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  • La fin d’un monde

    C’était le 13 avril 2035, je m’en souviens car c’était un vendredi, et que j’ai toujours eu en moi un fond de superstition. Justifiée, pour l’occasion. J’étais en train de terminer l’écriture d’une nouvelle. Quand on n’a pas envie de s’emmerder avec un roman, la nouvelle, c’est une excellente alternative. Chaque fois, un univers neuf condensé en un minimum de pages. Nul besoin d’élaborer un plan ou de prendre des notes à n’en plus finir. La nouvelle, c’était une sorte de cour de récréation pour l’écrivain que je suis.

    Mon éditeur m’en avait commandé une quinzaine en vue de publier un recueil début 2036. Soit ! J’en avais déjà terminé sept. J’écrivais le matin, environ quatre pages, puis je passais ma journée à flâner dans mon domaine de dix hectares. Ouais, j’ai de l’argent, plein ! Je n’ai pas honte de le dire ! Je suis devenu riche et célèbre bien trop tard, à presque soixante-cinq ans. Alors tout ce pognon issu des adaptations de mes œuvres à l’écran, je ne l’ai vraiment pas volé et je vais pas faire comme si je ne le méritais pas.

    Pendant des décennies, j’ai enchaîné boulot alimentaire sur boulot alimentaire pour continuer à payer loyers et factures. J’ai rongé mon frein, comme on dit. J’ai toujours su que j’avais du talent pour l’écriture. Des doutes, j’en avais concernant presque tout le reste. Mais pour ce qui était d’écrire, d’inventer des histoires, de leur donner vie et de le faire bien, j’ai toujours cru en moi.

    Et j’ai eu raison.

    Cinq ans en arrière, un jeune youtubeur peu connu à l’époque m’a envoyé un message via LinkedIn. Il voulait mon autorisation pour adapter en court-métrage une histoire qu’il avait lue sur mon blog. J’étais flatté, j’ai accepté sans la moindre contrepartie. Et son film a fait un carton. Le buzz comme on dit. Je suis passé du jour au lendemain d’écrivain maudit à écrivain acclamé. Comme j’avais passé les vingt ans qui s’étaient écoulés à écrire, j’avais beaucoup de matos à fournir à qui en voulait. Alors j’ai commencé à monnayer mon travail. Enfin.

    Parmi la vingtaine de livres que j’avais pondus entre 2002 et 2030, on pouvait compter, en tout, pas loin de trois cents nouvelles. La nouvelle est un format idéal pour le cinéma. C’est un univers court mais fini : pas besoin de couper des scènes pour faire rentrer toute l’histoire dans une séquence de deux heures. Ainsi, chaque nouvelle adaptation était un succès. Les plateformes de VOD avec abonnement, mais aussi le monde du cinéma, se tournaient désormais vers moi pour solliciter mes fulgurances en matière de création, dans un monde où l’IA avait relativement endommagé l’esprit créatif humain à force de se substituer à lui.

    C’était un vendredi, donc. Un vendredi 13. Je m’étais rendu à vélo au tabac du coin pour faire une grille de loto. Par habitude. Je ne jouais que les vendredis 13, jamais autrement. Et je ne gagnais jamais non plus. Le buraliste, blanc comme un linge, fixait l’écran de télé qu’il avait installé dans sa boutique, et qui était branché H24 sur une chaîne d’info en continu. Il ne m’avait même pas vu arriver. À l’écran, on voyait une journaliste bredouiller quelque chose avec beaucoup de peine, interrompue toutes les cinq secondes par ses propres sanglots. J’ai compris en voyant le bandeau défiler au bas de l’écran : « ALERTE ! EDGAR VA PERCUTER LA TERRE ! » — Titre putaclic, comme disent les jeunes, mais tout à fait fondé au demeurant. La comète Edgar, qui avait surgi de derrière le Soleil quelques mois plus tôt, allait entrer en collision avec la Terre dans un délai de trois semaines.

    Les médias, au départ, s’étaient pourtant montrés rassurants. L’horrible comète devait certes passer bien près de notre planète, mais c’était tout. On en serait quitte pour un joli spectacle nocturne, pour peu que le ciel, à ce moment-là, ne se montre pas trop nuageux, et puis chacun rentrerait chez soi, et la vie sur Terre continuerait comme avant, avec son lot de moments heureux, de drames et de catastrophes. C’était tout. Vraiment, pas de quoi s’inquiéter. Circulez, y a rien à voir.

    Mon cul !

    Edgar allait entrer en collision avec la Terre en plein milieu de l’océan Atlantique. Ça serait la fin du monde. Des tsunamis apocalyptiques, le ciel en feu, un chaos mondial, des milliards de morts. Les prévisions les plus optimistes, si j’en croyais mon agent IA personnel, donnaient une probabilité de disparition de 99 % de l’humanité à moyen terme. Nous étions foutus.

    Mais si les 99,9 % d’humains qui allaient disparaître pouvaient déjà faire leur prière, le 0,1 % restant, composé de milliardaires, avait déjà mis en place une solution de repli : Mars.

    La planète rouge avait été déclarée autosuffisante trois ans plus tôt. Une autarcie fragile, mais bien réelle. Nombre de ses tunnels de lave avaient été recyclés en habitats, protégeant les colonies humaines des rayonnements, de l’atmosphère martienne, de ses températures extrêmes et de sa poussière abrasive. Il y vivait désormais presque deux cents personnes. L’hydroponie avait permis la culture de légumes, d’herbes aromatiques, et l’aéroponie : celle des pommes de terre. Mars était devenue une destination ultrachère et dangereuse, mais crédible, et des habitats « de luxe » avaient même été aménagés pour accueillir les principaux mécènes qui avaient grassement financé la colonisation de la planète.

    C’était précisément ces mécènes qui composaient le groupe des hommes les plus riches de la planète. Environ un millier de milliardaires, parmi lesquels seule une vingtaine avait investi massivement dans la colonisation martienne. Et c’était ces vingt personnes qui comptaient s’installer dans la toute fraîche colonie, afin de survivre à ce cataclysme qui allait surgir du ciel pour anéantir la vie sur Terre…

    Et moi, dans cette histoire ? Qu’est-ce que je viens faire ? Et comment diable puis-je être en mesure d’écrire une histoire que tu peux lire, cher lecteur, si j’ai été pulvérisé avec le reste de l’humanité ? Précisément, c’est bien que j’y ai survécu. Mais ne sautons pas les étapes.

    Terence Kolb, milliardaire numéro 1, homme le plus riche du monde, pionnier de la neurobotique martienne, était fan de mon œuvre. Il avait lu tout ce que j’avais écrit, vu tout ce qui avait été adapté de mes livres. Et il était là, sur le pas de ma porte, avec une bouteille de whisky single malt hors de prix (il s’était manifestement renseigné sur mes goûts en matière de gnole) et une proposition : que je devienne le premier écrivain résident martien en échange de la continuité de mon œuvre.

    Quand je pense que jusqu’à sa mort, ma mère n’avait cessé de me répéter que je n’avais pas d’avenir dans la littérature, que j’aurais mieux fait de me chercher un vrai travail, comme mon frère, qui avait monté sa propre boîte d’expertise comptable, avant de se suicider quand les IA avaient remplacé son activité professionnelle avec brio et pour rien. J’ai signé mon premier contrat d’édition deux jours après sa mort. L’ironie du sort, voyez-vous…

    Et maintenant, ma capacité à inventer des histoires, celle qui m’avait valu punitions et heures de colle du collège au lycée, quand je préférais passer mes heures de cours à écrire des aventures plutôt qu’à écouter le prof, c’était ça qui allait sauver ma peau.

    C’est ainsi qu’à peine dix jours après la visite de Kolb, je me retrouvais dans cette fusée, sanglé à mon siège, sur la base de lancement secrète Antarctica, située sur le continent du même nom.

    Une base secrète, donc impossible à localiser, encore moins à prendre d’assaut, dans l’environnement hostile du pôle Sud. Aucune foule paniquée, prête à tuer pour sauver sa peau, n’aurait pu venir jusqu’ici, même avec toute la motivation du monde. Et moi, j’y étais.

    Je suais comme un veau dans les couloirs de l’abattoir lorsqu’une voix synthétique commença le compte à rebours avant le décollage. J’allais me prendre entre 3 et 4 g, je le savais. J’avais peur de me dégueuler dessus, ou de chier dans mon froc. Ça l’aurait mal fichu vis-à-vis des pilotes et de tous ces milliardaires qui semblaient, eux, plutôt à l’aise.

    Je respirais mieux une fois en apesanteur. Je voyais la Terre s’éloigner à travers le hublot de ma chambre. Toute l’humanité s’y trouvait, à attendre une mort certaine. Ça me faisait froid dans le dos. La navette, quant à elle, était d’un luxe incroyable, comparée à ce qu’on voyait des astronefs de la NASA dans les documentaires sur l’espace. Chacun avait son espace intime. Certes petit, mais bien réel. Le mien se bornait à une couchette et une table, sur laquelle on avait sanglé un ordinateur portable : mon outil de travail.

    La clique des richous était aux petits soins avec moi. J’étais le seul artiste du groupe, faut dire. Et le seul qui ne soit pas milliardaire — j’avais certes bien réussi avec mes œuvres, mais quand même pas au point de nager dans une piscine de billets de banque façon Picsou !

    Nous étions arrivés dans l’orbite de Mars lorsque le premier message nous parvint.

    Notre présence avait été décrétée indésirable. Le gouvernement martien était parfaitement au courant des évènements catastrophiques qui s’apprêtaient à frapper la Terre, et il avait pris une décision dont on nous expliquait la nature par radio. Une fois la Terre détruite, Mars n’aurait plus aucun moyen de survie extérieure, il lui faudrait alors se débrouiller de façon 100 % autonome. Et dans un monde de survie, une poignée de personnes dont l’unique qualité était la fortune — fortune réduite à néant par une soudaine apocalypse — ne représentait rien d’autre qu’une quantité inutile de bouches à nourrir.

    Notre sort était donc scellé. Nous allions finir en orbite autour de Mars, ou peut-être nous écraser à sa surface, parce que le régime politique local était passé en un clin d’œil de capitaliste à collectiviste.

    Je voyais Kolb hurler dans le micro. Je voyais la clique des milliardaires pâlir, s’arracher les cheveux, s’engueuler les uns les autres, mais de l’autre côté de la ligne, c’était silence radio. Mars avait cessé de répondre.

    « Eh ben merde ! j’ai dit. Ça ferait une superbe nouvelle, cette foutue histoire, et il semblerait que je ne puisse jamais l’écrire ! » Et j’étais parti dans un rire incontrôlable, moitié nerveux, moitié sincère, qui s’était terminé par une abominable quinte de toux.

    « C’est pas la voix de Karl Bundy, ça ? » demanda une petite voix presque imperceptible, qui sortait du haut-parleur central.

    Karl Bundy, c’est mon blase. Désolé de faire les présentations aussi tard, cher lecteur. J’ai jamais été particulièrement fier de porter le même nom qu’un tueur en série, mais on choisit pas ce genre de choses, pas vrai ?

    « Ouais, c’est bien moi ! Vous allez condamner à mort un chouette auteur du XXIe siècle, un exemplaire unique ! Et c’est pas très sympa comme façon d’accueillir les gens sur votre planète ! »

    Silence.

    Un silence qui me sembla interminable. Dans l’astronef, le temps semblait comme suspendu. Plus personne ne parlait, de peur qu’un simple murmure provenant de la radio puisse échapper à notre vigilance.

    Et puis ces quelques mots, comme une sentence pour les autres, comme une délivrance pour moi :

    « OK. On prend Bundy avec nous. Juste lui. »

    Et voilà comment tu peux lire cette histoire, ami lecteur martien. Voici comment Karl Bundy est devenu le premier — et le seul, au moment où j’écris ces mots — écrivain résident permanent sur Mars. Je vis, depuis plusieurs années maintenant, dans l’une de ces suites destinées aux milliardaires dont les cadavres sont encore aujourd’hui — et pour longtemps — en orbite autour de la planète rouge. Je bénéficie probablement de l’un des habitats les plus confortables de notre petite colonie. Je dois dire que je suis, du reste, plutôt peinard. La seule mission que l’on m’ait assignée est celle de faire perdurer l’art littéraire dans ce nouveau foyer de l’humanité. D’écrire, et d’apprendre aux autres à écrire.

    Il semblerait, en effet, qu’à l’aune de notre récente extinction terrestre, le conseil des Sages ait jugé que la capacité à inventer des mondes avait plus de valeur pour la postérité de la race humaine que celle qui consiste à savoir investir des capitaux.

  • N’importe où

    J’avais douze ans lorsque, pour la première fois, cet insupportable sentiment d’être seul au monde s’estompa le temps d’une lecture. J’avais emprunté à la bibliothèque municipale « Le voyage de Simon Morley », de Jack Finney. L’histoire d’un type – Simon Morley – qui voyage dans le temps, non pas grâce à une machine, mais simplement en utilisant une sorte de technique d’auto-hypnose : Simon se persuade qu’il est au XIXe siècle, et voilà qu’il finit par s’y trouver.

    L’année suivante, celle de mes treize ans, je découvre « Le jeune homme, la mort et le Temps », de Richard Matheson. Scénario différent, mais… là aussi, un homme parvient à voyager dans le passé simplement en se conditionnant à croire qu’il s’y trouve. Ça ne pouvait pas être un hasard.

    Trois ans plus tôt. J’ai dix ans et je lis avec avidité l’un de ces mangas de science-fiction pour ado que les nippons produisent en quantité industrielle. L’histoire raconte les aventures d’un petit garçon, Taïko, qui a le pouvoir de voyager dans le Japon médiéval en invoquant les esprits. Les dessins sont intenses, immersifs, et, en refermant le livre, j’ai l’impression d’être encore dans ce monde de samouraïs et de ninjas. Puis, je pose le manga et observe le monde autour de moi. Quelque chose a changé. Pas un détail, non. Je suis passé du décor rassurant de ma chambre à celui d’un Japon que je n’ai jamais vu ailleurs que ce genre de bouquin que je viens de terminer.

    Au loin, des types à cheval chargent dans ma direction. Aucun doute : ce sont des samouraïs. Je ferme les yeux très fort en me prenant la tête entre les mains. Ça ne peut pas être réel — et pourtant, j’entends le bruit des sabots qui se rapprochent. Je pense : Je veux rentrer chez moi — et de toute ma vie, je n’ai jamais rien pensé aussi fort. Les bruits s’arrêtent. J’ouvre les yeux. Je suis de retour dans ma chambre.

    Pendant deux années, de mes dix à mes douze ans, je refuse de lire, de regarder la télé ou d’aller au cinéma. J’évite tout ce qui pourrait me passionner, m’habiter, de peur que ce que j’ai vécu dans ma chambre, ce jour-là, par la lecture d’un simple manga, ne se reproduise. Deux années d’ennui, pendant lesquelles mes parents se réjouissent de me voir progresser à l’école. Car en effet, étudier les maths, la grammaire, c’est une activité froide, scolaire, qui ne fait à aucun moment appel aux rêves ou à l’imaginaire. Ça me tient concentré sur quelque chose de concret, de rassurant. Et puis c’est bon pour ma scolarité…

    Tout change avec la lecture de Finney. J’ouvre un livre pour la première fois depuis bien longtemps, et ça n’est pas un hasard si c’est celui-ci. J’en ai entendu parler en cours de sciences physiques. Notre prof, madame Maduro, est une scientifique passionnée de SF. Je ne sais plus quelle digression l’a amenée à évoquer les voyages dans le temps, et puis ce livre en particulier. Mais lorsqu’elle en a fait la description, j’ai eu comme une révélation : Finney a vécu la même chose que moi, et il en a fait un livre. Même chose pour le roman de Matheson. Une telle similitude dans ce concept de voyage dans le temps par auto-hypnose ne peut pas relever uniquement du hasard — ou du plagiat.

    Au moment de ma prise de conscience, Finney est déjà mort. Mais Matheson vit. Il ne décédera qu’en 2013. Les écrivains, même célèbres, sont beaucoup plus faciles à dénicher qu’on peut le croire — contrairement aux acteurs, par exemple. En quelques clics sur Google, j’apprends que l’auteur a ses habitudes au Saddle Peak Lodge, où il déjeune souvent plusieurs fois par semaine.

    C’est en Californie, dans les collines entre Calabasas et Malibu. Je vis à Meudon, en France. Et je ne suis pas encore majeur…

    Assis devant mon ordi, je contemple avec frustration la photo de ce restaurant que m’affiche Google. Le repère de Matheson. J’aimerais tant m’y trouver… Et l’instant d’après : j’y suis.

    Ado français au milieu de ce décor où des yankees tout droit sortis de séries US boivent des Bud à la bouteille en se bâfrant de travers de porc. C’est terrifiant, déstabilisant, mais… moins que lorsque je m’étais trouvé, des années plus tôt, face à une cavalerie nipponne en pleine charge. Et je vois Matheson, attablé dans le coin le plus discret du restaurant, et qui me regarde l’air hébété, un bretzel figé dans sa main droite. À coup sûr, il m’a vu « apparaître ». Il finit par se décrisper et me fait signe de venir à sa rencontre.

    Mes notions d’anglais face à ses notions de français rendent une ébauche de conversation possible. Et très vite, il me met en garde : « N’utilise pas ce truc, petit. Ça peut être très dangereux. Moi, j’y ai renoncé depuis longtemps. » Je lui réponds que je n’ai rien demandé. Que ce truc-là semble arriver indépendamment de ma volonté. Il me sourit. « De la même façon que ta volonté peut te faire voyager dans le Temps et l’espace, elle peut également désactiver ton aptitude. Il suffit que tu le veuilles très fort. »

    Il me raconte ensuite son expérience. Comment il a découvert ce qu’il appelle l’aptitude. Comment il y a renoncé grâce à la méthode qu’il m’a décrite. Les risques qu’il a courus à l’époque où il s’amusait à s’en servir. Puis il se lève, lance deux billets sur la table, me touche l’épaule et me dit d’une voix discrète : « Do whatever you want, kid. But if I were you, I’d get rid of that thing before something bad happens… » — et il s’en va.

    Quelques instants plus tard, je suis de retour chez moi. C’est fou comme il devient facile de maîtriser l’aptitude. Il suffit de s’en servir, en fait. Et m’en servir, ça j’y compte bien.

    Les semaines qui suivent, je voyage un peu partout sur la planète. D’abord, je visite des îles aussi désertes que paradisiaques. Aldabra, Clipperton, l’atoll de Palmyra, les îles Cocos… Je choisis ces endroits afin d’éviter d’y croiser une population humaine qui risquerait de me voir « apparaître », comme sorti de nulle part. Je ne veux pas d’ennuis. Mais je constate vite que les gens ont un comportement de déni très important lorsqu’ils sont confrontés à quelque chose qu’ils ne peuvent expliquer. Ils se frottent les yeux, prennent un air intrigué, et… reprennent leur chemin, tout bonnement. Plus tard, une explication rationnelle finira par sortir de la bouche d’un Youtubeur scientifique, qui expliquera comment la réverbération de la lumière peut produire certaines illusions d’optique, ou par celle d’un psychologue, qui consacrera un podcast à décrire les mécanismes de la fatigue, ces mêmes mécaniques capables de provoquer des hallucinations.

    Les années passent, et avec elles, la maîtrise de mon aptitude se solidifie. Je manie de mieux en mieux la chose. J’ai une petite amie à Québec, une autre à Sydney et une troisième à Berlin. Je me suis fait apparaître à plusieurs reprises en pleine forêt amazonienne, devant une tribu reculée qui m’a pris pour un Dieu. J’ai campé plusieurs jours sur l’île Amsterdam, petit morceau de France dans l’océan Indien. J’aime ce pouvoir maintenant que je sais le maîtriser. Je ne le crains plus. Je sens qu’il ne peut rien m’arriver. Je me trompe.

    C’est un samedi soir, jour d’hiver en France, et je me dépêche d’engloutir un repas avant de sortir. Dehors, il fait froid, il neige, mes amis m’attendent au pub. On compte écluser quelques bières et faire une ou deux parties de billard avant d’aller danser. J’ai rompu avec mes petites amies de Sydney et de Berlin. Je vois encore celle de Québec, mais plus comme sexfriend… Avant de sortir, j’attrape une pomme. Je la mangerai en route. Trois kilomètres séparent mon appartement du pub irlandais où mes amis et moi avons nos habitudes. Il fait vraiment froid, peut-être un degré. Voire zéro. Je croque dans ma pomme tout en marchant, et c’est à ce moment-là que ça arrive.

    Un morceau du fruit, pas suffisamment mâché, se coince dans mon gosier. J’étouffe. Autour de moi : personne. Je ne parviens plus à respirer, je tousse, je n’arrive pas à expulser le morceau de pomme logé au fond de ma gorge, et l’espace d’un instant, le froid, la peur et le sentiment d’asphyxie m’évoquent le vide spatial.

    Quelques secondes avant de mourir, j’aperçois au loin la planète bleue. Mes yeux me brûlent, mes tympans me font atrocement mal, mon corps gonfle et ma salive entre en ébullition. Je vais mourir, c’est une question de secondes, et la dernière pensée qui me traverse l’esprit avant de perdre conscience pour toujours, ce sont les mots de Matheson, dans ce troquet de Californie, quelques années plus tôt.

    Do whatever you want, kid. But if I were you, I’d get rid of that thing before something bad happens…

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  • Le pouvoir des fous

    C‘est un mardi matin, quelques instants avant le conseil des ministres, que Charles Bouvier décida de massacrer toute sa famille à l’aide d’une scie-circulaire. En une vingtaine de minutes, Bouvier réduit en charpie sa femme, ses trois enfants ainsi que le chien. L’information fit scandale, si bien que le ministre de l’agriculture fut dépêché en catastrophe pour prendre la parole et ainsi répondre aux hurlements qui lui parvenaient des réseaux sociaux.

    « Le gouvernement est profondément ému par cet acte barbare, et nous sommes bien décidés à y répondre de la manière la plus ferme, notamment en procédant à l’interdiction immédiate, totale et définitive, des scies-circulaires sur le territoire de la République. »

    Sur les réseaux sociaux, on poussa un soupir de soulagement, puis l’on retourna traquer le chanteur, l’acteur, l’homme politique ou le présentateur TV à l’humour définitivement trop noir ou trop osé pour être conforme à ces valeurs progressistes qui sont les nôtres.

    Deux mois plus tard, peu de temps avant que le président de la République ne rende hommage aux martyrs de la grande guerre, l’on apprit que Tarik Benboulian, trente-quatre ans, avait décidé de faire de la soupe avec les organes génitaux de son épouse, le tout assaisonné d’une poignée de romarin, de sel et d’huile d’olive.

    « Toujours les mêmes ! » hurla la droite des réseaux sociaux, demandant à ce que l’on rétablisse la peine de mort, la torture, et que l’on rouvre les bagnes pour y faire travailler à vie et dans la douleur ces fumiers d’assassins qui salissaient tout espoir d’appliquer un jour le vivre-ensemble à notre beau pays.

    Le secrétaire d’Etat à la gastronomie pris alors aussitôt la parole, assurant que le gouvernement n’allait pas en rester là, et allait édicter de manière imminente, une loi dévolue à réguler la vente d’huile d’olive, de romarins, et qu’une surveillance toute particulière serait appliquée afin de garder à l’œil les consommateurs d’herbes de Provence.

    Lorsque trois mois plus tard, Jacques Grosbouillon assassina son voisin ainsi que toute la famille de ce dernier, arrachant leurs cervelles de leurs têtes pour en faire de la terrine de campagne, les réseaux sociaux tonitruèrent à l’unisson que c’était un scandale, et que le pouvoir avait vraiment intérêt à agir avant que le retour des années sombres ne se fasse sentir.

    Le président de la République prit alors la parole en personne, et annonça qu’aucune mesure ne serait prise par le pouvoir. Devant les cris de protestations en provenance de l’Internet, il se dépêcha de préciser qu’il était déjà interdit depuis bien longtemps de se trouver en possession d’une cervelle sur le territoire de la République, et que cette loi avait été rigoureusement appliquée par le bon peuple de France.

  • Pendant ce temps-là, à Hollywood