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Un conte moderne

Debout devant son miroir, Mattéo ne s’était sans doute jamais senti aussi stressé.
C’était son premier rencard, faut dire. Et à 21 ans, on a accumulé beaucoup de frustration à l’endroit du sexe faible. Papy avait beau lui dire que c’était facile, une femme, qu’il suffisait de lui promettre tout ce qu’elle voulait, et que même si elle n’y croyait pas, elle rentrerait quand même dans ce jeu d’illusions, parce que les femmes, ça reste pragmatique avant tout, et que promettre la vie d’un millionnaire pour finir par offrir celle d’un cadre moyen, c’est du domaine de l’acceptable, quand on est une femme pas trop naïve.Mais papy avait grandi dans les années 60, à une époque où aborder une femme dans la rue n’était pas considéré comme une agression sexuelle. À une époque où le moindre dérapage, la moindre blague graveleuse, ne risquait pas non plus de finir sur Internet, commenté et retweeté à l’infini par les oracles de la bonne morale, ligueurs de vertu des temps modernes. Papy, il aurait bien pu flanquer des mains aux fesses quand il avait l’âge de son petit-fils, que ça ne l’aurait pas conduit au violon. Il venait d’un autre temps, papy. Et ce temps jadis, aux yeux de Mattéo, c’était quelque chose comme l’ère Carbonifère.
Dans le grand lexique de la novlangue actuelle, on aurait facilement pu dire de Mattéo qu’il était un Incel. Vous savez, ces gamins qui n’ont pas de petites amies, finissent par se sentir humiliés par les filles au point de leur vouer une haine farouche, et préfèrent, au fond, se palucher devant du porno violent, histoire d’expurger leur rancœur. On aurait pu le dire, oui. Mais on se serait trompé. Mattéo était un gosse paumé dans un corps d’adulte. Résolument hétérosexuel à une époque où l’être était considéré comme réactionnaire, il était partagé entre sa peur des femmes et son attirance pour elles. Comme beaucoup de gamins de son âge, vous me direz… Mais sans doute était-ce un peu plus le cas pour lui, pour être honnête, au vu du nombre d’obstacles majorés qu’il était amené à devoir affronter.
Bourré de complexes, sans la moindre confiance en lui, il lui en avait fallu, du courage, pour finir par inviter Sylvie. Il avait rejoué la scène des centaines de fois dans sa tête. Il se voyait aller acheter son petit pain au raisin quotidien, oser lui tendre ce petit mot qu’il avait mis des jours à écrire, puis s’en aller, espérant une réponse par SMS de cette apprentie pâtissière de son cœur. Sur le petit mot, il avait écrit un poème, puis inscrit son numéro. Un vrai poème, écrit par lui, personnellement, sans aucune aide de ChatGPT, Grok ou Claude, de la poésie analogique issue d’une intelligence relative, mais authentiquement organique : la sienne. Il était question d’amour, de fleurs, d’avenir, de passion, c’était un collier de niaiseries enfilées les unes sur les autres, mais des niaiseries d’une sincérité indéniable. Et c’était ça qui pouvait faire la différence.
Le moment où il avait reçu le fameux SMS, la réponse tant attendue, avait probablement été l’instant le plus intense de toute sa vie. « sété tré joli » avait commenté la pâtissière. Et elle avait ajouté cet émoticône du petit bonhomme qui envoie un baiser avec un cœur. Dans le langage numérique, on n’envoyait jamais un tel émoticône sans raison. Il était lourd de sens, celui-là. Un émoticône qui envoie un clin d’œil, et ç’aurait été la douche froide, un simple signe de sympathie avec une fin de non-recevoir, le « cordialement » des relations hommes-femmes. À peine moins humiliant qu’un ghosting. Mais là… C’était tout un champ des possibles qui s’ouvrait à Mattéo. Son papy aurait été fier !
Il y avait ensuite eu tous ces échanges. Elle était fan de Jul. Lui ne pouvait pas le sacquer, mais il devint son plus grand admirateur pour satisfaire sa dulcinée. Il aimait plutôt la musique d’Ariana Grande, mais comme Sylvie la trouvait « tro prétenssieuse », il se rangea à son opinion. L’amour vaut bien quelques compromissions. C’était touchant de les voir communiquer ainsi depuis leur candeur respective. Lui, dont le manque d’estime de soi avait ravagé de névroses tout sens du courage, toute témérité ; et elle, encore vierge de toute influence féministe, voyant les hommes comme des individus étranges, parfois attirants, et dont elle sentait bien qu’elle était dépendante de leur attention.
Sylvie était un petit bout de femme de 18 ans, les cheveux toujours attachés en arrière, de petites lunettes rectangulaires trop grandes, fichées sur son nez, et qu’elle ne cessait de remettre en place d’un mouvement de l’index qui avait fini par devenir un tic. Issue d’un milieu modeste, elle n’avait pas une grande culture littéraire, mais avait tout de même vu quelques Walt Disney. Elle connaissait l’image d’Épinal du prince charmant. Et il lui semblait que Mattéo était plutôt charmant, à défaut d’être un prince.
Après plusieurs semaines et bien des économies, Mattéo avait fini par lui proposer le grand jeu : un dîner au restaurant. Ce truc, c’était un indémodable. Dans tous les pays du monde et à toutes les époques, une femme qui se faisait inviter au resto se retrouvait dans ses petits souliers. Il avait bien pris soin de lui demander si elle était végétarienne (elle ne l’était pas) ou si elle avait des préférences particulières en termes culinaires (elle n’en avait pas non plus) et avait choisi de l’emmener Chez Yvonne, au centre-ville de Strasbourg. Par snobisme, uniquement. Mattéo n’avait jamais été au restaurant de sa vie, si on excepte quelques passages à McDo et un au Buffalo Grill, avec papy. Chez Yvonne, c’était cet endroit qui brillait par la qualité de sa clientèle, composée de politiques, d’acteurs et d’autres membres du showbiz. C’est qu’il avait envie de l’impressionner, sa belle.
Un jeune couple d’Alsaciens qui part dîner au restaurant, quoi de plus banal pour l’observateur, mais Mattéo avait l’impression d’y jouer sa vie. Il l’avait vue arriver de loin, place Kléber, avec une robe rouge qu’elle avait dû emprunter et qui la boudinait un peu. Elle avait lâché ses cheveux, lesquels lui retombaient parfois sur le visage, alors elle les remettait en place d’un geste de la main qui foudroyait de tendresse son soupirant.
On avait parlé musique, boulot, on s’était un peu raconté sa vie, son passé, on avait évoqué ses origines sociales (classe moyenne inférieure pour Mattéo, prolétariat pour Sylvie) et puis il avait sorti sa carte bleue et avait réglé l’addition. Sylvie s’était sentie, pour la première fois de sa vie, comme une princesse.
C’était la nuit lorsqu’ils sortirent du restaurant. Sylvie tenait Mattéo par le bras. Elle s’appuyait contre son épaule, et cela donnait une sorte de démarche mutuelle maladroite, comme un couple de manchots désynchronisés peinant à s’accorder sur le rythme à suivre. Mais c’était toute l’allégorie de la jeunesse amoureuse : des rapports maladroits mais sincères, des sentiments forts mais si durs à exprimer. Et arriva le moment du baiser.
Il s’était entraîné des centaines, des milliers de fois, Mattéo. Sur sa main, sur le miroir, même sur le poster d’Ariana Grande qui trônait dans sa chambre, au-dessus de son lit (et qu’il devrait penser à retirer avant que Sylvie ne tombe dessus)… Il s’était avancé, les lèvres semi-ouvertes, alors que de son côté, Sylvie entamait une manœuvre identique, et c’était là que le drame était advenu.
Le caséum, c’est une sorte de substance pâteuse, malodorante, qui s’accumule au niveau des amygdales. On en a tous, statistiquement. Mais certaines personnes en fabriquent plus que d’autres. Celles qui, comme Mattéo, ont souffert d’angines à répétition dans l’enfance, par exemple. Ça vous creuse des amygdales bien profondes, et ça favorise l’apparition de cette saloperie.
C’est pile au moment où la langue de Mattéo commençait à s’enrouler autour de celle de Sylvie qu’un gros bloc de ce fromage fétide s’échappa des fosses amygdaliennes de notre prince charmant. Il termina sous la langue de sa dulcinée, puis contre ses molaires, pour finir par s’écraser sur son palais, exhalant toute la puanteur pestilentielle contenue dans la faune bactérienne de la chose.
L’effet fut immédiat, et à la hauteur du naturel populaire de Sylvie. « Haaaan mais tu pues d’la gueule, t’es un porc ! T’as dégueulé dans ma bouche ou quoi ?! » lança-t-elle sans mesurer la portée désastreuse d’une telle accusation. Puis, à peine une seconde se passa avant qu’elle ne se mette à vomir le repas qu’elle venait de prendre. Pas loin de cinquante euros de bouffe répandus sur les pavés strasbourgeois. Incrédule, Mattéo s’était avancé pour tenir les cheveux de sa belle afin qu’ils ne soient pas gorgés de vomi (il avait vu faire dans les films) et s’était pris une énorme gifle, suivie d’un « me touche pas, putain ! »
Puis elle s’était éloignée, s’arrêtant parfois pour régurgiter de petits jets de dégueulis, comme on sème des graines au printemps. Mattéo avait l’impression d’être passé, en un quart de seconde, du paradis à l’enfer. Il rentra chez lui plus riche de deux trous. Un dans le portefeuille, l’autre dans le cœur.
Elle l’avait bloqué, évidemment. Sur tous ses réseaux. Et lorsqu’il se risqua à lui rendre visite à la boulangerie où elle travaillait, les yeux gorgés de larmes, elle fit intervenir Mohamed, l’apprenti-boulanger qui faisait près de deux mètres. « Elle veut pas t’voir. Dégage. » ordonna-t-il. Et Mattéo obtempéra, anéanti.
La dépression s’empara de lui. Il lui fallut plusieurs mois d’hospitalisation en milieu psychiatrique et une véritable camisole chimique pour réussir à sortir un bout de nez de cette mélancolie pathologique qui l’écrasait de tout son poids.
Deux années passèrent. On ne peut pas dire qu’il avait oublié Sylvie, il pensait à elle quasiment tous les jours, mais il avait réussi à passer outre, à ne plus se détruire en ruminant cette sombre mésaventure. Et puis — on devait être un samedi — et alors qu’il scrollait sur TikTok, il était tombé sur cette vidéo d’une jeune femme qui racontait son expérience. « Le mec, en sortant du resto, il a voulu me galocher, mais il puait trop d’la gueule, frère, on aurait cru qu’il avait bouffé un rat mort ! » et, partant d’un ricanement de sorcière, Sylvie, devenue streameuse, avait pointé sa caméra sur la photo de profil du compte Instagram de Mattéo, le jetant ainsi en pâture à une horde de plusieurs milliers de suiveurs aussi cruels que décérébrés.
Mattéo vivait dans un studio, au huitième étage d’un immeuble qui en comptait dix. Il les descendit en trois secondes, à la vitesse de la gravité. Il s’écrasa sur le sol dans un étrange bruit sourd qui évoquait un mélange de concassage de viande et d’os. Un jeune homme d’une vingtaine d’années, qui se trouvait à moins de trois mètres, faillit se le prendre sur la tête. Lorsqu’il comprit ce qu’il venait d’arriver, il sortit son smartphone, le braqua sur le cadavre de Mattéo, devenu bouillie de sang et de viande morte, et commenta : « Wesh, c’est une dinguerie, frérot ! »
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Si ma tante en avait…

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Tout un fromage !

Renée était pliée en deux sur la cuvette des toilettes. Oh misère, quelle gueule de bois… Elle se vidait par tous ses orifices et si elle avait été en mesure de penser, elle se serait faite la promesse de ne plus jamais toucher une goutte d’alcool. Et pourtant, chaque année à la même date, elle revenait sur cette bonne résolution. Le Grand Sabbat était l’occasion pour elle de se murger avec les copines et lorsqu’elles étaient toutes là, réunies autour de la table de banquet à évoquer leurs faits d’armes autour de grandes tartines de fromage made-in-Renée, l’alcool coulait à flots.
Il faut dire que la période était prospère pour les sorcières. Dernièrement, l’humanité avait sombré dans la plus abyssale des sottises et, manipulée en amont par ces talentueuses jeteuses de sorts, s’était fait l’écho d’absurdités idéologiques confinant à la psychiatrie.
L’Homme, lorsqu’il se croyait du côté de la vertu, n’avait pas de limites. Il était prêt à imposer à ses contemporains des comportements et manières de vivre relevant de la folie furieuse. Dans le cas où ces mœurs clamés vertueux n’étaient pas respectés, il s’octroyait le droit de sortir de l’humanité ses adversaires idéologiques. Je suis le Bien, si t’opposes à moi, c’est que tu es le Mal, et tuer le mal n’est pas un crime, se répétait en boucle le vertueux, si bien que d’idéologue il devenait psychotique. Nazis, Khmers rouges et autres fanatiques religieux de tout poil n’avaient cessé d’illustrer cette règle intangible au cours de l’Histoire humaine.
Renée avait passé sa soirée de la veille à rire des anecdotes de ses consœurs. Et lorsqu’elle rigolait, elle ne faisait plus attention à ce qu’elle buvait. Mais bon sang, ces histoires de trottoirs plus larges pour éviter les agressions, d’indifférenciation des sexes, de déconstruction, le tout porté au nu par de jeunes personnes naïves souvent aux limites de l’inculture et sans le moindre esprit introspectif, voilà qui était un coup de maître de la part de ses sœurs. Jadis, les tentatives des sorcières pour corrompre le genre humain s’étaient soldées, à relativement court terme, par des échecs. La violence des idéologies antagonistes du XXe siècle avait démontré les failles de ces sortes de logiques meurtrières. Elles ne duraient pas. Comme d’une maladie, l’humanité finissait par s’en débarrasser, et bien souvent dans le sang et les flammes.
Avec cette nouvelle sorte d’aliénation, point de sang, point de flammes, mais une lente dégénérescence de la société, où toute règle, toute morale étant jugée réactionnaire et donc nazie par les gardiens de la vertu, dispensait à jamais ce même camp du Bien d’en inventer une nouvelle. La seule règle de la secte étant qu’il était interdit de critiquer et la secte et son dogme. Pudeur, courtoisie, beauté, classe, toutes ces valeurs qui composaient jadis le socle de la civilisation se retrouvaient moquées, ostracisées, ridiculisées comme autant de jalons d’un monde dont il fallait à tout prix se débarrasser.
Renée n’était ni féministe, ni antiraciste, ni woke ni pro-trans, elle était une sorcière qui avait signé, comme toutes les sorcières, un pacte avec le diable. Et de ce pacte découlait une conduite qu’adoptait toute sorcière. Viser la destruction de l’humanité par tous les moyens possibles et imaginables. Celui-ci n’en était qu’un parmi tant d’autres.
Plus tard, assise devant son mug « J’M Belzébuth » dans lequel un alka-Seltzer finissait de se dissoudre, Renée se massait les tempes quand elle entendit frapper à sa porte. Qui venait donc l’importuner aussi tôt un dimanche matin ? Un rapide coup d’œil au travers du judas lui permis de découvrir le visage de l’importune. Cheveux bleus et violets, coupés courts, la moitié droite du crâne rasée, des anneaux au nez, aux lèvres, aux sourcils et probablement ailleurs dans des zones invisibilisées par les vêtements, vêtue d’un t-shirt mauve où l’on pouvait lire peint en gris « ACAB » à côté d’un symbole de poing levé, la caricature du progrès se tenait à l’entrée du domicile de Renée. Son large sourire faisait ressortir un immonde vert-à-lèvres qui rappela aussitôt à notre sorcière l’album « Astérix en Helvétie », où les vestales incarnant la décadence rivalisaient d’imagination pour s’enlaidir.
Renée était amusée par cette espèce d’idolâtrie que ces femelles humaines ressentaient pour sa personne. Dans les cercles du pouvoir médiatique, elle était l’invitée de référence des émissions où il était question de déconstruction, de pouvoir patriarcale blanc ci-genre, de culture du viol, d’humour oppressif, et toutes ces inventions démoniaques sorties des nombreux conclaves de sorcières durant lesquels les suppôts de Satan complotaient sur la meilleure façon de pousser l’humanité à sa perte. La fille de l’autre côté de la porte ne deviendrait jamais sorcière. Trop bête, et probablement trop bienveillante. Faire le mal, c’était un combat de judo qui consistait à utiliser la vertu des humains contre leur propre race, les persuadant ainsi qu’ils étaient des êtres bons alors qu’ils faisaient objectivement le mal. Il fallait être futé pour faire le mal, le penser, le conspirer dans tous ces détails que le rendaient efficace. Et la plupart des spécimens du type de celui qui attendait devant la porte était tout juste pourvu d’une cervelle.
« J’ai lu TOUS-VOS-LIVRES, madame Latourbe ! » se vantait la jeune fille assise face à la sorcière, un mug de chicorée fumante devant elle. Renée pouffa intérieurement. Des livres, elle n’en avait écrit aucun. Elle utilisait plusieurs nègres pour ce travail rébarbatif, des auteurs sans talents qui ne voyaient pas d’offense à écrire pour quelqu’un d’autre, du moment qu’ils étaient payés. Il y avait six livres signés Renée Latourbe. « Comment déconstruire son petit-ami » « Le féminisme du XXIe siècle face au néonazisme patriarcal blanc », « humour oppressif : comment les comiques font le jeu de la Réaction » « Charge mentale : de quelle manière l’homme oppresse la femme en étant lui-même » « Politique du genre : pourquoi l’homme blanc a imposé une sexualité oppressive » … Tous ces poncifs du progressisme réassemblés dans tous les sens suffisaient à plaire à son lectorat d’illuminées. À vingt euros le livre, l’avenir financier de Renée était assuré grassement. La femme (Renée supposait qu’il s’agissait d’une femme, sans vouloir mégenrer son interlocutrice) ne cessait de déblatérer, réactivant ainsi chez la sorcière un début de migraine.
« Pardonnez-moi un instant, siffla t’elle, j’ai besoin de prendre une aspirine. »
Renée s’éloigna vers la salle de bain, et alors qu’elle cherchait de quoi calmer sa migraine sur le retour, elle entendait sa groupie qui s’extasiait sur les photos accrochées au mur. « Oh ! Une photo de vous avec Sandrine Rousseau ! Oh une autre avec Caroline de Haas ! Tiens ? Mais ça n’est pas Robin Di Angelo sur celle-ci ? » et Renée oyait ainsi son invitée énumérer les noms de ses consœurs. « Oh ! Une cuve remplie d’enfants morts ! Attendez… Quoi ?! »
Et merde. La fouineuse avait poussé la curiosité jusqu’à ouvrir la porte de la cave où chaque année Renée préparait son fromage en vue du sabbat. Un fromage de gosses comme elle seule en avait le secret, avec juste ce qu’il fallait de paprika, de thym, de sel de céleri et quelques mômes entre quatre et six ans. Un régal à propos duquel sa sororité la couvrait d’éloges à chaque nouveau festin.
« Je…Sont-ce des enfants de nazis ? »interrogea notre ingénue progressiste avant de se voir rétamer par un formidable coup de pelle. « Ils sont utiles, mais qu’est-ce qu’ils sont cons… » maugréa Renée, la pelle ensanglantée à la main et soudain d’humeur noir. Car si tuer ne la dérangeait pas (elle était plutôt douée pour cette activité qu’elle considérait comme un loisir) le gaspillage avait le don de la mettre en colère. Ses cuves étant pleine, et le cadavre de la jeune femme de toutes façons bien trop gros, elle ne pourrait en tirer le moindre fromage. Même pas de quoi s’enfiler une tartine. Ça lui faisait l’effet de jeter à la poubelle un gros gâteau fumant qui sort à peine du four.
Un coup de fil plus tard, elle avait retrouvé le sourire. Sa bonne amie Adnée, antique sorcière de cent-dix-neuf ans, viendrait lui prendre le cadavre pour en faire du pâté. Adnée était au pâté ce que Renée était au fromage, à cette différence près que l’âge des ingrédients n’avaient que peu d’importance pour la confection de terrines humaines. Lorsqu’aux alentours de trois heures du matin, elles chargèrent ensemble le corps de la petite curieuse dans le coffre de la deux-chevaux d’Adnée, cette dernière lâcha en ahanant: « Tu vois, à chaque problème sa solution ! C’était pas la peine d’en faire un fromage ! »
Et les deux sorcières partirent d’un rire démoniaque qui sembla durer une éternité.
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L’Arbre unique

C’était une autre magnifique journée ensoleillée qui commençait. L’astre du jour, gigantesque, éclairait l’Arbre de ses rayons bienfaisants. Joshua était assit sur l’une des plus hautes branches, et ses jambes pendaient dans le vide. Il avait roulé une feuille de plyme, cette plante feuillue qui poussait un peu partout, pour s’en faire une cigarette et fumait lentement en prenant bien garde de ne pas se faire prendre par sa mère. Plus bas, Gédéon était occupé à cuisiner et les bonnes odeurs de légumes et de viande grillée remontaient au nez de Joshua qui en avait l’eau à la bouche.
L’Arbre, c’était tout ce qu’il connaissait du monde. Énorme, massif, aux ramifications multiples, il siégeait tel un maître des horloges. La branche la plus fine faisait dans les deux cents jalons. Un jalon, c’était un corps d’homme étendu à terre, bras contre corps, de la tête aux pieds. La ramification la plus épaisse connue de l’Arbre faisait plus de six milles jalons. À chaque niveau était établi un village mais Joshua n’en connaissait qu’une poignée. Lui-même avait grandi à Shushna, un bourg de mi-hauteur du haut duquel la vue, déjà magnifique, dépassait les branchages et tout le fourbi qui se trouvait à proximité de la racine et qui empêchaient de voir au loin.
L’Arbre fournissait à ceux qui vivaient sur ses branches une protection complète. Aux craquelures de son écorce, on pouvait recueillir de l’eau fraîche, et sur son bois poussaient quantité de végétaux succulents à cuisiner. Les bestioles qu’on pouvait facilement trouver ça et là, accrochées au tronc sur lequel elles cherchaient leur propre nourriture, donnaient autant de viandes savoureuses à faire rôtir, frire ou bouillir. La température était égale à tout moment de la journée, de l’année. Autour de vingt-trois degrés. L’endroit était, en définitif, un vrai petit paradis.
Joshua avait dans l’idée de se rendre au marché. Pour cela, il lui fallait descendre plusieurs niveaux, peut-être quatre ou cinq, et à cette simple idée la lassitude le gagnait. Il reluquait avec envie Gédéon qui s’affairait à la préparation de son festin. « Tu n’inviterais donc pas un bon ami à partager ta pitance ? » lança Joshua d’un ton plein de supplication. Gédéon fronça les sourcils, réfléchit un instant et répondit « C’est d’accord, contre une vingtaine de tes cigarettes ! »
La négociation fût brève et s’arrêta sur le chiffre douze, ce qui tombait bien car Joshua n’en avait pas roulé d’avantage. Sur l’Arbre, chacun monnayait du mieux qu’il pouvait les qualités dont il était pourvu, et Joshua était un excellent rouleur de cigarettes.
Le repas dura une bonne demi-heure. Chacun mangeait silencieusement brisant parfois son mutisme par une remarque sur la qualité de la viande, sur la sauce, que Gédéon avait une fois de plus magnifiquement réussi, sur ces épices qui rendaient le tout à la fois succulent, tendre et raffiné.
Lorsque les assiettes furent enfin vides, Gédéon rota bruyamment, ce qui fit éclater de rire son camarade de festin. Puis chacun s’alluma une cigarette tirée du butin récemment acquit par Gédéon.
« J’ai envie de descendre au marché de Luzam » dit Joshua, tirant sur sa sèche le regard au loin. J’aimerais que tu viennes avec moi. Tu sais que je déteste me retrouver seul au milieu d’une foule… » Gédéon opina du chef. Une petite expédition là-bas lui permettrait sûrement de dégotter quelques ingrédients en vue d’un prochain festin. Le marché de Luzam avait la réputation méritée d’être abondamment achalandé.
Après avoir prévenu sa mère de son départ et lui avoir demandé si elle désirait qu’ils en profitent pour lui ramener quelques victuailles, les deux amis prirent la route. C’était une sorte de chemin en colimaçon tracé il y a de cela bien longtemps tout autour de l’Arbre afin de faciliter la circulation commerciale. La grimpette, c’était toujours agréable quand on était jeune, mais avec un sac rempli de denrées sur le dos, ça pouvait vite devenir pénible.
Le voyage dura un peu plus d’une heure et demi et lorsque nos deux amis arrivèrent à destination, la place du marché était en pleine effervescence. Les échoppes de marchands, collées les unes aux autres, étaient copieusement garnies de marchandises, majoritairement des denrées alimentaires, et l’on entendait les commerçant rivaliser d’audace dans l’étalage de leurs boniments pour attirer à eux les clients potentiels. Rapidement, Gédéon repéra l’étale du vieux Goujon, un ami de son père et qui s’était spécialisé dans la négoce d’épices en tout genre. Sur l’Arbre, les épices étaient particulièrement recherchées car c’était elles qui permettaient d’assaisonner les viandes dont le goût était, sans cela, particulièrement neutre. « On se retrouve plus tard ? » Lança Gédéon à son ami, lequel opina du chef avant de s’éloigner de son côté.
Car la véritable raison qui avait poussé Joshua à faire route vers le marché de Luzam n’avait rien à voir avec la gourmandise. Il savait qu’ici, il trouvait Lodia, la belle Lodia. Ils s’écrivaient depuis deux mois maintenant, et chaque soir, dans son lit, quand tout le monde dormait déjà, il relisait ses lettres et s’enivraient de ses mots. C’était le genre de choses dont on ne parle pas avec ses amis, on a vite fait de se faire railler, alors c’était une bonne chose que Gédéon parte de son côté.
Elle était là, assise sur un banc entre l’échoppe du marchand de cuillères et la petite fontaine creusée dans l’écorce où étaient en train de se rafraîchir une poignée d’enfants. Elle le vit et sourit. Lui, rougit et s’avança. Son cœur battait la chamade. Il avait l’impression que le sol tremblait sous ses pieds.
Mais le terre tremblait véritablement et les échoppes s’entrechoquaient les unes contre les autres. Les gens tombaient, et Joshua vit avec horreur Lodia glisser vers le bord de l’Arbre. Au-delà, c’était le vide et la chute, la mort assurée. Tout le monde hurlait, chacun tentait de s’accrocher à ce qu’il pouvait mais régulièrement, les tremblements, toujours plus intenses, avaient raison de la force physique de ces désespérés. Ils lâchaient et se retrouvaient propulsés dans le vide.
Joshua se précipita vers Lodia et réussit à lui attraper la main in extremis. Un instant plus tard, elle aurait été perdue. De sa main droite, il se cramponnait de toutes ses forces au pied du banc, fiché dans l’écorce. De l’autre, il tenait Lodia mais il sentait qu’elle lui échappait, ça n’était plus qu’une questions de secondes avant que sa main ne glisse et qu’elle tombe elle aussi, accompagnant dans la mort tous ces pauvres gens qui l’avait précédé dans l’abîme. Soudain, ce fut comme si le ciel et la terre inversaient leurs positions. Il ne servait plus à rien de se s’agripper à quoique ce soit car c’était comme si la pesanteur n’existait plus. Les corps flottaient, le visage cinglé de vent, l’Arbre lui-même semblait comme découplé de toute stabilité. « Je t’aime ! » hurla Joshua à Lodia avant que sa main ne lui échappe définitivement. Il vit son corps s’éloigner, il vit le sol se rapprocher, si vite, et puis, ainsi que tous les autres habitants de l’Arbre, il ne vit plus rien.
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« C’est pas moi, j’ai rien fait ! »
Marco tenait ses mains en l’air, comme un voleur mis en joue par des gendarmes. Du haut de ses huit ans, il savait parfaitement quel genre d’argumentaire développer en cas de bêtise. « C’était comme ça quand je suis arrivé ! » jura t-il à sa mère qui contemplait, les bras croisés et les sourcils froncés, le résultat des âneries de son fils. À ses pieds, c’était une catastrophe. Il y avait de la terre et éclats de verre partout, un vrai massacre. « Je t’ai dit cent fois de ne pas jouer ici ! File dans ta chambre , tu es puni !» cria t-elle à l’endroit de son fils, lequel parti en faisant semblant de pleurer, bien content d’échapper à la fessée. Elle se saisit ensuite en soupirant d’une balayette et d’une pelle et s’agenouilla pour ramasser les débris, prenant garde de ne pas se couper avec les morceaux de verre. Ça lui faisait quelque chose, tout de même. C’était un cadeau de sa mère, et depuis douze ans, elle en prenait un soin particulier, au point qu’elle avait réussit à le maintenir en vie au-delà de toute espérance. Elle soupira à nouveau et se rasséréna. Demain, elle se rendrait à la jardinerie. Elle y trouverait sûrement un nouveau bonsaï.
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Koukouibou

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Le pouvoir des fous

C‘est un mardi matin, quelques instants avant le conseil des ministres, que Charles Bouvier décida de massacrer toute sa famille à l’aide d’une scie-circulaire. En une vingtaine de minutes, Bouvier réduit en charpie sa femme, ses trois enfants ainsi que le chien. L’information fit scandale, si bien que le ministre de l’agriculture fut dépêché en catastrophe pour prendre la parole et ainsi répondre aux hurlements qui lui parvenaient des réseaux sociaux.
« Le gouvernement est profondément ému par cet acte barbare, et nous sommes bien décidés à y répondre de la manière la plus ferme, notamment en procédant à l’interdiction immédiate, totale et définitive, des scies-circulaires sur le territoire de la République. »
Sur les réseaux sociaux, on poussa un soupir de soulagement, puis l’on retourna traquer le chanteur, l’acteur, l’homme politique ou le présentateur TV à l’humour définitivement trop noir ou trop osé pour être conforme à ces valeurs progressistes qui sont les nôtres.
Deux mois plus tard, peu de temps avant que le président de la République ne rende hommage aux martyrs de la grande guerre, l’on apprit que Tarik Benboulian, trente-quatre ans, avait décidé de faire de la soupe avec les organes génitaux de son épouse, le tout assaisonné d’une poignée de romarin, de sel et d’huile d’olive.
« Toujours les mêmes ! » hurla la droite des réseaux sociaux, demandant à ce que l’on rétablisse la peine de mort, la torture, et que l’on rouvre les bagnes pour y faire travailler à vie et dans la douleur ces fumiers d’assassins qui salissaient tout espoir d’appliquer un jour le vivre-ensemble à notre beau pays.
Le secrétaire d’Etat à la gastronomie pris alors aussitôt la parole, assurant que le gouvernement n’allait pas en rester là, et allait édicter de manière imminente, une loi dévolue à réguler la vente d’huile d’olive, de romarins, et qu’une surveillance toute particulière serait appliquée afin de garder à l’œil les consommateurs d’herbes de Provence.
Lorsque trois mois plus tard, Jacques Grosbouillon assassina son voisin ainsi que toute la famille de ce dernier, arrachant leurs cervelles de leurs têtes pour en faire de la terrine de campagne, les réseaux sociaux tonitruèrent à l’unisson que c’était un scandale, et que le pouvoir avait vraiment intérêt à agir avant que le retour des années sombres ne se fasse sentir.
Le président de la République prit alors la parole en personne, et annonça qu’aucune mesure ne serait prise par le pouvoir. Devant les cris de protestations en provenance de l’Internet, il se dépêcha de préciser qu’il était déjà interdit depuis bien longtemps de se trouver en possession d’une cervelle sur le territoire de la République, et que cette loi avait été rigoureusement appliquée par le bon peuple de France.
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Pendant ce temps-là, à Hollywood
