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Un conte moderne

Debout devant son miroir, Mattéo ne s’était sans doute jamais senti aussi stressé.
C’était son premier rencard, faut dire. Et à 21 ans, on a accumulé beaucoup de frustration à l’endroit du sexe faible. Papy avait beau lui dire que c’était facile, une femme, qu’il suffisait de lui promettre tout ce qu’elle voulait, et que même si elle n’y croyait pas, elle rentrerait quand même dans ce jeu d’illusions, parce que les femmes, ça reste pragmatique avant tout, et que promettre la vie d’un millionnaire pour finir par offrir celle d’un cadre moyen, c’est du domaine de l’acceptable, quand on est une femme pas trop naïve.Mais papy avait grandi dans les années 60, à une époque où aborder une femme dans la rue n’était pas considéré comme une agression sexuelle. À une époque où le moindre dérapage, la moindre blague graveleuse, ne risquait pas non plus de finir sur Internet, commenté et retweeté à l’infini par les oracles de la bonne morale, ligueurs de vertu des temps modernes. Papy, il aurait bien pu flanquer des mains aux fesses quand il avait l’âge de son petit-fils, que ça ne l’aurait pas conduit au violon. Il venait d’un autre temps, papy. Et ce temps jadis, aux yeux de Mattéo, c’était quelque chose comme l’ère Carbonifère.
Dans le grand lexique de la novlangue actuelle, on aurait facilement pu dire de Mattéo qu’il était un Incel. Vous savez, ces gamins qui n’ont pas de petites amies, finissent par se sentir humiliés par les filles au point de leur vouer une haine farouche, et préfèrent, au fond, se palucher devant du porno violent, histoire d’expurger leur rancœur. On aurait pu le dire, oui. Mais on se serait trompé. Mattéo était un gosse paumé dans un corps d’adulte. Résolument hétérosexuel à une époque où l’être était considéré comme réactionnaire, il était partagé entre sa peur des femmes et son attirance pour elles. Comme beaucoup de gamins de son âge, vous me direz… Mais sans doute était-ce un peu plus le cas pour lui, pour être honnête, au vu du nombre d’obstacles majorés qu’il était amené à devoir affronter.
Bourré de complexes, sans la moindre confiance en lui, il lui en avait fallu, du courage, pour finir par inviter Sylvie. Il avait rejoué la scène des centaines de fois dans sa tête. Il se voyait aller acheter son petit pain au raisin quotidien, oser lui tendre ce petit mot qu’il avait mis des jours à écrire, puis s’en aller, espérant une réponse par SMS de cette apprentie pâtissière de son cœur. Sur le petit mot, il avait écrit un poème, puis inscrit son numéro. Un vrai poème, écrit par lui, personnellement, sans aucune aide de ChatGPT, Grok ou Claude, de la poésie analogique issue d’une intelligence relative, mais authentiquement organique : la sienne. Il était question d’amour, de fleurs, d’avenir, de passion, c’était un collier de niaiseries enfilées les unes sur les autres, mais des niaiseries d’une sincérité indéniable. Et c’était ça qui pouvait faire la différence.
Le moment où il avait reçu le fameux SMS, la réponse tant attendue, avait probablement été l’instant le plus intense de toute sa vie. « sété tré joli » avait commenté la pâtissière. Et elle avait ajouté cet émoticône du petit bonhomme qui envoie un baiser avec un cœur. Dans le langage numérique, on n’envoyait jamais un tel émoticône sans raison. Il était lourd de sens, celui-là. Un émoticône qui envoie un clin d’œil, et ç’aurait été la douche froide, un simple signe de sympathie avec une fin de non-recevoir, le « cordialement » des relations hommes-femmes. À peine moins humiliant qu’un ghosting. Mais là… C’était tout un champ des possibles qui s’ouvrait à Mattéo. Son papy aurait été fier !
Il y avait ensuite eu tous ces échanges. Elle était fan de Jul. Lui ne pouvait pas le sacquer, mais il devint son plus grand admirateur pour satisfaire sa dulcinée. Il aimait plutôt la musique d’Ariana Grande, mais comme Sylvie la trouvait « tro prétenssieuse », il se rangea à son opinion. L’amour vaut bien quelques compromissions. C’était touchant de les voir communiquer ainsi depuis leur candeur respective. Lui, dont le manque d’estime de soi avait ravagé de névroses tout sens du courage, toute témérité ; et elle, encore vierge de toute influence féministe, voyant les hommes comme des individus étranges, parfois attirants, et dont elle sentait bien qu’elle était dépendante de leur attention.
Sylvie était un petit bout de femme de 18 ans, les cheveux toujours attachés en arrière, de petites lunettes rectangulaires trop grandes, fichées sur son nez, et qu’elle ne cessait de remettre en place d’un mouvement de l’index qui avait fini par devenir un tic. Issue d’un milieu modeste, elle n’avait pas une grande culture littéraire, mais avait tout de même vu quelques Walt Disney. Elle connaissait l’image d’Épinal du prince charmant. Et il lui semblait que Mattéo était plutôt charmant, à défaut d’être un prince.
Après plusieurs semaines et bien des économies, Mattéo avait fini par lui proposer le grand jeu : un dîner au restaurant. Ce truc, c’était un indémodable. Dans tous les pays du monde et à toutes les époques, une femme qui se faisait inviter au resto se retrouvait dans ses petits souliers. Il avait bien pris soin de lui demander si elle était végétarienne (elle ne l’était pas) ou si elle avait des préférences particulières en termes culinaires (elle n’en avait pas non plus) et avait choisi de l’emmener Chez Yvonne, au centre-ville de Strasbourg. Par snobisme, uniquement. Mattéo n’avait jamais été au restaurant de sa vie, si on excepte quelques passages à McDo et un au Buffalo Grill, avec papy. Chez Yvonne, c’était cet endroit qui brillait par la qualité de sa clientèle, composée de politiques, d’acteurs et d’autres membres du showbiz. C’est qu’il avait envie de l’impressionner, sa belle.
Un jeune couple d’Alsaciens qui part dîner au restaurant, quoi de plus banal pour l’observateur, mais Mattéo avait l’impression d’y jouer sa vie. Il l’avait vue arriver de loin, place Kléber, avec une robe rouge qu’elle avait dû emprunter et qui la boudinait un peu. Elle avait lâché ses cheveux, lesquels lui retombaient parfois sur le visage, alors elle les remettait en place d’un geste de la main qui foudroyait de tendresse son soupirant.
On avait parlé musique, boulot, on s’était un peu raconté sa vie, son passé, on avait évoqué ses origines sociales (classe moyenne inférieure pour Mattéo, prolétariat pour Sylvie) et puis il avait sorti sa carte bleue et avait réglé l’addition. Sylvie s’était sentie, pour la première fois de sa vie, comme une princesse.
C’était la nuit lorsqu’ils sortirent du restaurant. Sylvie tenait Mattéo par le bras. Elle s’appuyait contre son épaule, et cela donnait une sorte de démarche mutuelle maladroite, comme un couple de manchots désynchronisés peinant à s’accorder sur le rythme à suivre. Mais c’était toute l’allégorie de la jeunesse amoureuse : des rapports maladroits mais sincères, des sentiments forts mais si durs à exprimer. Et arriva le moment du baiser.
Il s’était entraîné des centaines, des milliers de fois, Mattéo. Sur sa main, sur le miroir, même sur le poster d’Ariana Grande qui trônait dans sa chambre, au-dessus de son lit (et qu’il devrait penser à retirer avant que Sylvie ne tombe dessus)… Il s’était avancé, les lèvres semi-ouvertes, alors que de son côté, Sylvie entamait une manœuvre identique, et c’était là que le drame était advenu.
Le caséum, c’est une sorte de substance pâteuse, malodorante, qui s’accumule au niveau des amygdales. On en a tous, statistiquement. Mais certaines personnes en fabriquent plus que d’autres. Celles qui, comme Mattéo, ont souffert d’angines à répétition dans l’enfance, par exemple. Ça vous creuse des amygdales bien profondes, et ça favorise l’apparition de cette saloperie.
C’est pile au moment où la langue de Mattéo commençait à s’enrouler autour de celle de Sylvie qu’un gros bloc de ce fromage fétide s’échappa des fosses amygdaliennes de notre prince charmant. Il termina sous la langue de sa dulcinée, puis contre ses molaires, pour finir par s’écraser sur son palais, exhalant toute la puanteur pestilentielle contenue dans la faune bactérienne de la chose.
L’effet fut immédiat, et à la hauteur du naturel populaire de Sylvie. « Haaaan mais tu pues d’la gueule, t’es un porc ! T’as dégueulé dans ma bouche ou quoi ?! » lança-t-elle sans mesurer la portée désastreuse d’une telle accusation. Puis, à peine une seconde se passa avant qu’elle ne se mette à vomir le repas qu’elle venait de prendre. Pas loin de cinquante euros de bouffe répandus sur les pavés strasbourgeois. Incrédule, Mattéo s’était avancé pour tenir les cheveux de sa belle afin qu’ils ne soient pas gorgés de vomi (il avait vu faire dans les films) et s’était pris une énorme gifle, suivie d’un « me touche pas, putain ! »
Puis elle s’était éloignée, s’arrêtant parfois pour régurgiter de petits jets de dégueulis, comme on sème des graines au printemps. Mattéo avait l’impression d’être passé, en un quart de seconde, du paradis à l’enfer. Il rentra chez lui plus riche de deux trous. Un dans le portefeuille, l’autre dans le cœur.
Elle l’avait bloqué, évidemment. Sur tous ses réseaux. Et lorsqu’il se risqua à lui rendre visite à la boulangerie où elle travaillait, les yeux gorgés de larmes, elle fit intervenir Mohamed, l’apprenti-boulanger qui faisait près de deux mètres. « Elle veut pas t’voir. Dégage. » ordonna-t-il. Et Mattéo obtempéra, anéanti.
La dépression s’empara de lui. Il lui fallut plusieurs mois d’hospitalisation en milieu psychiatrique et une véritable camisole chimique pour réussir à sortir un bout de nez de cette mélancolie pathologique qui l’écrasait de tout son poids.
Deux années passèrent. On ne peut pas dire qu’il avait oublié Sylvie, il pensait à elle quasiment tous les jours, mais il avait réussi à passer outre, à ne plus se détruire en ruminant cette sombre mésaventure. Et puis — on devait être un samedi — et alors qu’il scrollait sur TikTok, il était tombé sur cette vidéo d’une jeune femme qui racontait son expérience. « Le mec, en sortant du resto, il a voulu me galocher, mais il puait trop d’la gueule, frère, on aurait cru qu’il avait bouffé un rat mort ! » et, partant d’un ricanement de sorcière, Sylvie, devenue streameuse, avait pointé sa caméra sur la photo de profil du compte Instagram de Mattéo, le jetant ainsi en pâture à une horde de plusieurs milliers de suiveurs aussi cruels que décérébrés.
Mattéo vivait dans un studio, au huitième étage d’un immeuble qui en comptait dix. Il les descendit en trois secondes, à la vitesse de la gravité. Il s’écrasa sur le sol dans un étrange bruit sourd qui évoquait un mélange de concassage de viande et d’os. Un jeune homme d’une vingtaine d’années, qui se trouvait à moins de trois mètres, faillit se le prendre sur la tête. Lorsqu’il comprit ce qu’il venait d’arriver, il sortit son smartphone, le braqua sur le cadavre de Mattéo, devenu bouillie de sang et de viande morte, et commenta : « Wesh, c’est une dinguerie, frérot ! »
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La chasse

Cela fait maintenant une bonne heure que Pilate marche en pleine forêt à la recherche de son chemin. Comme chaque année, il est parti chasser tôt le matin, mais contrairement à chaque année, il semble s’être perdu au milieu des bois. Il se dit qu’il a dû se tromper au niveau de la source, prendre à gauche quand il aurait dû prendre à droite, ou l’inverse. Résultat, la nuit tombe et il est en pleine forêt sans savoir exactement où.
Pilate chasse tous les ans à la même époque. Quand il sent que ça le démange, il prend sa carabine, une Marlin 336W calibre .30-30 et part dans les bois, seul, avec simplement de quoi bivouaquer une nuit. Généralement, il rentre chez lui au lever du jour suivant.
Pilate n’est pas le genre d’homme à s’inquiéter. Du haut de ses deux mètre dix et fort de ses cent-trente kilos, il ressemble à un ogre de contes de fées. Du genre à vivre au sommet d’un haricot géant. Il a déjà dormi à même l’humus en pleine forêt. Une fois, il a même été réveillé par le groin d’un sanglier qui cherchait à comprendre de quelle espèce était ce monstre couché au sol. Souvenir mémorable, car Pilate s’est toujours senti plus proche des animaux que des hommes.
Les derniers rayons de soleil quittent peu à peu l’horizon et s’éteignent au loin, laissant gagner du terrain à la pénombre. Pilate avise un chêne gigantesque à côté duquel il reconnaît une sorte de clairière. C’est l’endroit que les gens du coin appellent « l’arbre aux amoureux », les ados viennent s’y bécoter loin des regards. « Ça y est, j’ai retrouvé mon chemin », se dit le géant.
Il dépose ses affaires, sort de son sac à dos un matelas roulé sur lui-même et le déroule à même le sol. Il ramasse du bois mort, érige un échafaudage de branche, sort un Zippo d’une de ses poches de pantalon et allume un feu. Si un garde forestier passait par-là, il risquerait cent cinquante euros. Il est interdit de faire du feu dans les forêts françaises. Belle connerie, pense-t-il. Mais son imposante stature dissuade généralement le plus téméraire des agents de l’État de sortir son carnet de contraventions.
De son sac, Pilate sort un gros sandwich aux avocats et aux câpres, son casse-croûte préféré. Il fait passer le tout avec une grande lampée d’eau pétillante, sort sa pipe, et se met à la fumer, les yeux rivés sur le feu ; la plus antique télévision qui ait jamais existé.
En s’allongeant, il se dit qu’il chassera demain, exceptionnellement. Il n’a rien pris aujourd’hui, et Pilate déteste rentrer bredouille.
Il n’est pas loin de cinq heures du matin lorsque notre ogre est tiré de son sommeil. Du gibier est en approche. En un éclair et dans le silence le plus absolu, il se lève, repli son couchage, enfile son sac à dos, empoigne la crosse de sa carabine et recule comme un serpent jusqu’à l’arbre le plus proche derrière lequel il prend position.
Ils sont trois. Trois mâles, un vieux et deux jeunes. Ils tournent autour des cendres du feu de camp, ils semblent intrigués. Pilate épaule, vise, mais au dernier moment un quatrième mâle vient rejoindre le troupeau par la droite. Il ne semble pas avoir repéré le chasseur mais il s’en est sans doute fallut de peu, car Pilate se trouvait dans le champ de vision de la quatrième bête lorsqu’elle a débarqué.
Le petit troupeau repart vers le nord, suivi de près par son prédateur. Au bout d’une quinzaine de minutes de marche camouflée, Pilate remarque un grand châtaignier, l’arbre est pourvu d’un large branchage plutôt éparse qui pourrait permettre un grimpement aisé. En quelques minutes, le chasseur surplombe le paysage forestier. Le cul calé sur une épaisse branche et adossé au tronc, il épaule et vise. Dans sa lunette de précision, ils voient ses proies à l’arrêt, qui se nourrissent. Cette fois-ci, c’est la bonne.
Pilate prend une longue inspiration, bloque son souffle, se concentre et tire. Quatre coups de feu à moins d’une seconde d’intervalle les uns des autres. Trois des bêtes sont abattues sur le coup, la quatrième, le grand mâle, agonise au sol en poussant un cri de terreur. Pilate se rembrunit, il déteste rater son coup. Il vise à nouveau, tire, et cette fois-ci touche sa cible en pleine tête. Fin de partie.
Heureux comme un pape, fier comme un paon, ce colosse de la forêt s’approche de ses trophées en riant. Il effectue une petite danse de la victoire autour des cadavres puis décide de se mettre au boulot. C’est pas tout ça, mais la partie la plus pénible commence maintenant, songe t-il.
Pendant plusieurs heures, il creuse la terre. Au coucher du soleil, les dépouilles sont disposées les unes à côté des autres au fond de la fosse, puis recouvertes de terre. Vers dix heures du soir, le trou est totalement comblé. Pilate dispose un peu de mousse, des herbes et des branchages à la surface de ce dernier puis jette un œil à sa montre. Peut-être deux heures de marche pour retourner à son 4X4. Il se sent fourbu mais heureux. C’était une bonne chasse. La prochaine sera pour l’année suivante. À peine a t-il commencé à s’éloigner qu’une pensée lui traverse l’esprit. Il se fige. « Les armes, j’ai oublié d’enterrer les armes ! » En soupirant, il fait marche arrière et revient vers l’endroit où il a enterré les corps des quatre chasseurs. Elles sont là où il les avait laissées avant de commencer à creuser. À la base d’un gros buisson d’aubépine. Quatre fusils de chasse à canons juxtaposés, de calibre .12, le fusil préféré des péquenauds. Il soupire et décide finalement de les emporter avec lui. Ça n’est pas dans ses habitudes, mais il se fait vraiment tard et la fatigue le gagne. Il les enterrera l’année prochaine avec les corps de ceux qu’il abattra, quand il retournera chasser le gros con.
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Une vocation

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L’affreuse bonne femme

Elle était là tous les jours, à veiller sur cette boutique où personne ne mettait jamais les pieds. Dans le village où elle vivait, composé à quatre-vingt dix pourcents d’une faune aux traits disgracieux , sa laideur passait relativement inaperçue. Elle n’était qu’une énième bête borgne à trois pattes dans un troupeau de bêtes borgnes à trois pattes, et seuls les quelques touristes qui transitaient parfois par le village pouvaient avoir le recul nécessaire, et sans doute le bon goût esthétique, de se sentir insultés par le spectacle repoussant qu’offrait le physique de cet infâme personnage.
Elle fumait cigarettes sur cigarettes, tout en mentant à qui se serait permis de lui faire remarquer le danger d’une telle pratique qu’elle n’en fumait que quatre par jour. Mais sa peau jaunie, ses dents brunâtres et sa voix rocailleuse, rappelant aux cinéphiles celle d’une Annie Girardot en fin de vie, trahissait sans peine sa consommation compulsive de clous de cercueils.
Quand elle n’était pas sur le seuil de sa boutique, à fumer et à contempler la place du village vide de monde, elle se livrait à sa pratique du jeu. Pratique assortie à sa condition sociale, elle était une gratteuse compulsive. Bingo, Blackjack, Astro et autres produits franchisés de la Française des jeux, elle dépensait un bon tiers de ses maigres revenus dans ces attrapes-couillons pour pauvres. À peine avait-elle gagné quelques euros qu’elle remisait la totalité de la somme dans l’espoir d’en amasser d’avantage. Ce qui n’arrivait évidemment jamais, les règles de ces dérivés du jeu de bonneteau étant faites pour que la Banque gagne toujours à la fin.
Son avenir à court terme semblait facile à deviner. Elle mourrait d’un AVC, d’une crise cardiaque ou d’un cancer du poumon. Sans doute postée à l’endroit habituel, devant sa boutique vide de toute clientèle, une clope dans la main gauche et un Bingo dans la droite. C’était écrit.
Ce qui n’était pas écrit, c’était que monsieur Louis-Jura passerait par là. Sa Mustang en panne (ça lui apprendrait à donner son pognon aux yankees) il s’était retrouvé au beau milieu de ce village dépeuplé, en quête d’un garagiste ou de n’importe quelle bonne âme qui accepterait de l’aider à faire redémarrer son véhicule. Et c’était tout naturellement qu’à force de tourner, il s’était retrouvé face à la boutique de la vieille, laquelle le regardait en fumant.
Car ultime précision, la vilaine était persuadée d’être une sorte de femme fatale qui n’avait besoin que d’un battement de cil pour faire fondre le plus ténébreux des gentlemen. Ayant grandi entourée de personnes qui lui ressemblaient, il ne lui avait jamais traversé l’esprit qu’on puisse la trouver repoussante.
Monsieur Louis-Jura s’en était frotté les yeux à plusieurs reprises et avait même été tenté de se saisir de son téléphone portable afin d’immortaliser le spectacle. Jamais pareille laideur ne s’était offerte à son regard. Il y avait de l’art dans la disgrâce que présentaient les traits de ce visage. Le peintre qui s’offrirait le luxe d’immortaliser pareille horreur sous son pinceau deviendrait célèbre et se payerait à coup sûr le genre de postérité à laquelle avait eu droit un Quentin Metsys.
Et si monsieur Louis-Jura n’était pas peintre, il n’en connaissait pas moins l’art, car son monde à lui, c’était celui du spectacle. D’un pas assuré, arborant son plus beau sourire commercial, il ôta son chapeau devant une vieille ravie de l’attention soudaine qu’on voulait bien lui porter, et commença à déballer son plus joli boniment.
Quelques semaines plus tard, c’est entourée de créatures difformes que la vieille fuma la première cigarette de sa nouvelle vie. Se gardant bien d’en définir la particularité , monsieur Louis-Jura avait convaincu l’affreuse bonne femme d’intégrer la population de son village si particulier qu’il lui avait décrit comme un prototype de centre commercial en plein air d’un genre nouveau. Une bourgade où se côtoyaient chaque jour femmes à barbe, gnomes repoussants, frères siamois et autres phénomènes de foire. Car monsieur Louis-Jura était le digne descendant d’une lignée de gens du spectacle à laquelle avait appartenu en son temps le célèbre Phineas Taylor Barnum. Et au sein de ce que tout visiteur connaissait sous le nom de « Village des Monstres » , la vieille éructait de joie car jamais sa boutique n’avait été à ce point pleine.
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Comparaison n’est pas Raison

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Big Worm

La Margeride , Massif central – 1764.
Martin, onze ans, court à perdre haleine au beau milieu de la forêt de Mercoire. Ce qu’il vient de voir, alors qu’il était caché derrière un épais buisson de genévrier, lui a flanqué la trouille de sa vie. Il a déjà entendu, au village, des histoires de fantômes, de loups-garou et autre bêtes effrayantes qui rôderaient la nuit, dans la forêt, en quête de viande humaine, mais il n’y a jamais vraiment cru. Lui qui habite à l’orée du bois depuis qu’il est né, lui dont le père est à la fois bûcheron et chasseur et qui connait si bien les animaux de la forêt, ne prend pas au sérieux ces histoires que les gamins se racontent pour se faire peur.
Sauf que ce qu’il vient de voir, il ne sait pas l’expliquer. Ils avaient l’air d’hommes, mais ils parlaient étrangement. Le français, nul doute là-dessous, mais une sorte de français dont Martin a eu du mal à saisir le sens. Des mots qu’il ne connaissait pas, un accent qui lui était étranger… Martin se dit qu’il s’agissait peut être de français du sud, il a entendu dire que ceux-là ont un accent particulier. Mais comment expliquer le reste ? Comment expliquer la sorcellerie dont il a été témoin ? Ces deux hommes ne parlaient pas entre eux. Ils s’adressaient ensemble à un esprit démoniaque qui leur donnait des ordres depuis la boîte où il était enfermé. « Ne sortez pas de la forêt ! » avait-il entendu. « Ne vous faites-voir de personne ! » ordonnait la voix du démon.
Martin n’aurait pas dû se trouver là. Il n’a pas encore la permission de pénétrer seul si profondément dans la forêt. Si des loups l’avaient surpris, s’il était tombé sur des brigands (tout le monde savait que la canaille a pour habitude de se cacher au cœur de cette épaisse végétation) il n’aurait jamais su s’en sortir. Il a bien son bâton, et ne se débrouille pas trop mal lorsqu’il s’agisse de se battre à l’aide de ce dernier, mais face à un véritable danger, il ne lui serait d’aucun secours.
Martin court si vite qu’il a l’impression que son cœur va exploser. Son sang lui brûle les artères et il sent son pouls battre fort et vite dans son cou. Il n’ose pas se retourner. De peur de voir la bête sur ses talons. Alors qu’il était en train d’observer l’étrange manège de ces deux hommes, son pied avait écrasé une branche de bois mort. Un crac fort peu discret qui avait attiré l’attention sur lui. À partir de là, tout s’était déroulé très vite. L’un des deux hommes s’était saisi d’une sorte de petit boîtier, il avait posé ses doigts dessus, et la seconde d’après, un énorme loup surgissait de nulle part. Un animal si massif, de deux, presque trois fois la taille d’un loup ordinaire, et qui s’était lancé à la poursuite de Martin.
Arrivé à la limite de la forêt, Martin risque un coup d’œil par dessus son épaule. Rien. Pas de monstre à l’horizon. Les yeux exorbités par la peur et la fatigue, il s’écroule sur le dos et il lui faut plusieurs longues minutes avant de retrouver son souffle. Au loin, les lueurs des cheminées du hameau de la Bastide-Puylaurent, où il vit avec ses parents, commencent à darder aux travers des fenêtres. La nuit ne va pas tarder à tomber. Martin se relève rapidement, constate que ses habits sont trempés de sueur, et reprend la route vers son foyer d’un pas décidé. Il aura beaucoup de choses à raconter autour du feu, ce soir.
Centre Européen pour la Recherche Nucléaire (CERN)
Genève – Suisse, 2018.
Dans la salle n°125, l’excitation est à son comble. Le compte à rebours vient d’être lancé, et dans vingt secondes, Klaus et Jacques seront de retour de leur mission. À partir de dix, toute l’équipe se met à compter en choeur, et à zéro, une éclatante lumière illumine la salle. Les deux hommes surgissent alors aux commandes de ce genre de bathyscaphe que tout le monde a fini par surnommer « Big Worm », le grand ver. La fonction de ce dernier est de traverser des trous noirs créés artificiellement par l’accélérateur de particules du CERN. Les chercheurs sont parvenus à créer un passage de trou noir vers trou blanc, et ainsi à plier l’espace temps afin de superposer, l’instant d’un voyage, le présent et le passé.
« Notre mission s’est bien déroulée, annonce Klaus, nous avons voyagé dans le temps jusqu’au XVIIIe siècle et nous avons émergé au cœur d’une forêt française.
– Il y a tout de même eu un soucis, intervient Jacques, un gamin qui se trouvait là nous a surpris alors que nous visualisions nos directives sur l’écran de contrôle du PC.
– … mais nous avons immédiatement balancé un leurre visuel, termine Klaus. Ce môme racontera avoir vu un horrible monstre, mi-lion mi-loup, et personne ne le croira. Notre hologramme lui a vraiment flanqué une peur bleue ! »
À ces mots, la responsable du projet Big Worm tique. Elle n’arrive pas à identifier ce qui cloche exactement, mais quelque chose la met mal à l’aise. Un sentiment de déjà-vu.
1764 – Cour de Versailles.
Le bon roi Louis XV lit avec intérêt la Gazette de France. Depuis quelques semaines, la presse fait ses choux-gras de cette histoire de bête sauvage qui est apparue à un enfant au beau milieu de la forêt de Mercoire. À vrai dire, il n’y a rien de plus efficace qu’un événement de ce genre pour distraire les esprits fatigués par la guerre de Sept ans, et les journaux l’ont bien compris. Demain, le roi ordonnera à son porte-arquebuse, François Antoine, de partir chasser la bête. Il faut rassurer le peuple, réaffirmer la force du pouvoir royal, et cette affaire tombe à pic pour tout cela. Les journaux aiment tant mythifier ce genre de faits-divers que le roi songe que d’ici à plusieurs siècles, l’on parlera sûrement encore de cette histoire de bête féroce apparue dans le Gévaudan.
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Mystique féline

Cette BD a été publiée dans le 1er numéro du « Cri du Menhir ».
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La Grande Porte

Les trois hommes faisaient face à la porte de fer. Immense, magistrale, impressionnante, elle était probablement déjà là à l’époque du grand-père de Milan et du grand-père de son grand-père. Ce qui se trouvait de l’autre côté faisait l’objet de rumeurs incroyables. Certains racontaient qu’elle cachait un trésor, des millions de pièces d’or, des rubis, des diamants… d’autres pensaient qu’elle dissimulait cette fameuse fontaine de Jouvence dont les livres parlaient. Sur sa façade était gravés des mots que personne ne savait lire. Tous les traducteurs du pays s’y étaient risqués sans jamais réussir à décrypter l’étrange langage.
Milan dirigeait cette équipe d’archéologues depuis bientôt dix ans. Fasciné par les cités antiques, il exultait d’avoir pu mettre la main sur pareil trésor. Et malgré toutes les fouilles qu’il avait entreprit au cours de sa vie, toutes les recherches qu’il avait supervisées, cette découverte-ci, celle qu’il avait devant les yeux, n’était pourtant que le fruit du hasard. Des gosses, deux frères, en jouant aux billes, avaient fait tomber leurs calots au fond d’une fissure minuscule dans la roche. C’est lorsqu’ils avaient raconté à leur père que le trou devait être très profond puisqu’ils n’avaient pas entendu l’impact des billes sur le sol que les choses avaient vraiment démarré. Le père des deux gamins, c’était Alvar Virtanen, l’éminent écrivain. Fort de sa notoriété, il avait un réseau d’amis parmi lesquels comptait Milan Kiimamaa et c’était tout naturellement qu’il lui avait écrit pour lui demander s’il ne se trouvait pas justifié de pousser en avant quelques recherches archéologiques sur le site en question.
Il avait fallut huit années pour creuser aussi profondément. Huit ans pour établir des galeries suffisamment larges pour qu’un homme puisse s’y tenir debout et suffisamment profonde pour gagner la grande porte. Et aujourd’hui, Milan et son équipe allaient enfin la franchir. Depuis dix mois, un bataillon du génie civil se relayait pour percer le mécanisme de la porte. Pour qu’elle soit aussi épaisse et solide, le trésor qu’elle renfermait devait forcément être fabuleux, et Milan, même s’il n’avait jamais été gagné par la cupidité, ne voyait pas d’un mauvaise œil l’idée de faire fortune.
Quand elle céda enfin, ce fut un mélange de surprise et de déception. Une forte odeur métallique couplée à des émanations terreuses fit reculer les explorateurs qui ne se risquèrent à revenir qu’après s’être équipés de masques. Il y avait là un long corridor. Une sorte de coursive à la droite et à la gauche de laquelle se trouvait empilés là comme des casiers métalliques qui semblaient eux-mêmes verrouillés dans les règles de l’art.
Il fallut un an de plus pour venir à bout du mécanisme des casiers, et c’est peu après que les gens commencèrent à tomber malade. Milan et son équipe furent parmi les premiers à ressentir des symptômes. Vomissements, perte de cheveux, douleurs abdominales, diarrhées, hémorragies. Les corps des explorateurs semblaient se décomposer comme des cadavres cependant que leurs cœurs battaient encore. On parla de malédiction.
Quelques temps plus tard, on finit par déchiffrer l’inscription à l’entrée de la porte. C’était une langue morte depuis des décennies. De l’ancien finnois, du temps du moteur à explosion et des débuts de l’informatique, bien avant le grand effondrement. Il était écrit « Vous qui entrez ici, vous ne trouverez que mort et désolation. »
Trois milles ans après qu’elle ait été scellée, une bande d’explorateurs inconscients avaient rouvert la porte du site d’enfouissement de déchets nucléaires d’Onkalo, en Finlande.
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Un cadavre lubrique

— Allez, quoi ! Vous êtes à la retraite, vous n’écrivez plus rien, vous pouvez bien me filer un coup de pouce !
— Foutez-moi le camp ou j’appelle la police !
Cezar Gregoriu n’était pas du genre à appeler la police. Dans sa jeunesse, les types en uniforme, on les appelait le moins possible, et quand ils s’invitaient chez vous, ça n’était jamais bon signe et ça se terminait souvent à l’hôpital. Sauf que ça faisait plus d’une heure que cette gamine tambourinait à sa porte. Comment avait-elle obtenu son adresse ? Comment était-elle passée au travers du service de sécurité ? Qu’est-ce qu’elle lui voulait ? Cezar s’en moquait. Il était vieux et voulait juste finir sa vie tranquillement, sans qu’une petite conne de vingt ans, le visage enfariné de fond de teint, ne vienne le réveiller au beau milieu de sa sieste.
— Monsieur, s’il vous plaît ! Laissez-moi entrer !
— Pas question !
— Si vous me laissez entrer, je vous taille une pipe.
On a beau avoir quatre-vingt-onze ans, il reste toujours quelque chose de l’ordre du souvenir qui se trimballe au fin fond de nos gonades. Appelez ça un réflexe conditionné, de la nostalgie ou tout simplement l’instinct, toujours est-il que Cezar était peut-être un homme très vieux, mais il était toujours un homme avec tout ce que cela implique de vulnérabilité face au sexe faible.
— Quand vous dites que vous me taillerez une pipe, est-ce que j’ai bien compris de quoi il s’agit ?
— Je vous sucerai la queue, ouais ! Je vous ferai faire le tour du fond de ma gorge, je vous cajolerai le colosse avec la langue et le palais, pourquoi ? Ça veut dire autre chose, pour vous ?
— Non non… Je voulais être bien sûr.Fébrile, Cezar s’empara du trousseau de clefs planqué dans le tiroir de la table basse et se mit à chercher celle qui ouvrait la porte d’entrée.
« Ah, bordel, mais c’est pas vrai qu’à l’époque de l’Internet et des voyages sur Mars, je me coltine encore ces foutues clefs à la con, bordel de bordel ! NE PARTEZ PAS HEIN ? J’OUVRE ! J’ARRIVE ! Aaaah bon sang, mais c’est pas celle-là non plus ! Qui c’est qui m’a foutu une saloperie de trousseau pareil, saloperie, on dirait un casse-tête chinois, je t’enverrai tous ces escrocs de serruriers au goulag, moi ! VOUS ÊTES ENCORE LA ? VOUS PARTEZ PAS, HEIN ? J’Y SUIS PRESQUE ! »
Après plusieurs longues minutes de panique et de transpiration, Cezar parvint enfin à trouver la bonne clef et la porte s’ouvrit.
Sibylle avait vingt et un ans, tenait un blog, et avait pour objectif de devenir un écrivain célèbre. Chaque fois qu’elle publiait un texte de son cru, ses huit-cents amis Facebook « aimaient ça ». Alors certes, ça lui flattait l’ego, mais elle se doutait qu’il y en avait beaucoup, parmi ceux qui cliquaient sur « j’aime », qui ne lui passaient la brosse à reluire que parce qu’elle était très jolie. Et si Sibylle était tout à fait consciente de sa beauté, c’était pour son talent qu’elle voulait être reconnue.
Assise sur une chaise, devant un Cezar Gregoriu surexcité, Sibylle regardait le prix Goncourt accroché au mur. Elle se demandait à quel endroit de son studio il serait le mieux placé pour que ses amis le voient. De toute façon, avec un
Goncourt en poche, on habite plus dans un studio. On accroche son prix au-dessus de la cheminée de son ranch, et lorsqu’on donne des cocktails, tout le monde peut le voir .
— C’est qu’une babiole sans intérêt.
— Quoi, le Goncourt ? Pas de fausse modestie avec moi, monsieur Gregoriu. Vous pouvez être fier ! Vous êtes un écrivain exceptionnel, je vous admire…
Cezar avait beau ne pas être insensible à la flagornerie, ce qui l’obsédait, c’était cette bouche pleine de rouge à lèvres violet. Il s’imaginait lui faire subir des tas de saloperies depuis qu’il savait qu’elle s’ouvrirait pour lui. La culpabilité, il s’en soucierait après coup. Et puis bon, elle était majeure, il n y avait rien d’illégal là-dedans, et ça n’était pas à son âge canonique qu’il allait commencer à se poser des questions morales sur sa pratique sexuelle.
— Dites, ce que vous avez dit, avant que je vous ouvre…
— Ce que j’ai dit à quel propos ?
— Eh bien… hum hum… De l’usage de votre bouche pour…
— Oh…
Ce « oh » supportait à lui tout seul toute la tristesse du monde. C’était un « oh » qui en disait long. Un « oh » qui signifiait « je pensais que cette histoire de fellation était déjà oubliée, vous me décevez monsieur Gregoriu, moi qui vous estimais tant, vous n’êtes au fond qu’un vieux dégueulasse lubrique nonagénaire. Oh, je vais tenir parole, mais c’est en me détruisant que je vous ferai prendre du plaisir. »Au prix d’un effort harassant, Cezar Gregoriu se ressaisit et finit par laisser échapper :
— Rah ! Laissez tomber cette histoire de pipe…
Aussitôt, la tristesse quitta le visage de Sibylle qui sortit un chewing-gum de sa poche et se mit à le mâcher en souriant. Cezar eut alors la désagréable impression de s’être fait baiser, ce qui au vu de la situation ne manquait pas d’ironie.
— Attendez, je vais passer un vêtement un peu plus chic ! lança Cezar avant de disparaître dans sa chambre à coucher.
Environ quinze minutes plus tard, il en ressortit habillé avec le smoking qu’il avait porté pour ce festival de Cannes où l’on avait joué une adaptation du Fumeur des abattoirs, son premier roman à succès. En allant s’asseoir aux côtés de Sibylle, Cezar aperçut son reflet dans la baie vitrée. Un cadavre en smoking. Un macchabée qui porte un costume pour tenter d’impressionner une petite jeunette. Ça lui en aurait inspiré, des histoires dégueulasses, à l’époque où il écrivait encore. Il se serait même probablement payé sa propre tête. Il imaginait déjà l’incipit. «Ce vieux dégueulasse de Cezar portait un costume usé s’imaginant ainsi impressionner la jeune fille. Il faisait partie de ces hommes qui ont dans l’idée qu’un vêtement change ce qu’ils sont. Autant demander à un étron d’arborer un Steston pour avoir la classe. »
— Je voudrais devenir romancière, monsieur Gregoriu.
— Ah ? C’est très bien ça ! Très très bien ! Et tu as un petit copain dans la vie ?
— J’écris déjà depuis l’âge de huit ans…
— Ah ? Parfait ! Parfait ! Ils sont mignons comme tous, ces petits roploplos dis donc…
— Je voudrais que vous me donniez des conseils pour devenir la meilleure.
— Ah ben oui ! Tu as un bien joli cou, tu sais ? Oh, j’ai bien envie de lui faire des petits bisous !
— Monsieur Gregoriu, vous n’écoutez pas un mot de ce que je vous raconte.
— Si, bien sûr que si ! Tu… Tu as des petits roploplos qui… Non, tu voudrais que je te fasse des bisous, heu… Tu n’as pas de petit copain et…
La gifle partit à la vitesse de la lumière et, à part Jean-Paul Belmondo, personne ne sait mieux gifler qu’une femme. Celle de Sibylle fit un bruit de fouet. Un CLAC bien sec, bien humiliant. À peine Cezar s’était-il rendu compte de ce qu’il venait de se passer que Sibylle avait déjà replacé sa main sur sa cuisse gauche. Les femmes n’allongent pas le coup. Y a pas de frime dans la gifle d’une femme. Les femmes frappent, rengainent, et attendent que la honte fasse son effet.
— Bouhouhou, pardon ! Pardonnnnn ! Je ne suis qu’une merde ! Bouhouhou !
— Bon bon, calmez-vous, c’est oublié, passons à autre chose.
— Bouhouhou je ne suis qu’un vieux dégueulasse pervers, je vais bientôt mourir et ça sera bien fait pour moi ! Personne ne va me regretter ! Bouhouhou !
— Allons, calmez-vous monsieur Gregoriu… Bon, je m’excuse pour la gifle, mais vous deveniez vraiment lourd.
— Bouhouhou, et personne ne veut plus me prendre dans ses bras ! Bouhouhou…
— Mais si, mais si… Bon regardez, je vous prends dans les miens. Là… Là… ça va mieux maintenant ?
La tête coincée entre les nichons de Sibylle, Cezar Gregoriu se sentait comme en cure thermale. Son petit pénis flétri par l’âge durcissait péniblement au fond de son caleçon. Il semblait dire « Vas-y mon pote ! Baroud d’honneur ! »
Si Cezar Gregoriu avait finit par accepter de conseiller Sibylle, c’était pour deux raisons. La première, il ne faut pas se mentir, c’est parce qu’il espérait toujours secrètement qu’il finisse par se passer quelque chose entre eux. La seconde, c’était qu’il n’avait au fond rien d’autre à faire sinon attendre la mort en pestant devant la télévision. Alors finalement, attendre la faucheuse en compagnie d’une paire de petits seins à croquer, ça n’était pas si mal comme deal.
— Voici Rivière d’âmes, l’une de mes nouvelles qui a le mieux fonctionné sur Twitter. Elle a été retwittée plus de cinquante fois. Et ça, c’est Rêve d’amour, mon poème qui a été liké soixante-neuf fois et partagé quarante et une fois sur Facebook.
— Oh, ben, je crois que ça va aller beaucoup plus vite que ce que je pensais pour t’aiguiller dans le bon sens, ma cocotte.
— Ah, pourquoi ça ?
— Tes titres, là, c’est ni fait ni à faire ! Bon sang, avec des titres pareils tu vas finir étiquetée « littérature féminine » ! Y a rien de pire ! Tu pourras réussir à faire carrière, mais à chaque fois qu’on mentionnera ton nom, ça sera avec un sourire en coin. Tu deviendras un objet de plaisanterie, on te ridiculisera dans ton dos, tu finiras comme une caricature !
— Mais c’est horrible ! Tout ça à cause d’un titre ?
— Le titre, ça joue à plus de 90% dans le succès d’un livre ! Un bon bouquin avec un mauvais titre, c’est un bordeaux millésimé dans une bouteille en plastique ! C’est peut-être bon, mais ça donne pas envie ! Imagine si Victor Hugo avait choisi d’appeler ses Misérables « Les histoires de Cosette et Gavroche » !
— Mais le titre ne fait pas tout !
— Non, bien évidemment ! Mais c’est déjà un bon début ! Après, ma foi… C’est une question de talent. On l’a ou pas. Et je ne peux rien pour toi à ce sujet.
De l’avis de Cezar Gregoriu, une vie difficile et un bon sens de l’humour étaient les meilleurs ingrédients pour faire un écrivain talentueux. Une vie rude, parce que pour avoir quelque chose à raconter, il faut avoir été éprouvé, connaître ainsi la nature profonde des sentiments tels que le désespoir, le renoncement, le cynisme et l’amertume. On ne parle bien que de ce que l’on connaît. Un bon sens de l’humour parce que sinon, on devient vite chiant à écrire son cafard. Les lecteurs ont besoin, pour aimer un livre, de sentir que l’écrivain ne subit pas sa vie mais qu’il la comprend et qu’il l’emmerde.
— C’est vraiment beau, la manière que vous avez d’en parler…
— Oh, je… Héhé ! Déformation professionnelle, on va dire !
Après tant d’années de célibat, Cezar avait oublié ce pouvoir qu’ont les mots sur la gent féminine. Il se souvint de cette phrase de Marguerite Duras, « Les femmes jouissent d’abord par les oreilles », et se mit à discourir sur la littérature, la poésie, la race humaine, un peu la politique et beaucoup l’amour contrarié devant une Sibylle émerveillée dont il sentait qu’elle entrait en son pouvoir.
En pénétrant dans l’appartement de Cezar Gregoriu, Sibylle s’attendait à trouver beaucoup de choses, mais certainement pas des orgasmes. Deux, exactement. Ce fut sur le second que Cezar Gregoriu rendit l’âme. Il fit « Haaan » puis « ooh » puis « argh » et puis plus rien. Ses yeux exorbités fixaient le plafond et son visage était fendu d’un large sourire victorieux. À l’intérieur de sa carcasse, son âme se faisait la malle. Elle éteignait les lumières, reprenait la clef sous le paillasson, et s’adressant une dernière fois à cette charpente dans laquelle elle avait habité neuf décennies, elle dit : « On a fini par l’avoir, cette cochonne ! »
Sibylle reprit doucement ses esprits. Il faut dire que les orgasmes avaient été d’une puissance déroutante. Pourtant, des hommes, dans sa vie, elle en avait eu plus d’une vingtaine. Elle savait ce qu’était capable de faire un homme avec son corps, mais avec Cezar, ça avait été radicalement différent. Cezar l’avait fait pré-jouir avec ses mots bien avant l’acte charnel. Sauf que maintenant, elle se retrouvait à califourchon sur un cadavre de vieux, et l’érotisme de la situation s’étiolait doucement dans l’atmosphère lugubre de la chambre de l’écrivain.
On appelle « principe » une règle relative à la morale et qui définit la meilleure manière d’agir. On ne peut pas dire que Sibylle se soit sentie étouffée par les principes alors qu’elle fouillait l’ordinateur de Cezar avant de quitter son appartement sur la pointe des pieds, mais ce qu’elle y avait trouvé lui avait tout de même permis de rafler le Renaudot. C’est fou ce que ça peut jeter, un écrivain. Elle avait déniché un dossier nommé « Rebus » dans lequel Cezar stockait des romans inachevés, des idées en l’air, des poèmes ainsi que des nouvelles sans fin. En articulant tout cela, elle avait pondu un roman au titre éloquent : Un cadavre lubrique. L’histoire d’un vieil écrivain libidineux qui vendait son âme en échange de quelques instants de plaisir avec une jeune étudiante ambitieuse.
Lorsque la journaliste du « Magazine littéraire » lui tendit le micro et lui demanda d’où lui venait son génie, Sibylle sourit et répondit : « Je dirais qu’en premier lieu, il faut trouver un bon titre. Ensuite, l’histoire vient toute seule pourvu qu’on ait eu la vie rude et qu’on soit doté d’un bon sens de l’humour. » -
Gentleman

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La roulotte

J’avais déjà fait cette promenade. Peut-être deux ou trois fois. Je partais généralement le matin aux alentours de dix heures, je marchais rapidement depuis le hameau du Climont pour arriver vers midi au sommet de la montagne du même nom. Le Climont, ou Weinberg en Alsacien et en Allemand, est une montagne du massif des Vosges d’environ mille mètres. À sa cîme trône la tour Julius, une tour d’observation érigée par le club vosgien en 1897. L’Alsace était alors allemande.
J’avais proposé à ma petite amie une sorte de bivouac. L’idée était que nous partions ensemble à l’assaut de cette petite montagne et que nous passions là nuit là-haut. J’avais dégoté sur un site marchand une tente et un sac à dos grand modèle. Je comptais sur cette petite nuit en amoureux bien à l’écart du monde moderne pour demander Céline en mariage. Nous étions ensemble depuis moins d’un an, mais j’en étais certain : elle était la bonne.
Mon sac à dos pouvait contenir près de soixante kilos de matériel mais je ne l’avais rempli que de moitié. La tente, de l’eau et de la nourriture – des plats lyophilisés, de cette sorte de plats qui ne prend pas plus de place qu’une feuille de papier – , un kit de premier secours, nos deux téléphones chargés à bloc et un briquet, dans le cas où nous aurions envie d’allumer un feu.
Le temps était parfait. Un beau soleil de mai, une température de vingt degrés, aucune ondée n’était prévue avant plusieurs jours, nous avions tous deux passés une excellente nuit et nous partîmes, joyeux, aux alentours de dix heures.
Il restait peut-être un kilomètre avant que nous n’atteignons le sommet de la montagne quand Céline m’interpella de sa petite voix chantante. « Tu as vu ? Comment ça a pu arriver ici ? » Du doigt, elle pointait une roulotte posée entre deux bouleaux à une cinquantaine de mètres du sentier où nous nous trouvions. La largueur des chemins pour gagner la tour ne dépassait pas un mètre, il s’agissait globalement de raidillons sur lesquels aucun véhicule, à l’exception peut-être d’un VTT, n’aurait pu circuler. Y tirer une caravane, ou cette sorte de roulotte semblait impossible. « Ils ont dû amener ça ici en pièces détachées et tout monter sur place ! » dis-je en haussant les épaules. Céline parût peu convaincue par mon explication et nous continuâmes notre marche.
Tout en haut de la tour Julius, le panorama était magnifique. Le temps, dégagé, laissait même entrevoir au loin les Alpes Suisses. Alors que Céline contemplait le paysage, je posai un genou à terre et sorti de ma poche la bague de fiançailles que je lui destinai. Des larmes, des rires, de longs baisers, et puisque nous étions seuls, comme des seigneurs des temps jadis surplombant le monde du haut de leur château-fort, nous fîmes l’amour.
C’était ce genre de tente qu’on lance et qui se déplie toute seule en l’air en une seconde. Je n’ai jamais été très doué avec mes mains et ce genre d’astuce pour paresseux me convenait tout à fait. J’avais ramassé du bois mort et m’étais risqué à allumer un feu malgré l’interdiction d’en faire en forêt. Et même si nous étions dans les Vosges au printemps et non dans les Alpes en plein été, j’avais par précaution entouré mon brasier de grosses pierres trouvées ça et là. À la tombée de la nuit, l’air se fit plus frais et je me félicitai d’avoir eu cette idée.
Il était autour de deux heures du matin lorsque l’averse nous réveilla. De lourdes gouttes mitraillaient la toile de tente et avant même que je puisses ouvrir la bouche pour faire remarquer que la météo ne prévoyait pourtant pas de pluie avant la semaine prochaine, nous sentîmes le sol glisser sous nous. Je n’avais bien évidemment pas pris la peine de creuser de rigole. Hier encore, la terre était sèche et le ciel clair. Et maintenant, nous sentions que la tente était sur le point de s’échapper de son emplacement. En pleine nuit, sans même un imperméable, nous étions à la merci des éléments et ces derniers se montraient soudain très menaçants.
« La roulotte ! » avait crié Céline en écarquillant les yeux. C’était notre ultime salut. Si nous la trouvions ouverte, nous pourrions nous y réfugier et y passer le reste de la nuit. Le lendemain, je prendrais soin de laisser un mot à l’endroit du propriétaire, lui expliquant notre mésaventure, l’averse, la providence qui plaçait sur notre chemin ce refuge sur roues, et comptant sur sa compréhension car après tout, nous n’avions fait que lui emprunter son hospitalité pour une nuit sans rien déranger. Mais encore fallait-il que la roulotte ne soit pas verouillée.
Le kilomètre qui séparait la roulotte de notre campement se fit beaucoup plus vite dans le sens de la descente. Nous étions trempés de la tête aux pieds lorsque nous arrivâmes à destination. Je tendis la main pour clancher et la porte s’ouvrit sans la moindre résistance. « Alléluia ! » lança Céline, et nous nous engoufrâmes à l’intérieur.
C’était une magnifique pièce toute en boiseries composée d’un lit double, d’un coin repas, d’une petite cusine et d’une salle de bain munie d’un siège WC et d’une douchette. Dans les espaces de rangement situés au-dessus des lits, nous trouvâmes des serviettes de toilettes dont nous nous servîmes pour nous sécher. Il était incroyable que le priopriétaire ait laissé ainsi son bien à disposition du premier venu. Il ne pouvait s’agir que d’une étourderie. Le garde-manger était rempli de conserves et de bouteilles d’eau en verre. « Nous ne mourrions pas de faim si nous devions rester coincés ici plusieurs jours ! » lançai-je en riant. Je ne croyais pas si bien dire.
Le lendemain, je fus tiré de mon sommeil par Céline qui m’agrippait le bras et me le secouait. « Regarde ! Oh mon Dieu, regarde ! » Son doigt pointé sur l’une des trois fenêtres de la roulotte tremblait. Je me frottais les yeux. De l’autre côté de la vitre, un ciel rouge dominait un paysage désertique fait de sable et de roche. Pas un animal, aucune végétation, rien ne semblait vivre dans ce décor apocalyptique. Avant que j’ai eu le temps de l’en empêcher, Céline empoigna la clanche et ouvrit la porte de la roulotte. Elle passa la main au dehors et se mit à hurler. Je l’attrapai aussitôt par les épaules, la tirai à l’intérieur et refermai la porte d’un coup de pied. Son avant bras semblait comme roussi par un violent coup de soleil. « J’avais l’impression d’avoir plongé le bras dans de l’eau bouillante ! » me dit-elle en pleurant.
Le matin suivant, et les jours d’après, chaque monde au dehors était un monde différent. Tantôt glacé tantôt brûlant, tantôt obscur tantôt éblouissant. Et nous, cloitrés dans notre prison sur roues, nous étions comme protégé par une force invisible qui interdisait mystérieusement à l’atmosphère extérieure de venir corrompre celle de notre abri.
Lorsqu’au bout d’une semaine le paysage qui nous apparut au réveil fut celui d’une vaste forêt verte au travers des arbres de laquelle nous distinguions un beau ciel bleu, nous n’hésitâmes pas une seule seconde à sortir, trop heureux d’être enfin rentrés chez nous. Mais après une heure de marche au milieu d’une épaisse végétation, lorsque la forêt se fit plus clair et que nous pûmes enfin observer le ciel, ce que nous y découvrîmes nous glaça le sang. Il y avait trois soleils qui brillaient dans le ciel.