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Poor lonesome hipster

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L’Arbre unique

C’était une autre magnifique journée ensoleillée qui commençait. L’astre du jour, gigantesque, éclairait l’Arbre de ses rayons bienfaisants. Joshua était assit sur l’une des plus hautes branches, et ses jambes pendaient dans le vide. Il avait roulé une feuille de plyme, cette plante feuillue qui poussait un peu partout, pour s’en faire une cigarette et fumait lentement en prenant bien garde de ne pas se faire prendre par sa mère. Plus bas, Gédéon était occupé à cuisiner et les bonnes odeurs de légumes et de viande grillée remontaient au nez de Joshua qui en avait l’eau à la bouche.
L’Arbre, c’était tout ce qu’il connaissait du monde. Énorme, massif, aux ramifications multiples, il siégeait tel un maître des horloges. La branche la plus fine faisait dans les deux cents jalons. Un jalon, c’était un corps d’homme étendu à terre, bras contre corps, de la tête aux pieds. La ramification la plus épaisse connue de l’Arbre faisait plus de six milles jalons. À chaque niveau était établi un village mais Joshua n’en connaissait qu’une poignée. Lui-même avait grandi à Shushna, un bourg de mi-hauteur du haut duquel la vue, déjà magnifique, dépassait les branchages et tout le fourbi qui se trouvait à proximité de la racine et qui empêchaient de voir au loin.
L’Arbre fournissait à ceux qui vivaient sur ses branches une protection complète. Aux craquelures de son écorce, on pouvait recueillir de l’eau fraîche, et sur son bois poussaient quantité de végétaux succulents à cuisiner. Les bestioles qu’on pouvait facilement trouver ça et là, accrochées au tronc sur lequel elles cherchaient leur propre nourriture, donnaient autant de viandes savoureuses à faire rôtir, frire ou bouillir. La température était égale à tout moment de la journée, de l’année. Autour de vingt-trois degrés. L’endroit était, en définitif, un vrai petit paradis.
Joshua avait dans l’idée de se rendre au marché. Pour cela, il lui fallait descendre plusieurs niveaux, peut-être quatre ou cinq, et à cette simple idée la lassitude le gagnait. Il reluquait avec envie Gédéon qui s’affairait à la préparation de son festin. « Tu n’inviterais donc pas un bon ami à partager ta pitance ? » lança Joshua d’un ton plein de supplication. Gédéon fronça les sourcils, réfléchit un instant et répondit « C’est d’accord, contre une vingtaine de tes cigarettes ! »
La négociation fût brève et s’arrêta sur le chiffre douze, ce qui tombait bien car Joshua n’en avait pas roulé d’avantage. Sur l’Arbre, chacun monnayait du mieux qu’il pouvait les qualités dont il était pourvu, et Joshua était un excellent rouleur de cigarettes.
Le repas dura une bonne demi-heure. Chacun mangeait silencieusement brisant parfois son mutisme par une remarque sur la qualité de la viande, sur la sauce, que Gédéon avait une fois de plus magnifiquement réussi, sur ces épices qui rendaient le tout à la fois succulent, tendre et raffiné.
Lorsque les assiettes furent enfin vides, Gédéon rota bruyamment, ce qui fit éclater de rire son camarade de festin. Puis chacun s’alluma une cigarette tirée du butin récemment acquit par Gédéon.
« J’ai envie de descendre au marché de Luzam » dit Joshua, tirant sur sa sèche le regard au loin. J’aimerais que tu viennes avec moi. Tu sais que je déteste me retrouver seul au milieu d’une foule… » Gédéon opina du chef. Une petite expédition là-bas lui permettrait sûrement de dégotter quelques ingrédients en vue d’un prochain festin. Le marché de Luzam avait la réputation méritée d’être abondamment achalandé.
Après avoir prévenu sa mère de son départ et lui avoir demandé si elle désirait qu’ils en profitent pour lui ramener quelques victuailles, les deux amis prirent la route. C’était une sorte de chemin en colimaçon tracé il y a de cela bien longtemps tout autour de l’Arbre afin de faciliter la circulation commerciale. La grimpette, c’était toujours agréable quand on était jeune, mais avec un sac rempli de denrées sur le dos, ça pouvait vite devenir pénible.
Le voyage dura un peu plus d’une heure et demi et lorsque nos deux amis arrivèrent à destination, la place du marché était en pleine effervescence. Les échoppes de marchands, collées les unes aux autres, étaient copieusement garnies de marchandises, majoritairement des denrées alimentaires, et l’on entendait les commerçant rivaliser d’audace dans l’étalage de leurs boniments pour attirer à eux les clients potentiels. Rapidement, Gédéon repéra l’étale du vieux Goujon, un ami de son père et qui s’était spécialisé dans la négoce d’épices en tout genre. Sur l’Arbre, les épices étaient particulièrement recherchées car c’était elles qui permettaient d’assaisonner les viandes dont le goût était, sans cela, particulièrement neutre. « On se retrouve plus tard ? » Lança Gédéon à son ami, lequel opina du chef avant de s’éloigner de son côté.
Car la véritable raison qui avait poussé Joshua à faire route vers le marché de Luzam n’avait rien à voir avec la gourmandise. Il savait qu’ici, il trouvait Lodia, la belle Lodia. Ils s’écrivaient depuis deux mois maintenant, et chaque soir, dans son lit, quand tout le monde dormait déjà, il relisait ses lettres et s’enivraient de ses mots. C’était le genre de choses dont on ne parle pas avec ses amis, on a vite fait de se faire railler, alors c’était une bonne chose que Gédéon parte de son côté.
Elle était là, assise sur un banc entre l’échoppe du marchand de cuillères et la petite fontaine creusée dans l’écorce où étaient en train de se rafraîchir une poignée d’enfants. Elle le vit et sourit. Lui, rougit et s’avança. Son cœur battait la chamade. Il avait l’impression que le sol tremblait sous ses pieds.
Mais le terre tremblait véritablement et les échoppes s’entrechoquaient les unes contre les autres. Les gens tombaient, et Joshua vit avec horreur Lodia glisser vers le bord de l’Arbre. Au-delà, c’était le vide et la chute, la mort assurée. Tout le monde hurlait, chacun tentait de s’accrocher à ce qu’il pouvait mais régulièrement, les tremblements, toujours plus intenses, avaient raison de la force physique de ces désespérés. Ils lâchaient et se retrouvaient propulsés dans le vide.
Joshua se précipita vers Lodia et réussit à lui attraper la main in extremis. Un instant plus tard, elle aurait été perdue. De sa main droite, il se cramponnait de toutes ses forces au pied du banc, fiché dans l’écorce. De l’autre, il tenait Lodia mais il sentait qu’elle lui échappait, ça n’était plus qu’une questions de secondes avant que sa main ne glisse et qu’elle tombe elle aussi, accompagnant dans la mort tous ces pauvres gens qui l’avait précédé dans l’abîme. Soudain, ce fut comme si le ciel et la terre inversaient leurs positions. Il ne servait plus à rien de se s’agripper à quoique ce soit car c’était comme si la pesanteur n’existait plus. Les corps flottaient, le visage cinglé de vent, l’Arbre lui-même semblait comme découplé de toute stabilité. « Je t’aime ! » hurla Joshua à Lodia avant que sa main ne lui échappe définitivement. Il vit son corps s’éloigner, il vit le sol se rapprocher, si vite, et puis, ainsi que tous les autres habitants de l’Arbre, il ne vit plus rien.
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« C’est pas moi, j’ai rien fait ! »
Marco tenait ses mains en l’air, comme un voleur mis en joue par des gendarmes. Du haut de ses huit ans, il savait parfaitement quel genre d’argumentaire développer en cas de bêtise. « C’était comme ça quand je suis arrivé ! » jura t-il à sa mère qui contemplait, les bras croisés et les sourcils froncés, le résultat des âneries de son fils. À ses pieds, c’était une catastrophe. Il y avait de la terre et éclats de verre partout, un vrai massacre. « Je t’ai dit cent fois de ne pas jouer ici ! File dans ta chambre , tu es puni !» cria t-elle à l’endroit de son fils, lequel parti en faisant semblant de pleurer, bien content d’échapper à la fessée. Elle se saisit ensuite en soupirant d’une balayette et d’une pelle et s’agenouilla pour ramasser les débris, prenant garde de ne pas se couper avec les morceaux de verre. Ça lui faisait quelque chose, tout de même. C’était un cadeau de sa mère, et depuis douze ans, elle en prenait un soin particulier, au point qu’elle avait réussit à le maintenir en vie au-delà de toute espérance. Elle soupira à nouveau et se rasséréna. Demain, elle se rendrait à la jardinerie. Elle y trouverait sûrement un nouveau bonsaï.
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Koukouibou

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Le pouvoir des fous

C‘est un mardi matin, quelques instants avant le conseil des ministres, que Charles Bouvier décida de massacrer toute sa famille à l’aide d’une scie-circulaire. En une vingtaine de minutes, Bouvier réduit en charpie sa femme, ses trois enfants ainsi que le chien. L’information fit scandale, si bien que le ministre de l’agriculture fut dépêché en catastrophe pour prendre la parole et ainsi répondre aux hurlements qui lui parvenaient des réseaux sociaux.
« Le gouvernement est profondément ému par cet acte barbare, et nous sommes bien décidés à y répondre de la manière la plus ferme, notamment en procédant à l’interdiction immédiate, totale et définitive, des scies-circulaires sur le territoire de la République. »
Sur les réseaux sociaux, on poussa un soupir de soulagement, puis l’on retourna traquer le chanteur, l’acteur, l’homme politique ou le présentateur TV à l’humour définitivement trop noir ou trop osé pour être conforme à ces valeurs progressistes qui sont les nôtres.
Deux mois plus tard, peu de temps avant que le président de la République ne rende hommage aux martyrs de la grande guerre, l’on apprit que Tarik Benboulian, trente-quatre ans, avait décidé de faire de la soupe avec les organes génitaux de son épouse, le tout assaisonné d’une poignée de romarin, de sel et d’huile d’olive.
« Toujours les mêmes ! » hurla la droite des réseaux sociaux, demandant à ce que l’on rétablisse la peine de mort, la torture, et que l’on rouvre les bagnes pour y faire travailler à vie et dans la douleur ces fumiers d’assassins qui salissaient tout espoir d’appliquer un jour le vivre-ensemble à notre beau pays.
Le secrétaire d’Etat à la gastronomie pris alors aussitôt la parole, assurant que le gouvernement n’allait pas en rester là, et allait édicter de manière imminente, une loi dévolue à réguler la vente d’huile d’olive, de romarins, et qu’une surveillance toute particulière serait appliquée afin de garder à l’œil les consommateurs d’herbes de Provence.
Lorsque trois mois plus tard, Jacques Grosbouillon assassina son voisin ainsi que toute la famille de ce dernier, arrachant leurs cervelles de leurs têtes pour en faire de la terrine de campagne, les réseaux sociaux tonitruèrent à l’unisson que c’était un scandale, et que le pouvoir avait vraiment intérêt à agir avant que le retour des années sombres ne se fasse sentir.
Le président de la République prit alors la parole en personne, et annonça qu’aucune mesure ne serait prise par le pouvoir. Devant les cris de protestations en provenance de l’Internet, il se dépêcha de préciser qu’il était déjà interdit depuis bien longtemps de se trouver en possession d’une cervelle sur le territoire de la République, et que cette loi avait été rigoureusement appliquée par le bon peuple de France.
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Pendant ce temps-là, à Hollywood
