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  • Poor lonesome hipster

  • L’appareil

    J’avais trouvé l’appareil dans un vide-grenier au début du mois de septembre. Une jolie Retinette de chez Kodak, modèle 1954. Un bel appareil argentique comme on n’en fait plus. Mon goût pour le vintage, alimenté par mon tempérament nostalgique, m’avait convaincu de l’acheter.
     
    Il y avait d’abord eu le chat. Je nourrissais un matou presque sauvage qui s’aventurait souvent du côté de mon jardin et j’avais décidé d’en faire mon premier modèle. L’animal avait pris la pose avec docilité et j’avais effectué ainsi mes trois premiers clichés, plutôt réussis.
    Après cela, je n’avais plus jamais revu le félin rôder autour de la maison. Mais les animaux, surtout lorsqu’ils sont livrés à eux-mêmes, ont souvent la vie courte, et je ne m’étais pas davantage alarmé de cette disparition.
     
    Quelques mois plus tard, j’avais entrepris de photographier une jolie tourterelle qui avait fait son nid au-dessus de ma véranda. Une réussite, encore une fois, malheureusement suivie d’une nouvelle disparition. J’avais trouvé, plusieurs jours après, au hasard d’une promenade, le cadavre à demi décomposé de l’oiseau gisant dans un fossé.
     
    C’est après avoir réalisé une photo de mariage que j’ai compris. Les vingt-cinq personnes qui figuraient sur le cliché avaient toutes cassé leur pipe au lendemain de l’évènement. Et si je ne dispose d’aucune preuve me permettant de l’affirmer, j’ai l’intime conviction qu’ils ont tous rendu l’âme au même moment. À la seconde près.
     
    L’appareil tuait donc qui se laissait immortaliser par sa pellicule. J’étais stupéfait par cette découverte et n’avais pu réprimer quelques sanglots en songeant à ce pauvre chat que j’avais condamné à mort. Mes victimes humaines, elles, me faisaient bien moins de peine. Le mariage de ploucs auquel j’avais assisté ne m’avait rien laissé entrevoir d’irremplaçable. Des ploucs qui se marient à d’autres ploucs pour donner des familles de ploucs qui à leur tour se reproduiront entre ploucs et produiront des générations de ploucs à l’infini. Pas de quoi verser une larme, sinon pour la tristesse d’une telle mécanique.
     
    Après avoir pesé le pour et le contre, et bien réfléchi à ce qu’impliquait un tel pouvoir, j’avais pris le parti d’épurer autour de moi les fantômes de mon passé. Les persécuteurs du CM2, les voyous de ma cinquième, les racketteurs de ma seconde ; j’avais patiemment cherché puis trouvé ces sadiques de ma jeunesse afin de leur tirer le portrait. Un massacre.
     
    Tout au long de ma vie et jusqu’à l’année dernière, j’ai méthodiquement assassiné tous ceux qui avaient un jour pu me taper sur le système. Les voisins médisants, les électeurs socialistes, les mamans prolos qui poussent leurs rejetons immondes dans des poussettes discount, les homosexuels qui pensent que la pratique de la sodomie est une opinion politique, les féministes, les lecteurs de Télérama et les auditeurs de France inter, petits prédicateurs de la vertu aux fesses sales. J’épurais dans la joie barbare que me conférait mon pouvoir magique.
     
    Et puis il y a eu Jérôme. Ce salopard de Jérôme. Il y a dix ans, je l’avais surpris au lit avec ma femme. Ou devrais-je dire mon ex-femme, car la découverte de ces traîtres en train de jouer à la bête à deux dos avait inévitablement conduit au divorce. Je n’avais jamais pu oublier la trogne rigolarde de Jérôme lorsqu’il s’était aperçu de ma présence dans la chambre. Loin d’avoir honte, il s’était amusé de la situation, de ma colère, de ma détresse, de mon malheur. Le prendre en photo a été pour moi un grand moment de jouissance… Jusqu’à ce qu’à l’instant du développement, je découvre ma silhouette en arrière-plan, comme au travers d’un kaléidoscope.
     
    Appelez ça la guigne, le mauvais sort ou le karma, mais j’avais appuyé sur le bouton de déclenchement alors que Jérôme passait devant la vitrine d’un miroitier. Vous avouerez que c’est une drôle manière de se suicider.

  • Consolation par l’absurde

  • L’oubli

  • La voix de la raison

  • La Grande Ligne Plate

    L’homme est fasciné par la performance. Je crois que c’est ce constat qui a motivé Jorgen Phil a penser sa « grand ligne plate». L’idée, c’était de donner la possibilité à l’homme d’acheter physiquement son salut par sa performance physique. Un peu à la manière du gladiateur qui gagne sa liberté à force de combats héroïques dans l’arène.

    La Grand Ligne Plate était une piste en bitume de 6000km qui reliait Paris à New-York en ligne droite. Elle surplombait les terres mais surtout les océans à plus de 2 000 mètres d’altitude. C’était une sacrée prouesse, un genre de « tunnel sous la manche » privé que Jorgen Phil s’était payé avec ses propres deniers, à la différence que ça n’était pas un tunnel et qu’il surplombait l’atlantique. Parler d’argent ici serait indécent, mais à l’époque de son inauguration, question coût, on parlait de la moitié du PIB de la Chine. Je ne saurais dire si on avait exagéré.

    Emprunter la Grande Ligne Plate était gratuit. Bon, presque gratuit. On payait tout de même l’ascension. Depuis Paris, porte de saint-Cloud, on lâchait huit euros au liftier chargé de conduire le wagon jusque dans les hauteurs. Une fois là-haut, on montait sur son vélo et c’était parti pour le grand voyage. Ah oui, je n’ai pas précisé : la Grande Ligne n’était accessible qu’aux cyclistes.

    De Paris à New-York, il n y avait rien d’autres que de la route. Ni buvettes, ni aire de restauration, ni gîte, ni hôtel. Une fois en haut, on avait intérêt à avoir pris de quoi tenir avec soi.

    Je sais que le nom de Jorgen Phil vous dit quelque chose. Je vous aide : « Les saucisses Jorgen, on les aime, on les aiimmeuuh, les saucisses Jorgen, font la fête dans vos assiettes ! »

    Voilà. Je n’ai encore jamais rencontré quelqu’un qui n’ai pas mangé un jour une saucisse Jorgen. L’air de rien, la saucisse, ça paye, ça paye plutôt pas mal. À notre époque, où l’or vaut cent fois moins qu’un boyau de cochon, on peut dire que le père Jorgen avait bien su mener sa barque. Ce qu’il avait gagné avec ses abattoirs, il l’avait investit dans sa Grand Ligne Plate. Philanthrope, le bonhomme, que je me disais.

    La plupart de ceux qui choisissent la Grand Ligne Plate sont des marginaux. Ils quittent l’Europe pour partir « à la conquête de l’Amérique » ainsi qu’ils l’ont vu dans les films. Cette idée de tout recommencer ailleurs est tenace chez les désespérés. Moi, désespéré, je ne l’étais pas. J’avais juste le goût du défi et de l’aventure. Mon vélo était un modèle Z33 de chez Layer industrie. Je l’avais payé plus de 30 000 euros puisés sur l’hypothèque de ma maison. Pneus increvables, selle masseuse, injection d’endorphine et de cortisol à gogo, je me voyais faire l’aller-retour six fois en danseuse et en redemander ! J’imaginais les crépitements des appareils photos des journalistes à mon arrivée à New-York city, et ces quelques mots d’anglais que je leur lancerais du haut de ma superbe : « Well, that was nothing, you know ; it’s just… well, I mean : I’m just french ! » et les voir rire à ces bons mots.

    Je suis parti un vendredi. J’avais bien dormi la nuit passée. Très important le sommeil. J’avais avalé un repas longue portée, ceux qui vous rassasient pour six jours. Comme je vous le dis, je n’avais rien laissé au hasard.

    Lorsque l’ascenseur a atteint le sommet, le point de départ de La Grande Ligne Plate, je me suis senti envahi d’un sentiment d’orgueil. Lorsque l’on voit le monde d’en haut, on a vite l’impression d’être Dieu.

    La route faisait environ deux cents mètres de largeur. Ça peut paraître beaucoup pour qui a l’habitude de rouler sur Terre, mais lorsque vous êtes suspendu à deux kilomètres du sol, les dimensions vous paraissent toujours trop étroites.

    Un huissier avait donné le top départ et nous nous étions mis en route.

    La plupart de mes compagnons d’aventures roulaient sur des vélos non-entretenus. À peine dix kilomètres passèrent avant que ne surviennent les premiers accidents. Pneus crevés, chute, chaîne qui cassent. Les petits joueurs faisaient demi-tour direction l’ascenseur. Heureusement pour eux, ils n’étaient pas encore bien loin du point de départ.

    La nuit, j’avais l’habitude de planter ma tente tout au bord de la route. Les pieds dans le vide, je contemplais les nuages en croquant dans ma ration. Personne n’osait venir me déranger, tous me croyaient fou, inconscient de m’installer si prêt du bord. J’étais pourtant bien plus prudents qu’eux.

    J’ai vu les premières bagarres à partir du kilomètre 400. Des coureurs partis sans prendre suffisamment de provisions, sans tente, sans réfléchir. Au kilomètre 900, j’avais déjà assisté à plusieurs scène de lynchage suivi de cannibalisme. Je passais devant eux, frais comme une rose, pédalant calmement sur mon vélo de luxe et ils ne semblaient même pas me voir. Sans doute croyaient-ils que j’étais un membre du staff pour être aussi propre sur moi à ce stade de la compétition.

    Mais des membres du staff, il n y en avait pas. L’anarchie régnait du début à la fin, du départ jusqu’à l’arrivée. La Grande Ligne n’était couverte par aucune juridiction. L’on pouvait y tuer sans être inquiété et les participants ne s’en privaient pas.

    La nuit, je m’asseyais sur le rebord du monde, les pieds dans le vide, et je regardais les autres me prendre pour un fou. Pratique, ce rôle de désaxé. C’est un répulsif à emmerdeur naturel. J’adorais voir les nuages d’en haut, j’oubliais que j’étais entouré de cinglés prêts à s’entre-tuer et je me contentais de profiter du voyage.

    À mi-chemin, je ne croisais plus que des zombies. Ravagés par la fatigue, entamés par la tremblotte que provoque le cannibalisme, ils ne roulaient plus droits et finissaient par tomber dans le vide, comme des mouches aspergées d’insecticide.

    Sur la ligne d’arrivée, nous étions environ soixante, contre plus de mille au départ.

    Je ne dirais pas que j’étais en forme, non, mais je n’étais pas anéanti. J’avais bien préparé mon voyage, bien dormi, bien mangé, le voyage avait été rude mais passionnant. Lorsque j’ai vu la route s’incliner et s’incliner encore vers le bas, tel un pont-levis désarticulé, j’ai eu le bon réflexe.

    Le modèle Z33 est munie d’une option rétropédalage à l’hydrogène. Coûteuse, l’option, mais j’aime mettre toutes les chances de mon coté.

    Alors que tous les autres participants tombaient dans le vide, s’écrasant dans les bennes de ce qui me semblait être un énorme bâtiment de nettoyage industriel, je remontais une pente à 50 degrés en pédalant doucement pour aider le moteur.

    J’ai fait peut-être trente kilomètres à contresens avant qu’une navette estampillée Jorgen Phil ne se pose devant moi. Deux types en costume, l’air très gênés, sont venus à ma rencontre et m’ont proposé un apéritif. Après un aussi long voyage, j’avais plutôt envie d’une douche et d’un bon lit, mais j’ai tout de même accepté de bon cœur.

    Entre deux coupes de Cristal, ils m’ont fait une proposition du type de celles qu’on peut difficilement refuser. D’abord parce qu’ à une époque où 90% de l’humanité vit sous le seuil de pauvreté, on ne refuse pas dix millions d’euros. Ensuite parce que j’ai vite compris qu’il n y avait pas d’alternative viable à cette offre qu’ils me faisaient.

    Ce que j’avais vu ne me donnait pas le droit de regagner l’humanité tout frais en vélo, comme si de rien n’était.

    Depuis deux mois maintenant, je fais la promotion des saucisses Jorgen Phil partout dans le monde. J’en suis l’ambassadeur international. En tant que « grand vainqueur de la Grande Ligne Plate », on me reçoit comme un chef d’Etat partout où je vais.

    Aujourd’hui, je peux vous le dire, « les saucisses Jorgen font la fête dans vos assiettes » , mais quelques jours auparavant, elles faisaient du vélo.

  • Haine aveugle

  • Péripathétique

  • Miséricorde

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    La gueule du doc flaire pas bon la bonne nouvelle. Déjà, il me regarde pas dans les yeux. Mauvais signe, ça. Et puis le voilà qui fouille dans ses papiers. Il gagne du temps. J’abrège.

    « Alors doc, les résultats sont bons ? » je suis taquin, j’avoue. Je sais bien qu’il s’apprête à m’annoncer un sale truc. Il finit par avoir le courage de croiser mon regard. « Non, monsieur Germain. Ils ne le sont pas, désolé. »

    Cancer. Stade 4.

    Le pancréas, avec des métastases au foie et aux reins. Il me donne un an, mais je lis sur sa tronche que c’est plus certainement six mois. Avec de la chance. Le plus étrange c’est que je n’ai quasiment mal nulle part. Un peu au dos, mais j’ai 55 ans, et une vie entière à maçonner, ça laisse des traces. Dire que je suis venu le consulter, la semaine dernière, pour les foutues migraines que je me coltine depuis l’adolescence. « À votre âge, faudrait penser à faire un check-up complet, monsieur Germain. » qu’il avait dit. Et hop, sitôt dit sitôt fait, prises de sang, examens d’urine, il a même envoyé des types fouiller jusque dans ma merde.

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    J’ignore si c’est dans ma merde ou dans ma pisse qu’on a trouvé ces traces de cancer, mais voilà plusieurs semaines que je suis face à un dilemme. Je vais mourir. Ça, je m’en accommode. Mais que vais-je laisser ? Je veux dire, comment les gens se souviendront de moi ? Si je veux être honnête avec moi-même, je n’ai pas vraiment été ce qu’on appelle un citoyen modèle. J’ai beaucoup bu, me suis tapé plus de putes que mon banquier me l’aurait permis, j’ai refilé une MST à ma femme, laquelle m’a quitté pour se taper le voisin. J’ai cassé la gueule du voisin et c’est uniquement grâce à mon vieil ami Paul, avocat de son état, que j’ai évité la prison. Voilà ce que je vais laisser dernier moi. Le souvenir d’un vieux con porté sur le cul, la bouteille et la bagarre. Tu parles d’un tableau flatteur…

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    J’ai repenséà l’avorton l’autre soir que je réfléchissais à l’endroit où j’aurais envie qu’on répande mes cendres. Ce type, je lui en ai vraiment fait baver à l’époque du lycée. Avec la bande de cancres qui me suivait partout, on lui a mené une vie d’enfer. On lui piquait son pognon, on le cognait sans raison, une fois même, on lui a collé la tête dans la cuvette des chiottes. Je me rappelle qu’un étron flottait à la surface et lorsqu’on lui a ressorti la tête de l’eau, il s’est mis à dégueuler en toussant. On aurait qu’il était sur le point de faire une crise cardiaque. Qu’est-ce qu’on s’est marrés ce jour-là…

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    J’avais plus repensé à l’avorton depuis… En fait, je n’avais plus jamais vraiment repensé à lui. À l’époque, je le croisais dans les couloirs du bahut, ou dans la cour et je me disais juste « tiens, allons emmerder l’avorton !» quand il passait devant mon champ visuel. Le reste du temps je n’y pensais jamais. Il n’était pour moi que le souffre-douleur qui aide a passer le temps et à se divertir lors des interclasses. Et quand j’ai quitté l’école, il est sorti de ma tête.

    Faut que je le retrouve, que je lui présente mes excuses. Je pourrais partir plus léger après ça.

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    Je suis devant la porte de son appartement. J’ai du mal à y croire, il s’agit d’un taudis dans une barre HLM au 5ème étage d’un immeuble dégueulasse. Dans mes souvenirs, il était plutôt intello l’avorton. Du genre à finir ingénieur ou ministre. Pas le genre à atterrir dans ce genre de carnichot des temps modernes, ces masures pour immigrés subsahariens et leur volaille. Tout sauf des logements d’élite.

    Je frappe, j’entends du bruit. Un mec que je semble réveiller. J’ai du me tromper d’adresse, ça peut être que ça. Mais je reste tout de même planté devant la porte. Je veux en avoir le cœur net.

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    La porte s’ouvre, c’est bien lui. Il a vieilli mais il a malgré tout gardé la même tête de con que dans mes souvenirs. Il est pas rasé, il pue la sueur et le whisky bas de gamme. Y’a de grosses cernes sous ses yeux, des cernes jaunies d’alcoolique sur le point de payer le prix fort pour son addiction à la bibine. Il doit picoler beaucoup et depuis longtemps. Il jette sur moi un œil à demi fermé. Il pipe pas un mot. « Salut l’avor…. Salut Étienne ! Tu te souviens de moi ? » que je lui lance pour briser la glace. Il a pas l’air. Je me mets en tête de lui rafraîchir la mémoire. « Jérôme Germain, du lycée Pagnol, on t’a mené la vie dure à l’époque, même si j’imagine que tu dois peut-être même pas t’en souvenir tellement c’est loin… » Mais je vois à son regard qu’il s’en souvient très bien.

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    Je vois pas arriver le premier coup, direct dans ma mâchoire. Je la sens qui se brise sur le coup et ça fait un mal de chien. D’accord, je l’ai pas volé. Mais il n’en reste pas là et commence à me rouer de coups à terre, comme un arabe.

    « ORDURE ! SALE ORDURE ! qu’il gueule en me passant à tabac, T’AS RUINÉ MA VIE ! T’AS RUINÉ MA VIE ! » et il cogne avec ses pieds et ses mains aussi fort qu’il semble capable de le faire. J’essaye de lui dire d’arrêter, que j’étais justement venu pour m’excuser, mais allez essayer de parler avec une mâchoire cassée. « Ahète Éhienne, he hé pas de hal » et même s’il comprenait ce que je lui raconte il s’arrêterait pas de me cogner. Cette branlée, ça fait trente ans qu’il attend de me la mettre.

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    J’ai compris plus tard. La noyade dans les chiottes, ça l’avait marqué plus que j’aurais cru. Il en avait fait une dépression nerveuse avec à la clef cinq ou six tentatives de suicide. Sa névrose, que mes potes de calvaire et moi-même lui avions collée, s’est muée en sorte de phobie sociale définitive, lui barrant l’accès à toutes cas professions dans lesquelles il aurait excellé. A la mort de sa mère, dix ans plus tôt, il avait plongé. Il vivait depuis dans ce boui-boui dont il payait le loyer grâce à l’AAH et autre type d’aides du même tonneau. Ni femme ni enfant, juste l’alcool et les psychotropes. Et la mort au bout du chemin, beaucoup plus tôt que ce qui aurait été prévu sans mon intervention.

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    J’ai pas porté plainte. Même quand le médecin est venu m’annoncer que j’étais désormais tétraplégique. Le bougre d’avorton avait cogné de toute sa rage et m’avait éclaté la colonne vertébrale. « C’est pas grave, docteur, que j’avais dit. Le peu de temps qu’il me reste, ça me dérange pas de le passer au lit. » Et le médecin avait fait une drôle de tête.

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    Une sacrée drôle de tête vu qu’aux examens, il n’avait trouvé aucune trace de tumeur nulle part. Juste une tension légèrement élevée, ce qui pouvait expliquer mes migraines et se soignait très bien avec les médicaments adéquats, mais pas le moindre cancer. Je pétais la forme. Si on mettait de côté le fait que j’étais désormais aussi énergique qu’un Stephen Hawking en fin de course. Mon alcoolique de médecin traitant avait intervertit mes résultats d’analyses avec ceux d’un cancéreux bien réel.

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    Quelques temps plus tard, j’ai apprit la mort de l’avorton. Il avait enfin réussi à se suicider, et visiblement, le choc de ma visite n’était pas étranger à son acte. Je n’avais pourtant pas porté plainte, certain que j’étais de passer l’arme à gauche bien avant lui, bien avant la fin de l’année même. Mais me revoir avait été pour lui le détonateur de sa motivation. J’avais bien malgré moi réveillé ces souvenirs qu’il s’acharnait à occulter depuis des décennies. Des années de psychanalyse foutues en l’air.

    Quant à moi, je dois avouer que dans ma situation, le suicide est une idée réjouissante. Partir, à mon tour, me permettrait peut-être d’obtenir son pardon dans l’autre monde, mais allez essayer de vous suicider quand la seule partie de votre corps que vous pouvez encore faire bouger est votre paupière droite.

    Sans la maîtrise de sa motricité, la seule chose qu’on ressent c’est cette impression d’être prisonnier, coincé dans sa carcasse, comme la tête maintenue dans la cuvette des chiottes.

  • Si ma tante en avait…

  • Tout un fromage !

    Renée était pliée en deux sur la cuvette des toilettes. Oh misère, quelle gueule de bois… Elle se vidait par tous ses orifices et si elle avait été en mesure de penser, elle se serait faite la promesse de ne plus jamais toucher une goutte d’alcool. Et pourtant, chaque année à la même date, elle revenait sur cette bonne résolution. Le Grand Sabbat était l’occasion pour elle de se murger avec les copines et lorsqu’elles étaient toutes là, réunies autour de la table de banquet à évoquer leurs faits d’armes autour de grandes tartines de fromage made-in-Renée, l’alcool coulait à flots.

    Il faut dire que la période était prospère pour les sorcières. Dernièrement, l’humanité avait sombré dans la plus abyssale des sottises et, manipulée en amont par ces talentueuses jeteuses de sorts, s’était fait l’écho d’absurdités idéologiques confinant à la psychiatrie.

    L’Homme, lorsqu’il se croyait du côté de la vertu, n’avait pas de limites. Il était prêt à imposer à ses contemporains des comportements et manières de vivre relevant de la folie furieuse. Dans le cas où ces mœurs clamés vertueux n’étaient pas respectés, il s’octroyait le droit de sortir de l’humanité ses adversaires idéologiques. Je suis le Bien, si t’opposes à moi, c’est que tu es le Mal, et tuer le mal n’est pas un crime, se répétait en boucle le vertueux, si bien que d’idéologue il devenait psychotique. Nazis, Khmers rouges et autres fanatiques religieux de tout poil n’avaient cessé d’illustrer cette règle intangible au cours de l’Histoire humaine.

    Renée avait passé sa soirée de la veille à rire des anecdotes de ses consœurs. Et lorsqu’elle rigolait, elle ne faisait plus attention à ce qu’elle buvait. Mais bon sang, ces histoires de trottoirs plus larges pour éviter les agressions, d’indifférenciation des sexes, de déconstruction, le tout porté au nu par de jeunes personnes naïves souvent aux limites de l’inculture et sans le moindre esprit introspectif, voilà qui était un coup de maître de la part de ses sœurs. Jadis, les tentatives des sorcières pour corrompre le genre humain s’étaient soldées, à relativement court terme, par des échecs. La violence des idéologies antagonistes du XXe siècle avait démontré les failles de ces sortes de logiques meurtrières. Elles ne duraient pas. Comme d’une maladie, l’humanité finissait par s’en débarrasser, et bien souvent dans le sang et les flammes.

    Avec cette nouvelle sorte d’aliénation, point de sang, point de flammes, mais une lente dégénérescence de la société, où toute règle, toute morale étant jugée réactionnaire et donc nazie par les gardiens de la vertu, dispensait à jamais ce même camp du Bien d’en inventer une nouvelle. La seule règle de la secte étant qu’il était interdit de critiquer et la secte et son dogme. Pudeur, courtoisie, beauté, classe, toutes ces valeurs qui composaient jadis le socle de la civilisation se retrouvaient moquées, ostracisées, ridiculisées comme autant de jalons d’un monde dont il fallait à tout prix se débarrasser.

    Renée n’était ni féministe, ni antiraciste, ni woke ni pro-trans, elle était une sorcière qui avait signé, comme toutes les sorcières, un pacte avec le diable. Et de ce pacte découlait une conduite qu’adoptait toute sorcière. Viser la destruction de l’humanité par tous les moyens possibles et imaginables. Celui-ci n’en était qu’un parmi tant d’autres.

    Plus tard, assise devant son mug « J’M Belzébuth » dans lequel un alka-Seltzer finissait de se dissoudre, Renée se massait les tempes quand elle entendit frapper à sa porte. Qui venait donc l’importuner aussi tôt un dimanche matin ? Un rapide coup d’œil au travers du judas lui permis de découvrir le visage de l’importune. Cheveux bleus et violets, coupés courts, la moitié droite du crâne rasée, des anneaux au nez, aux lèvres, aux sourcils et probablement ailleurs dans des zones invisibilisées par les vêtements, vêtue d’un t-shirt mauve où l’on pouvait lire peint en gris « ACAB » à côté d’un symbole de poing levé, la caricature du progrès se tenait à l’entrée du domicile de Renée. Son large sourire faisait ressortir un immonde vert-à-lèvres qui rappela aussitôt à notre sorcière l’album « Astérix en Helvétie », où les vestales incarnant la décadence rivalisaient d’imagination pour s’enlaidir.

    Renée était amusée par cette espèce d’idolâtrie que ces femelles humaines ressentaient pour sa personne. Dans les cercles du pouvoir médiatique, elle était l’invitée de référence des émissions où il était question de déconstruction, de pouvoir patriarcale blanc ci-genre, de culture du viol, d’humour oppressif, et toutes ces inventions démoniaques sorties des nombreux conclaves de sorcières durant lesquels les suppôts de Satan complotaient sur la meilleure façon de pousser l’humanité à sa perte. La fille de l’autre côté de la porte ne deviendrait jamais sorcière. Trop bête, et probablement trop bienveillante. Faire le mal, c’était un combat de judo qui consistait à utiliser la vertu des humains contre leur propre race, les persuadant ainsi qu’ils étaient des êtres bons alors qu’ils faisaient objectivement le mal. Il fallait être futé pour faire le mal, le penser, le conspirer dans tous ces détails que le rendaient efficace. Et la plupart des spécimens du type de celui qui attendait devant la porte était tout juste pourvu d’une cervelle.

    « J’ai lu TOUS-VOS-LIVRES, madame Latourbe ! » se vantait la jeune fille assise face à la sorcière, un mug de chicorée fumante devant elle. Renée pouffa intérieurement. Des livres, elle n’en avait écrit aucun. Elle utilisait plusieurs nègres pour ce travail rébarbatif, des auteurs sans talents qui ne voyaient pas d’offense à écrire pour quelqu’un d’autre, du moment qu’ils étaient payés. Il y avait six livres signés Renée Latourbe. « Comment déconstruire son petit-ami » « Le féminisme du XXIe siècle face au néonazisme patriarcal blanc », « humour oppressif : comment les comiques font le jeu de la Réaction » « Charge mentale : de quelle manière l’homme oppresse la femme en étant lui-même » « Politique du genre : pourquoi l’homme blanc a imposé une sexualité oppressive » … Tous ces poncifs du progressisme réassemblés dans tous les sens suffisaient à plaire à son lectorat d’illuminées. À vingt euros le livre, l’avenir financier de Renée était assuré grassement. La femme (Renée supposait qu’il s’agissait d’une femme, sans vouloir mégenrer son interlocutrice) ne cessait de déblatérer, réactivant ainsi chez la sorcière un début de migraine.

    « Pardonnez-moi un instant, siffla t’elle, j’ai besoin de prendre une aspirine. »

    Renée s’éloigna vers la salle de bain, et alors qu’elle cherchait de quoi calmer sa migraine sur le retour, elle entendait sa groupie qui s’extasiait sur les photos accrochées au mur. « Oh ! Une photo de vous avec Sandrine Rousseau ! Oh une autre avec Caroline de Haas ! Tiens ? Mais ça n’est pas Robin Di Angelo sur celle-ci ? » et Renée oyait ainsi son invitée énumérer les noms de ses consœurs. « Oh ! Une cuve remplie d’enfants morts ! Attendez… Quoi ?! »

    Et merde. La fouineuse avait poussé la curiosité jusqu’à ouvrir la porte de la cave où chaque année Renée préparait son fromage en vue du sabbat. Un fromage de gosses comme elle seule en avait le secret, avec juste ce qu’il fallait de paprika, de thym, de sel de céleri et quelques mômes entre quatre et six ans. Un régal à propos duquel sa sororité la couvrait d’éloges à chaque nouveau festin.

    « Je…Sont-ce des enfants de nazis ? »interrogea notre ingénue progressiste avant de se voir rétamer par un formidable coup de pelle. « Ils sont utiles, mais qu’est-ce qu’ils sont cons… » maugréa Renée, la pelle ensanglantée à la main et soudain d’humeur noir. Car si tuer ne la dérangeait pas (elle était plutôt douée pour cette activité qu’elle considérait comme un loisir) le gaspillage avait le don de la mettre en colère. Ses cuves étant pleine, et le cadavre de la jeune femme de toutes façons bien trop gros, elle ne pourrait en tirer le moindre fromage. Même pas de quoi s’enfiler une tartine. Ça lui faisait l’effet de jeter à la poubelle un gros gâteau fumant qui sort à peine du four.

    Un coup de fil plus tard, elle avait retrouvé le sourire. Sa bonne amie Adnée, antique sorcière de cent-dix-neuf ans, viendrait lui prendre le cadavre pour en faire du pâté. Adnée était au pâté ce que Renée était au fromage, à cette différence près que l’âge des ingrédients n’avaient que peu d’importance pour la confection de terrines humaines. Lorsqu’aux alentours de trois heures du matin, elles chargèrent ensemble le corps de la petite curieuse dans le coffre de la deux-chevaux d’Adnée, cette dernière lâcha en ahanant: « Tu vois, à chaque problème sa solution ! C’était pas la peine d’en faire un fromage ! »

    Et les deux sorcières partirent d’un rire démoniaque qui sembla durer une éternité.