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  • La fin d’un monde

    C’était le 13 avril 2035, je m’en souviens car c’était un vendredi, et que j’ai toujours eu en moi un fond de superstition. Justifiée, pour l’occasion. J’étais en train de terminer l’écriture d’une nouvelle. Quand on n’a pas envie de s’emmerder avec un roman, la nouvelle, c’est une excellente alternative. Chaque fois, un univers neuf condensé en un minimum de pages. Nul besoin d’élaborer un plan ou de prendre des notes à n’en plus finir. La nouvelle, c’était une sorte de cour de récréation pour l’écrivain que je suis.

    Mon éditeur m’en avait commandé une quinzaine en vue de publier un recueil début 2036. Soit ! J’en avais déjà terminé sept. J’écrivais le matin, environ quatre pages, puis je passais ma journée à flâner dans mon domaine de dix hectares. Ouais, j’ai de l’argent, plein ! Je n’ai pas honte de le dire ! Je suis devenu riche et célèbre bien trop tard, à presque soixante-cinq ans. Alors tout ce pognon issu des adaptations de mes œuvres à l’écran, je ne l’ai vraiment pas volé et je vais pas faire comme si je ne le méritais pas.

    Pendant des décennies, j’ai enchaîné boulot alimentaire sur boulot alimentaire pour continuer à payer loyers et factures. J’ai rongé mon frein, comme on dit. J’ai toujours su que j’avais du talent pour l’écriture. Des doutes, j’en avais concernant presque tout le reste. Mais pour ce qui était d’écrire, d’inventer des histoires, de leur donner vie et de le faire bien, j’ai toujours cru en moi.

    Et j’ai eu raison.

    Cinq ans en arrière, un jeune youtubeur peu connu à l’époque m’a envoyé un message via LinkedIn. Il voulait mon autorisation pour adapter en court-métrage une histoire qu’il avait lue sur mon blog. J’étais flatté, j’ai accepté sans la moindre contrepartie. Et son film a fait un carton. Le buzz comme on dit. Je suis passé du jour au lendemain d’écrivain maudit à écrivain acclamé. Comme j’avais passé les vingt ans qui s’étaient écoulés à écrire, j’avais beaucoup de matos à fournir à qui en voulait. Alors j’ai commencé à monnayer mon travail. Enfin.

    Parmi la vingtaine de livres que j’avais pondus entre 2002 et 2030, on pouvait compter, en tout, pas loin de trois cents nouvelles. La nouvelle est un format idéal pour le cinéma. C’est un univers court mais fini : pas besoin de couper des scènes pour faire rentrer toute l’histoire dans une séquence de deux heures. Ainsi, chaque nouvelle adaptation était un succès. Les plateformes de VOD avec abonnement, mais aussi le monde du cinéma, se tournaient désormais vers moi pour solliciter mes fulgurances en matière de création, dans un monde où l’IA avait relativement endommagé l’esprit créatif humain à force de se substituer à lui.

    C’était un vendredi, donc. Un vendredi 13. Je m’étais rendu à vélo au tabac du coin pour faire une grille de loto. Par habitude. Je ne jouais que les vendredis 13, jamais autrement. Et je ne gagnais jamais non plus. Le buraliste, blanc comme un linge, fixait l’écran de télé qu’il avait installé dans sa boutique, et qui était branché H24 sur une chaîne d’info en continu. Il ne m’avait même pas vu arriver. À l’écran, on voyait une journaliste bredouiller quelque chose avec beaucoup de peine, interrompue toutes les cinq secondes par ses propres sanglots. J’ai compris en voyant le bandeau défiler au bas de l’écran : « ALERTE ! EDGAR VA PERCUTER LA TERRE ! » — Titre putaclic, comme disent les jeunes, mais tout à fait fondé au demeurant. La comète Edgar, qui avait surgi de derrière le Soleil quelques mois plus tôt, allait entrer en collision avec la Terre dans un délai de trois semaines.

    Les médias, au départ, s’étaient pourtant montrés rassurants. L’horrible comète devait certes passer bien près de notre planète, mais c’était tout. On en serait quitte pour un joli spectacle nocturne, pour peu que le ciel, à ce moment-là, ne se montre pas trop nuageux, et puis chacun rentrerait chez soi, et la vie sur Terre continuerait comme avant, avec son lot de moments heureux, de drames et de catastrophes. C’était tout. Vraiment, pas de quoi s’inquiéter. Circulez, y a rien à voir.

    Mon cul !

    Edgar allait entrer en collision avec la Terre en plein milieu de l’océan Atlantique. Ça serait la fin du monde. Des tsunamis apocalyptiques, le ciel en feu, un chaos mondial, des milliards de morts. Les prévisions les plus optimistes, si j’en croyais mon agent IA personnel, donnaient une probabilité de disparition de 99 % de l’humanité à moyen terme. Nous étions foutus.

    Mais si les 99,9 % d’humains qui allaient disparaître pouvaient déjà faire leur prière, le 0,1 % restant, composé de milliardaires, avait déjà mis en place une solution de repli : Mars.

    La planète rouge avait été déclarée autosuffisante trois ans plus tôt. Une autarcie fragile, mais bien réelle. Nombre de ses tunnels de lave avaient été recyclés en habitats, protégeant les colonies humaines des rayonnements, de l’atmosphère martienne, de ses températures extrêmes et de sa poussière abrasive. Il y vivait désormais presque deux cents personnes. L’hydroponie avait permis la culture de légumes, d’herbes aromatiques, et l’aéroponie : celle des pommes de terre. Mars était devenue une destination ultrachère et dangereuse, mais crédible, et des habitats « de luxe » avaient même été aménagés pour accueillir les principaux mécènes qui avaient grassement financé la colonisation de la planète.

    C’était précisément ces mécènes qui composaient le groupe des hommes les plus riches de la planète. Environ un millier de milliardaires, parmi lesquels seule une vingtaine avait investi massivement dans la colonisation martienne. Et c’était ces vingt personnes qui comptaient s’installer dans la toute fraîche colonie, afin de survivre à ce cataclysme qui allait surgir du ciel pour anéantir la vie sur Terre…

    Et moi, dans cette histoire ? Qu’est-ce que je viens faire ? Et comment diable puis-je être en mesure d’écrire une histoire que tu peux lire, cher lecteur, si j’ai été pulvérisé avec le reste de l’humanité ? Précisément, c’est bien que j’y ai survécu. Mais ne sautons pas les étapes.

    Terence Kolb, milliardaire numéro 1, homme le plus riche du monde, pionnier de la neurobotique martienne, était fan de mon œuvre. Il avait lu tout ce que j’avais écrit, vu tout ce qui avait été adapté de mes livres. Et il était là, sur le pas de ma porte, avec une bouteille de whisky single malt hors de prix (il s’était manifestement renseigné sur mes goûts en matière de gnole) et une proposition : que je devienne le premier écrivain résident martien en échange de la continuité de mon œuvre.

    Quand je pense que jusqu’à sa mort, ma mère n’avait cessé de me répéter que je n’avais pas d’avenir dans la littérature, que j’aurais mieux fait de me chercher un vrai travail, comme mon frère, qui avait monté sa propre boîte d’expertise comptable, avant de se suicider quand les IA avaient remplacé son activité professionnelle avec brio et pour rien. J’ai signé mon premier contrat d’édition deux jours après sa mort. L’ironie du sort, voyez-vous…

    Et maintenant, ma capacité à inventer des histoires, celle qui m’avait valu punitions et heures de colle du collège au lycée, quand je préférais passer mes heures de cours à écrire des aventures plutôt qu’à écouter le prof, c’était ça qui allait sauver ma peau.

    C’est ainsi qu’à peine dix jours après la visite de Kolb, je me retrouvais dans cette fusée, sanglé à mon siège, sur la base de lancement secrète Antarctica, située sur le continent du même nom.

    Une base secrète, donc impossible à localiser, encore moins à prendre d’assaut, dans l’environnement hostile du pôle Sud. Aucune foule paniquée, prête à tuer pour sauver sa peau, n’aurait pu venir jusqu’ici, même avec toute la motivation du monde. Et moi, j’y étais.

    Je suais comme un veau dans les couloirs de l’abattoir lorsqu’une voix synthétique commença le compte à rebours avant le décollage. J’allais me prendre entre 3 et 4 g, je le savais. J’avais peur de me dégueuler dessus, ou de chier dans mon froc. Ça l’aurait mal fichu vis-à-vis des pilotes et de tous ces milliardaires qui semblaient, eux, plutôt à l’aise.

    Je respirais mieux une fois en apesanteur. Je voyais la Terre s’éloigner à travers le hublot de ma chambre. Toute l’humanité s’y trouvait, à attendre une mort certaine. Ça me faisait froid dans le dos. La navette, quant à elle, était d’un luxe incroyable, comparée à ce qu’on voyait des astronefs de la NASA dans les documentaires sur l’espace. Chacun avait son espace intime. Certes petit, mais bien réel. Le mien se bornait à une couchette et une table, sur laquelle on avait sanglé un ordinateur portable : mon outil de travail.

    La clique des richous était aux petits soins avec moi. J’étais le seul artiste du groupe, faut dire. Et le seul qui ne soit pas milliardaire — j’avais certes bien réussi avec mes œuvres, mais quand même pas au point de nager dans une piscine de billets de banque façon Picsou !

    Nous étions arrivés dans l’orbite de Mars lorsque le premier message nous parvint.

    Notre présence avait été décrétée indésirable. Le gouvernement martien était parfaitement au courant des évènements catastrophiques qui s’apprêtaient à frapper la Terre, et il avait pris une décision dont on nous expliquait la nature par radio. Une fois la Terre détruite, Mars n’aurait plus aucun moyen de survie extérieure, il lui faudrait alors se débrouiller de façon 100 % autonome. Et dans un monde de survie, une poignée de personnes dont l’unique qualité était la fortune — fortune réduite à néant par une soudaine apocalypse — ne représentait rien d’autre qu’une quantité inutile de bouches à nourrir.

    Notre sort était donc scellé. Nous allions finir en orbite autour de Mars, ou peut-être nous écraser à sa surface, parce que le régime politique local était passé en un clin d’œil de capitaliste à collectiviste.

    Je voyais Kolb hurler dans le micro. Je voyais la clique des milliardaires pâlir, s’arracher les cheveux, s’engueuler les uns les autres, mais de l’autre côté de la ligne, c’était silence radio. Mars avait cessé de répondre.

    « Eh ben merde ! j’ai dit. Ça ferait une superbe nouvelle, cette foutue histoire, et il semblerait que je ne puisse jamais l’écrire ! » Et j’étais parti dans un rire incontrôlable, moitié nerveux, moitié sincère, qui s’était terminé par une abominable quinte de toux.

    « C’est pas la voix de Karl Bundy, ça ? » demanda une petite voix presque imperceptible, qui sortait du haut-parleur central.

    Karl Bundy, c’est mon blase. Désolé de faire les présentations aussi tard, cher lecteur. J’ai jamais été particulièrement fier de porter le même nom qu’un tueur en série, mais on choisit pas ce genre de choses, pas vrai ?

    « Ouais, c’est bien moi ! Vous allez condamner à mort un chouette auteur du XXIe siècle, un exemplaire unique ! Et c’est pas très sympa comme façon d’accueillir les gens sur votre planète ! »

    Silence.

    Un silence qui me sembla interminable. Dans l’astronef, le temps semblait comme suspendu. Plus personne ne parlait, de peur qu’un simple murmure provenant de la radio puisse échapper à notre vigilance.

    Et puis ces quelques mots, comme une sentence pour les autres, comme une délivrance pour moi :

    « OK. On prend Bundy avec nous. Juste lui. »

    Et voilà comment tu peux lire cette histoire, ami lecteur martien. Voici comment Karl Bundy est devenu le premier — et le seul, au moment où j’écris ces mots — écrivain résident permanent sur Mars. Je vis, depuis plusieurs années maintenant, dans l’une de ces suites destinées aux milliardaires dont les cadavres sont encore aujourd’hui — et pour longtemps — en orbite autour de la planète rouge. Je bénéficie probablement de l’un des habitats les plus confortables de notre petite colonie. Je dois dire que je suis, du reste, plutôt peinard. La seule mission que l’on m’ait assignée est celle de faire perdurer l’art littéraire dans ce nouveau foyer de l’humanité. D’écrire, et d’apprendre aux autres à écrire.

    Il semblerait, en effet, qu’à l’aune de notre récente extinction terrestre, le conseil des Sages ait jugé que la capacité à inventer des mondes avait plus de valeur pour la postérité de la race humaine que celle qui consiste à savoir investir des capitaux.

  • N’importe où

    J’avais douze ans lorsque, pour la première fois, cet insupportable sentiment d’être seul au monde s’estompa le temps d’une lecture. J’avais emprunté à la bibliothèque municipale « Le voyage de Simon Morley », de Jack Finney. L’histoire d’un type – Simon Morley – qui voyage dans le temps, non pas grâce à une machine, mais simplement en utilisant une sorte de technique d’auto-hypnose : Simon se persuade qu’il est au XIXe siècle, et voilà qu’il finit par s’y trouver.

    L’année suivante, celle de mes treize ans, je découvre « Le jeune homme, la mort et le Temps », de Richard Matheson. Scénario différent, mais… là aussi, un homme parvient à voyager dans le passé simplement en se conditionnant à croire qu’il s’y trouve. Ça ne pouvait pas être un hasard.

    Trois ans plus tôt. J’ai dix ans et je lis avec avidité l’un de ces mangas de science-fiction pour ado que les nippons produisent en quantité industrielle. L’histoire raconte les aventures d’un petit garçon, Taïko, qui a le pouvoir de voyager dans le Japon médiéval en invoquant les esprits. Les dessins sont intenses, immersifs, et, en refermant le livre, j’ai l’impression d’être encore dans ce monde de samouraïs et de ninjas. Puis, je pose le manga et observe le monde autour de moi. Quelque chose a changé. Pas un détail, non. Je suis passé du décor rassurant de ma chambre à celui d’un Japon que je n’ai jamais vu ailleurs que ce genre de bouquin que je viens de terminer.

    Au loin, des types à cheval chargent dans ma direction. Aucun doute : ce sont des samouraïs. Je ferme les yeux très fort en me prenant la tête entre les mains. Ça ne peut pas être réel — et pourtant, j’entends le bruit des sabots qui se rapprochent. Je pense : Je veux rentrer chez moi — et de toute ma vie, je n’ai jamais rien pensé aussi fort. Les bruits s’arrêtent. J’ouvre les yeux. Je suis de retour dans ma chambre.

    Pendant deux années, de mes dix à mes douze ans, je refuse de lire, de regarder la télé ou d’aller au cinéma. J’évite tout ce qui pourrait me passionner, m’habiter, de peur que ce que j’ai vécu dans ma chambre, ce jour-là, par la lecture d’un simple manga, ne se reproduise. Deux années d’ennui, pendant lesquelles mes parents se réjouissent de me voir progresser à l’école. Car en effet, étudier les maths, la grammaire, c’est une activité froide, scolaire, qui ne fait à aucun moment appel aux rêves ou à l’imaginaire. Ça me tient concentré sur quelque chose de concret, de rassurant. Et puis c’est bon pour ma scolarité…

    Tout change avec la lecture de Finney. J’ouvre un livre pour la première fois depuis bien longtemps, et ça n’est pas un hasard si c’est celui-ci. J’en ai entendu parler en cours de sciences physiques. Notre prof, madame Maduro, est une scientifique passionnée de SF. Je ne sais plus quelle digression l’a amenée à évoquer les voyages dans le temps, et puis ce livre en particulier. Mais lorsqu’elle en a fait la description, j’ai eu comme une révélation : Finney a vécu la même chose que moi, et il en a fait un livre. Même chose pour le roman de Matheson. Une telle similitude dans ce concept de voyage dans le temps par auto-hypnose ne peut pas relever uniquement du hasard — ou du plagiat.

    Au moment de ma prise de conscience, Finney est déjà mort. Mais Matheson vit. Il ne décédera qu’en 2013. Les écrivains, même célèbres, sont beaucoup plus faciles à dénicher qu’on peut le croire — contrairement aux acteurs, par exemple. En quelques clics sur Google, j’apprends que l’auteur a ses habitudes au Saddle Peak Lodge, où il déjeune souvent plusieurs fois par semaine.

    C’est en Californie, dans les collines entre Calabasas et Malibu. Je vis à Meudon, en France. Et je ne suis pas encore majeur…

    Assis devant mon ordi, je contemple avec frustration la photo de ce restaurant que m’affiche Google. Le repère de Matheson. J’aimerais tant m’y trouver… Et l’instant d’après : j’y suis.

    Ado français au milieu de ce décor où des yankees tout droit sortis de séries US boivent des Bud à la bouteille en se bâfrant de travers de porc. C’est terrifiant, déstabilisant, mais… moins que lorsque je m’étais trouvé, des années plus tôt, face à une cavalerie nipponne en pleine charge. Et je vois Matheson, attablé dans le coin le plus discret du restaurant, et qui me regarde l’air hébété, un bretzel figé dans sa main droite. À coup sûr, il m’a vu « apparaître ». Il finit par se décrisper et me fait signe de venir à sa rencontre.

    Mes notions d’anglais face à ses notions de français rendent une ébauche de conversation possible. Et très vite, il me met en garde : « N’utilise pas ce truc, petit. Ça peut être très dangereux. Moi, j’y ai renoncé depuis longtemps. » Je lui réponds que je n’ai rien demandé. Que ce truc-là semble arriver indépendamment de ma volonté. Il me sourit. « De la même façon que ta volonté peut te faire voyager dans le Temps et l’espace, elle peut également désactiver ton aptitude. Il suffit que tu le veuilles très fort. »

    Il me raconte ensuite son expérience. Comment il a découvert ce qu’il appelle l’aptitude. Comment il y a renoncé grâce à la méthode qu’il m’a décrite. Les risques qu’il a courus à l’époque où il s’amusait à s’en servir. Puis il se lève, lance deux billets sur la table, me touche l’épaule et me dit d’une voix discrète : « Do whatever you want, kid. But if I were you, I’d get rid of that thing before something bad happens… » — et il s’en va.

    Quelques instants plus tard, je suis de retour chez moi. C’est fou comme il devient facile de maîtriser l’aptitude. Il suffit de s’en servir, en fait. Et m’en servir, ça j’y compte bien.

    Les semaines qui suivent, je voyage un peu partout sur la planète. D’abord, je visite des îles aussi désertes que paradisiaques. Aldabra, Clipperton, l’atoll de Palmyra, les îles Cocos… Je choisis ces endroits afin d’éviter d’y croiser une population humaine qui risquerait de me voir « apparaître », comme sorti de nulle part. Je ne veux pas d’ennuis. Mais je constate vite que les gens ont un comportement de déni très important lorsqu’ils sont confrontés à quelque chose qu’ils ne peuvent expliquer. Ils se frottent les yeux, prennent un air intrigué, et… reprennent leur chemin, tout bonnement. Plus tard, une explication rationnelle finira par sortir de la bouche d’un Youtubeur scientifique, qui expliquera comment la réverbération de la lumière peut produire certaines illusions d’optique, ou par celle d’un psychologue, qui consacrera un podcast à décrire les mécanismes de la fatigue, ces mêmes mécaniques capables de provoquer des hallucinations.

    Les années passent, et avec elles, la maîtrise de mon aptitude se solidifie. Je manie de mieux en mieux la chose. J’ai une petite amie à Québec, une autre à Sydney et une troisième à Berlin. Je me suis fait apparaître à plusieurs reprises en pleine forêt amazonienne, devant une tribu reculée qui m’a pris pour un Dieu. J’ai campé plusieurs jours sur l’île Amsterdam, petit morceau de France dans l’océan Indien. J’aime ce pouvoir maintenant que je sais le maîtriser. Je ne le crains plus. Je sens qu’il ne peut rien m’arriver. Je me trompe.

    C’est un samedi soir, jour d’hiver en France, et je me dépêche d’engloutir un repas avant de sortir. Dehors, il fait froid, il neige, mes amis m’attendent au pub. On compte écluser quelques bières et faire une ou deux parties de billard avant d’aller danser. J’ai rompu avec mes petites amies de Sydney et de Berlin. Je vois encore celle de Québec, mais plus comme sexfriend… Avant de sortir, j’attrape une pomme. Je la mangerai en route. Trois kilomètres séparent mon appartement du pub irlandais où mes amis et moi avons nos habitudes. Il fait vraiment froid, peut-être un degré. Voire zéro. Je croque dans ma pomme tout en marchant, et c’est à ce moment-là que ça arrive.

    Un morceau du fruit, pas suffisamment mâché, se coince dans mon gosier. J’étouffe. Autour de moi : personne. Je ne parviens plus à respirer, je tousse, je n’arrive pas à expulser le morceau de pomme logé au fond de ma gorge, et l’espace d’un instant, le froid, la peur et le sentiment d’asphyxie m’évoquent le vide spatial.

    Quelques secondes avant de mourir, j’aperçois au loin la planète bleue. Mes yeux me brûlent, mes tympans me font atrocement mal, mon corps gonfle et ma salive entre en ébullition. Je vais mourir, c’est une question de secondes, et la dernière pensée qui me traverse l’esprit avant de perdre conscience pour toujours, ce sont les mots de Matheson, dans ce troquet de Californie, quelques années plus tôt.

    Do whatever you want, kid. But if I were you, I’d get rid of that thing before something bad happens…

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  • Dragomètre

  • Stigmatisation

  • Rupture difficile

  • Un conte moderne

    Debout devant son miroir, Mattéo ne s’était sans doute jamais senti aussi stressé.
    C’était son premier rencard, faut dire. Et à 21 ans, on a accumulé beaucoup de frustration à l’endroit du sexe faible. Papy avait beau lui dire que c’était facile, une femme, qu’il suffisait de lui promettre tout ce qu’elle voulait, et que même si elle n’y croyait pas, elle rentrerait quand même dans ce jeu d’illusions, parce que les femmes, ça reste pragmatique avant tout, et que promettre la vie d’un millionnaire pour finir par offrir celle d’un cadre moyen, c’est du domaine de l’acceptable, quand on est une femme pas trop naïve.

    Mais papy avait grandi dans les années 60, à une époque où aborder une femme dans la rue n’était pas considéré comme une agression sexuelle. À une époque où le moindre dérapage, la moindre blague graveleuse, ne risquait pas non plus de finir sur Internet, commenté et retweeté à l’infini par les oracles de la bonne morale, ligueurs de vertu des temps modernes. Papy, il aurait bien pu flanquer des mains aux fesses quand il avait l’âge de son petit-fils, que ça ne l’aurait pas conduit au violon. Il venait d’un autre temps, papy. Et ce temps jadis, aux yeux de Mattéo, c’était quelque chose comme l’ère Carbonifère.

    Dans le grand lexique de la novlangue actuelle, on aurait facilement pu dire de Mattéo qu’il était un Incel. Vous savez, ces gamins qui n’ont pas de petites amies, finissent par se sentir humiliés par les filles au point de leur vouer une haine farouche, et préfèrent, au fond, se palucher devant du porno violent, histoire d’expurger leur rancœur. On aurait pu le dire, oui. Mais on se serait trompé. Mattéo était un gosse paumé dans un corps d’adulte. Résolument hétérosexuel à une époque où l’être était considéré comme réactionnaire, il était partagé entre sa peur des femmes et son attirance pour elles. Comme beaucoup de gamins de son âge, vous me direz… Mais sans doute était-ce un peu plus le cas pour lui, pour être honnête, au vu du nombre d’obstacles majorés qu’il était amené à devoir affronter.

    Bourré de complexes, sans la moindre confiance en lui, il lui en avait fallu, du courage, pour finir par inviter Sylvie. Il avait rejoué la scène des centaines de fois dans sa tête. Il se voyait aller acheter son petit pain au raisin quotidien, oser lui tendre ce petit mot qu’il avait mis des jours à écrire, puis s’en aller, espérant une réponse par SMS de cette apprentie pâtissière de son cœur. Sur le petit mot, il avait écrit un poème, puis inscrit son numéro. Un vrai poème, écrit par lui, personnellement, sans aucune aide de ChatGPT, Grok ou Claude, de la poésie analogique issue d’une intelligence relative, mais authentiquement organique : la sienne. Il était question d’amour, de fleurs, d’avenir, de passion, c’était un collier de niaiseries enfilées les unes sur les autres, mais des niaiseries d’une sincérité indéniable. Et c’était ça qui pouvait faire la différence.

    Le moment où il avait reçu le fameux SMS, la réponse tant attendue, avait probablement été l’instant le plus intense de toute sa vie. « sété tré joli » avait commenté la pâtissière. Et elle avait ajouté cet émoticône du petit bonhomme qui envoie un baiser avec un cœur. Dans le langage numérique, on n’envoyait jamais un tel émoticône sans raison. Il était lourd de sens, celui-là. Un émoticône qui envoie un clin d’œil, et ç’aurait été la douche froide, un simple signe de sympathie avec une fin de non-recevoir, le « cordialement » des relations hommes-femmes. À peine moins humiliant qu’un ghosting. Mais là… C’était tout un champ des possibles qui s’ouvrait à Mattéo. Son papy aurait été fier !

    Il y avait ensuite eu tous ces échanges. Elle était fan de Jul. Lui ne pouvait pas le sacquer, mais il devint son plus grand admirateur pour satisfaire sa dulcinée. Il aimait plutôt la musique d’Ariana Grande, mais comme Sylvie la trouvait « tro prétenssieuse », il se rangea à son opinion. L’amour vaut bien quelques compromissions. C’était touchant de les voir communiquer ainsi depuis leur candeur respective. Lui, dont le manque d’estime de soi avait ravagé de névroses tout sens du courage, toute témérité ; et elle, encore vierge de toute influence féministe, voyant les hommes comme des individus étranges, parfois attirants, et dont elle sentait bien qu’elle était dépendante de leur attention.

    Sylvie était un petit bout de femme de 18 ans, les cheveux toujours attachés en arrière, de petites lunettes rectangulaires trop grandes, fichées sur son nez, et qu’elle ne cessait de remettre en place d’un mouvement de l’index qui avait fini par devenir un tic. Issue d’un milieu modeste, elle n’avait pas une grande culture littéraire, mais avait tout de même vu quelques Walt Disney. Elle connaissait l’image d’Épinal du prince charmant. Et il lui semblait que Mattéo était plutôt charmant, à défaut d’être un prince.

    Après plusieurs semaines et bien des économies, Mattéo avait fini par lui proposer le grand jeu : un dîner au restaurant. Ce truc, c’était un indémodable. Dans tous les pays du monde et à toutes les époques, une femme qui se faisait inviter au resto se retrouvait dans ses petits souliers. Il avait bien pris soin de lui demander si elle était végétarienne (elle ne l’était pas) ou si elle avait des préférences particulières en termes culinaires (elle n’en avait pas non plus) et avait choisi de l’emmener Chez Yvonne, au centre-ville de Strasbourg. Par snobisme, uniquement. Mattéo n’avait jamais été au restaurant de sa vie, si on excepte quelques passages à McDo et un au Buffalo Grill, avec papy. Chez Yvonne, c’était cet endroit qui brillait par la qualité de sa clientèle, composée de politiques, d’acteurs et d’autres membres du showbiz. C’est qu’il avait envie de l’impressionner, sa belle.

    Un jeune couple d’Alsaciens qui part dîner au restaurant, quoi de plus banal pour l’observateur, mais Mattéo avait l’impression d’y jouer sa vie. Il l’avait vue arriver de loin, place Kléber, avec une robe rouge qu’elle avait dû emprunter et qui la boudinait un peu. Elle avait lâché ses cheveux, lesquels lui retombaient parfois sur le visage, alors elle les remettait en place d’un geste de la main qui foudroyait de tendresse son soupirant.

    On avait parlé musique, boulot, on s’était un peu raconté sa vie, son passé, on avait évoqué ses origines sociales (classe moyenne inférieure pour Mattéo, prolétariat pour Sylvie) et puis il avait sorti sa carte bleue et avait réglé l’addition. Sylvie s’était sentie, pour la première fois de sa vie, comme une princesse.

    C’était la nuit lorsqu’ils sortirent du restaurant. Sylvie tenait Mattéo par le bras. Elle s’appuyait contre son épaule, et cela donnait une sorte de démarche mutuelle maladroite, comme un couple de manchots désynchronisés peinant à s’accorder sur le rythme à suivre. Mais c’était toute l’allégorie de la jeunesse amoureuse : des rapports maladroits mais sincères, des sentiments forts mais si durs à exprimer. Et arriva le moment du baiser.

    Il s’était entraîné des centaines, des milliers de fois, Mattéo. Sur sa main, sur le miroir, même sur le poster d’Ariana Grande qui trônait dans sa chambre, au-dessus de son lit (et qu’il devrait penser à retirer avant que Sylvie ne tombe dessus)… Il s’était avancé, les lèvres semi-ouvertes, alors que de son côté, Sylvie entamait une manœuvre identique, et c’était là que le drame était advenu.

    Le caséum, c’est une sorte de substance pâteuse, malodorante, qui s’accumule au niveau des amygdales. On en a tous, statistiquement. Mais certaines personnes en fabriquent plus que d’autres. Celles qui, comme Mattéo, ont souffert d’angines à répétition dans l’enfance, par exemple. Ça vous creuse des amygdales bien profondes, et ça favorise l’apparition de cette saloperie.

    C’est pile au moment où la langue de Mattéo commençait à s’enrouler autour de celle de Sylvie qu’un gros bloc de ce fromage fétide s’échappa des fosses amygdaliennes de notre prince charmant. Il termina sous la langue de sa dulcinée, puis contre ses molaires, pour finir par s’écraser sur son palais, exhalant toute la puanteur pestilentielle contenue dans la faune bactérienne de la chose.

    L’effet fut immédiat, et à la hauteur du naturel populaire de Sylvie. « Haaaan mais tu pues d’la gueule, t’es un porc ! T’as dégueulé dans ma bouche ou quoi ?! » lança-t-elle sans mesurer la portée désastreuse d’une telle accusation. Puis, à peine une seconde se passa avant qu’elle ne se mette à vomir le repas qu’elle venait de prendre. Pas loin de cinquante euros de bouffe répandus sur les pavés strasbourgeois. Incrédule, Mattéo s’était avancé pour tenir les cheveux de sa belle afin qu’ils ne soient pas gorgés de vomi (il avait vu faire dans les films) et s’était pris une énorme gifle, suivie d’un « me touche pas, putain ! »

    Puis elle s’était éloignée, s’arrêtant parfois pour régurgiter de petits jets de dégueulis, comme on sème des graines au printemps. Mattéo avait l’impression d’être passé, en un quart de seconde, du paradis à l’enfer. Il rentra chez lui plus riche de deux trous. Un dans le portefeuille, l’autre dans le cœur.

    Elle l’avait bloqué, évidemment. Sur tous ses réseaux. Et lorsqu’il se risqua à lui rendre visite à la boulangerie où elle travaillait, les yeux gorgés de larmes, elle fit intervenir Mohamed, l’apprenti-boulanger qui faisait près de deux mètres. « Elle veut pas t’voir. Dégage. » ordonna-t-il. Et Mattéo obtempéra, anéanti.

    La dépression s’empara de lui. Il lui fallut plusieurs mois d’hospitalisation en milieu psychiatrique et une véritable camisole chimique pour réussir à sortir un bout de nez de cette mélancolie pathologique qui l’écrasait de tout son poids.

    Deux années passèrent. On ne peut pas dire qu’il avait oublié Sylvie, il pensait à elle quasiment tous les jours, mais il avait réussi à passer outre, à ne plus se détruire en ruminant cette sombre mésaventure. Et puis — on devait être un samedi — et alors qu’il scrollait sur TikTok, il était tombé sur cette vidéo d’une jeune femme qui racontait son expérience. « Le mec, en sortant du resto, il a voulu me galocher, mais il puait trop d’la gueule, frère, on aurait cru qu’il avait bouffé un rat mort ! » et, partant d’un ricanement de sorcière, Sylvie, devenue streameuse, avait pointé sa caméra sur la photo de profil du compte Instagram de Mattéo, le jetant ainsi en pâture à une horde de plusieurs milliers de suiveurs aussi cruels que décérébrés.

    Mattéo vivait dans un studio, au huitième étage d’un immeuble qui en comptait dix. Il les descendit en trois secondes, à la vitesse de la gravité. Il s’écrasa sur le sol dans un étrange bruit sourd qui évoquait un mélange de concassage de viande et d’os. Un jeune homme d’une vingtaine d’années, qui se trouvait à moins de trois mètres, faillit se le prendre sur la tête. Lorsqu’il comprit ce qu’il venait d’arriver, il sortit son smartphone, le braqua sur le cadavre de Mattéo, devenu bouillie de sang et de viande morte, et commenta : « Wesh, c’est une dinguerie, frérot ! »

  • Le globe

    Ses parents ne s’étaient probablement aperçus de rien, et quand bien même auraient-ils compris que leur fils leur jouait un tour, qu’ils auraient sans doute laissé faire. Adom était ce qu’on peut appeler un enfant gâté. Fils unique d’une famille d’aristocrates, il aurait pu mettre le feu à la baraque, que ses géniteurs auraient continué à le regarder comme s’il était une divinité.
    C’était pourtant écrit en lettres capitales : « REMETTEZ LES GLOBES EN PLACE APRÈS LES AVOIR MANIPULÉS » – et Adom, tout morveux qu’il était, savait déjà parfaitement lire. Malgré tout, c’était bien un globe qu’il venait de planquer dans sa poche.

    Les globes en question, c’était la révolution technique du moment. Un peu comme l’IA à notre époque et dans notre monde. Mis au point par une unité de chercheurs chevronnés, il s’agissait de microcosmes à l’état primitif destinés à la base à devenir autant de créations personnalisables qu’il existerait d’acheteurs.

    Le comité d’éthique avait tant bataillé que l’État avait fini par trancher : ces sphères ne deviendraient jamais des produits de consommation, mais puisqu’elles représentaient une incroyable prouesse scientifique et technique, elles seraient exposées comme autant d’œuvres d’art à la vue du public.
    Mais Adom ne se considérait pas comme « le public ». C’était la conséquence d’une vie de luxe dès le berceau, où tout lui avait toujours été cédé. L’enfant ne connaissait aucune limite à ses caprices, puisque personne ne lui en avait jamais fixée. Alors faucher un globe, qu’est-ce que ça pouvait faire ?

    Le premier jour, il s’amusa à le mettre au congélateur. Il était curieux d’observer comment la géologie s’adapterait aux températures extrêmes. Le jour suivant, continuant son expérience, il jeta au feu son globe, l’en sortant à l’aide d’une pince pour constater que sa surface était recouverte de lave. C’était drôle, mais comme tout gosse de riche, Adom avait tendance à se lasser de tout.

    Il était en train de tenter une expérience ultime : cracher sur sa sphère pour voir comment ses propres bactéries s’y adapteraient, quand son père fit irruption dans sa chambre, le visage rouge de colère.
    « Adom, tu n’aurais pas volé une sphère, hein ? Dis-moi que tu n’as pas fait ça ? »
    Adom n’avait jamais vu son père en colère et cette nouvelle expérience le terrifia.
    « Non, j’ai rien volé ! » balbutia-t-il, cachant maladroitement l’objet du délit dans son dos.
    Son paternel le scruta, tentant de détecter un mensonge, puis, comme un fou, les yeux exorbités, ressortit aussi vivement qu’il était entré.
    Au loin, dans le salon, Adom entendait ses parents se crier dessus.
    — Le comité d’éthique va me tomber dessus si notre fils a effectivement volé l’une de ces sphères ! Tu comprends ce que ça implique ? hurlait son père.
    — Notre fils n’est ni un voleur ni un menteur, répondait sa mère, et s’il t’a dit qu’il n’avait rien volé, tu dois le croire !

    Adom sentait son visage s’empourprer. Ça puait pour lui s’il se faisait prendre avec ce truc. L’autorité, la punition, n’étaient clairement pas des domaines qu’il avait envie d’expérimenter. Il lui fallait se débarrasser de cette maudite sphère au plus vite. Tout merdeux qu’il était, Adom était loin d’être idiot. Il sortit par la cour et se dirigea, sphère en poche, vers la cabane de jardin où sa mini-base spatiale, cadeau d’anniversaire hors de prix offert par ses parents pour son neuvième anniversaire et délaissé depuis, attendait sous une couche de poussière qu’on la ressuscite.

    En moins d’une demi-heure, Adom réussit à atteler sa sphère à la fusée principale et entama le décompte avant la mise à feu de l’engin.
    3… 2… 1…
    La fusée décolla dans un nuage de fumée, emportant l’objet du délit au-delà de la stratosphère, dans l’espace infini d’où il ne reviendrait jamais.

    Pendant longtemps, l’objet dériva, basculant de galaxie en galaxie, pour finir par se stabiliser dans un petit système solaire, où il entra en orbite autour d’une sorte d’étoile que nous appelons de nos jours une naine jaune de type spectral G2V.
    La chaleur de ce soleil raviva certains éléments fossilisés de la salive d’Adom, et deux milliards d’années plus tard, une vie se développa à la surface du petit monde. D’abord des bactéries, puis, dans la glace fondue qui donna lieu à des océans, cette vie se complexifia. Des organismes aquatiques, d’abord, dont certains finirent par sortir de l’eau pour évoluer vers une forme de vie animale terrestre encore plus aboutie. Et rapidement, très rapidement à l’échelle de l’univers, une forme de vie se distingua de toutes les autres par sa capacité à comprendre et à maîtriser son environnement. En quelques millénaires (un saut de puce !), cette race se répandit partout à la surface du globe, le façonnant au gré de ses besoins, s’étendant de manière guerrière, agressive, mais aussi incroyablement innovante et curieuse. Des lois furent inventées pour juguler tous ceux de cette race. Des coutumes aussi, souvent mystiques, au début. Parmi elles, il y avait la fête de Noël.
    C’est à l’occasion d’une de ces fêtes qu’un petit garçon du nom d’Edom reçut en cadeau un joli globe terrestre.
    « Tu vois, mon chéri, c’est ici, sur cette planète, que nous vivons tous ! » lui dit sa maman, en lui passant une main affectueuse dans les cheveux.

    En contemplant son cadeau, Edom ressentit alors un sentiment aussi étrange qu’inadéquat, et qui semblait lui venir de très loin. Comme l’impression d’avoir fait quelque chose de mal.

  • Le cogneur

    Au boulot, je tue les bêtes. Elles arrivent en file indienne et je les cogne derrière la nuque. Je les cogne et elles tombent.

    À la maison, je tue le temps. Ma femme m’en fait perdre et je la cogne, je la cogne et elle tombe.

    Au village, quand y a une fête, je cogne celui qui me regarde mal, je cogne le type qui s’approche trop de ma femme, je cogne au moindre mot, au moindre reproche ou si simplement j’ai bu un verre de trop. Mais chez moi, un verre, c’est toujours trop.

    À la sortie de l’école, je cogne mon fils, je le cogne parce qu’il ne sait pas cogner, il ne sait pas se battre alors il a fini par se faire cogner par un autre. J’ai choppé le gamin et je l’ai cogné pour lui apprendre à cogner mon fils à ma place. Je l’ai cogné trop fort, il s’est pas relevé. Mes 45 ans cognaient plus fort que ses 10 ans.

    Dans ma cellule, ils me cognent. Ils sont trois contre un et ils en profitent. Ils n’ont aucune retenue parce qu’on n’a plus d’humanité quand on a cogné un gosse à mort. Alors ils me cognent, ils s’en donnent à cœur joie.

    Je suis amené à la potence vers 14 heures, le soleil est haut dans le ciel et il cogne, il cogne fort.

    Je me fais escorter jusqu’à l’échafaud par deux cognes.

    Y a ni curé, ni foule, pas que ce soit une pendaison à huis clos mais je n’intéresse personne. Parait que j’ai pas suffisamment de profondeur pour remuer l’opinion publique.

    Pas d’argent, pas de sépulture : et donc la fosse commune. On me demande si ça me pose un problème.

    Je m’en cogne.

  • Poor lonesome hipster