, il s’endormait l’esprit las, profondément abattu de devoir recommencer le lendemain la même sorte de journée qu’il venait à peine de terminer. Et à mesure que les jours s’égrainaient, l’unique survivant de l’espèce humaine en ce monde se rendait compte qu’il était incapable de se divertir seul.

    Au dernier jour du règne de l’humanité, sur une planète Terre exsangue de cette civilisation qu’elle avait pourtant bercé pendant des millénaires, un homme seul, sans doute le dernier des dépressifs, fit un nœud coulant, le passa autour de son cou et se pendit à un arbre.

  • Pense-bête