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N’importe où

J’avais douze ans lorsque, pour la première fois, cet insupportable sentiment d’être seul au monde s’estompa le temps d’une lecture. J’avais emprunté à la bibliothèque municipale « Le voyage de Simon Morley », de Jack Finney. L’histoire d’un type – Simon Morley – qui voyage dans le temps, non pas grâce à une machine, mais simplement en utilisant une sorte de technique d’auto-hypnose : Simon se persuade qu’il est au XIXe siècle, et voilà qu’il finit par s’y trouver.
L’année suivante, celle de mes treize ans, je découvre « Le jeune homme, la mort et le Temps », de Richard Matheson. Scénario différent, mais… là aussi, un homme parvient à voyager dans le passé simplement en se conditionnant à croire qu’il s’y trouve. Ça ne pouvait pas être un hasard.
Trois ans plus tôt. J’ai dix ans et je lis avec avidité l’un de ces mangas de science-fiction pour ado que les nippons produisent en quantité industrielle. L’histoire raconte les aventures d’un petit garçon, Taïko, qui a le pouvoir de voyager dans le Japon médiéval en invoquant les esprits. Les dessins sont intenses, immersifs, et, en refermant le livre, j’ai l’impression d’être encore dans ce monde de samouraïs et de ninjas. Puis, je pose le manga et observe le monde autour de moi. Quelque chose a changé. Pas un détail, non. Je suis passé du décor rassurant de ma chambre à celui d’un Japon que je n’ai jamais vu ailleurs que ce genre de bouquin que je viens de terminer.
Au loin, des types à cheval chargent dans ma direction. Aucun doute : ce sont des samouraïs. Je ferme les yeux très fort en me prenant la tête entre les mains. Ça ne peut pas être réel — et pourtant, j’entends le bruit des sabots qui se rapprochent. Je pense : Je veux rentrer chez moi — et de toute ma vie, je n’ai jamais rien pensé aussi fort. Les bruits s’arrêtent. J’ouvre les yeux. Je suis de retour dans ma chambre.
Pendant deux années, de mes dix à mes douze ans, je refuse de lire, de regarder la télé ou d’aller au cinéma. J’évite tout ce qui pourrait me passionner, m’habiter, de peur que ce que j’ai vécu dans ma chambre, ce jour-là, par la lecture d’un simple manga, ne se reproduise. Deux années d’ennui, pendant lesquelles mes parents se réjouissent de me voir progresser à l’école. Car en effet, étudier les maths, la grammaire, c’est une activité froide, scolaire, qui ne fait à aucun moment appel aux rêves ou à l’imaginaire. Ça me tient concentré sur quelque chose de concret, de rassurant. Et puis c’est bon pour ma scolarité…
Tout change avec la lecture de Finney. J’ouvre un livre pour la première fois depuis bien longtemps, et ça n’est pas un hasard si c’est celui-ci. J’en ai entendu parler en cours de sciences physiques. Notre prof, madame Maduro, est une scientifique passionnée de SF. Je ne sais plus quelle digression l’a amenée à évoquer les voyages dans le temps, et puis ce livre en particulier. Mais lorsqu’elle en a fait la description, j’ai eu comme une révélation : Finney a vécu la même chose que moi, et il en a fait un livre. Même chose pour le roman de Matheson. Une telle similitude dans ce concept de voyage dans le temps par auto-hypnose ne peut pas relever uniquement du hasard — ou du plagiat.
Au moment de ma prise de conscience, Finney est déjà mort. Mais Matheson vit. Il ne décédera qu’en 2013. Les écrivains, même célèbres, sont beaucoup plus faciles à dénicher qu’on peut le croire — contrairement aux acteurs, par exemple. En quelques clics sur Google, j’apprends que l’auteur a ses habitudes au Saddle Peak Lodge, où il déjeune souvent plusieurs fois par semaine.
C’est en Californie, dans les collines entre Calabasas et Malibu. Je vis à Meudon, en France. Et je ne suis pas encore majeur…
Assis devant mon ordi, je contemple avec frustration la photo de ce restaurant que m’affiche Google. Le repère de Matheson. J’aimerais tant m’y trouver… Et l’instant d’après : j’y suis.
Ado français au milieu de ce décor où des yankees tout droit sortis de séries US boivent des Bud à la bouteille en se bâfrant de travers de porc. C’est terrifiant, déstabilisant, mais… moins que lorsque je m’étais trouvé, des années plus tôt, face à une cavalerie nipponne en pleine charge. Et je vois Matheson, attablé dans le coin le plus discret du restaurant, et qui me regarde l’air hébété, un bretzel figé dans sa main droite. À coup sûr, il m’a vu « apparaître ». Il finit par se décrisper et me fait signe de venir à sa rencontre.
Mes notions d’anglais face à ses notions de français rendent une ébauche de conversation possible. Et très vite, il me met en garde : « N’utilise pas ce truc, petit. Ça peut être très dangereux. Moi, j’y ai renoncé depuis longtemps. » Je lui réponds que je n’ai rien demandé. Que ce truc-là semble arriver indépendamment de ma volonté. Il me sourit. « De la même façon que ta volonté peut te faire voyager dans le Temps et l’espace, elle peut également désactiver ton aptitude. Il suffit que tu le veuilles très fort. »
Il me raconte ensuite son expérience. Comment il a découvert ce qu’il appelle l’aptitude. Comment il y a renoncé grâce à la méthode qu’il m’a décrite. Les risques qu’il a courus à l’époque où il s’amusait à s’en servir. Puis il se lève, lance deux billets sur la table, me touche l’épaule et me dit d’une voix discrète : « Do whatever you want, kid. But if I were you, I’d get rid of that thing before something bad happens… » — et il s’en va.
Quelques instants plus tard, je suis de retour chez moi. C’est fou comme il devient facile de maîtriser l’aptitude. Il suffit de s’en servir, en fait. Et m’en servir, ça j’y compte bien.
Les semaines qui suivent, je voyage un peu partout sur la planète. D’abord, je visite des îles aussi désertes que paradisiaques. Aldabra, Clipperton, l’atoll de Palmyra, les îles Cocos… Je choisis ces endroits afin d’éviter d’y croiser une population humaine qui risquerait de me voir « apparaître », comme sorti de nulle part. Je ne veux pas d’ennuis. Mais je constate vite que les gens ont un comportement de déni très important lorsqu’ils sont confrontés à quelque chose qu’ils ne peuvent expliquer. Ils se frottent les yeux, prennent un air intrigué, et… reprennent leur chemin, tout bonnement. Plus tard, une explication rationnelle finira par sortir de la bouche d’un Youtubeur scientifique, qui expliquera comment la réverbération de la lumière peut produire certaines illusions d’optique, ou par celle d’un psychologue, qui consacrera un podcast à décrire les mécanismes de la fatigue, ces mêmes mécaniques capables de provoquer des hallucinations.
Les années passent, et avec elles, la maîtrise de mon aptitude se solidifie. Je manie de mieux en mieux la chose. J’ai une petite amie à Québec, une autre à Sydney et une troisième à Berlin. Je me suis fait apparaître à plusieurs reprises en pleine forêt amazonienne, devant une tribu reculée qui m’a pris pour un Dieu. J’ai campé plusieurs jours sur l’île Amsterdam, petit morceau de France dans l’océan Indien. J’aime ce pouvoir maintenant que je sais le maîtriser. Je ne le crains plus. Je sens qu’il ne peut rien m’arriver. Je me trompe.
C’est un samedi soir, jour d’hiver en France, et je me dépêche d’engloutir un repas avant de sortir. Dehors, il fait froid, il neige, mes amis m’attendent au pub. On compte écluser quelques bières et faire une ou deux parties de billard avant d’aller danser. J’ai rompu avec mes petites amies de Sydney et de Berlin. Je vois encore celle de Québec, mais plus comme sexfriend… Avant de sortir, j’attrape une pomme. Je la mangerai en route. Trois kilomètres séparent mon appartement du pub irlandais où mes amis et moi avons nos habitudes. Il fait vraiment froid, peut-être un degré. Voire zéro. Je croque dans ma pomme tout en marchant, et c’est à ce moment-là que ça arrive.
Un morceau du fruit, pas suffisamment mâché, se coince dans mon gosier. J’étouffe. Autour de moi : personne. Je ne parviens plus à respirer, je tousse, je n’arrive pas à expulser le morceau de pomme logé au fond de ma gorge, et l’espace d’un instant, le froid, la peur et le sentiment d’asphyxie m’évoquent le vide spatial.
Quelques secondes avant de mourir, j’aperçois au loin la planète bleue. Mes yeux me brûlent, mes tympans me font atrocement mal, mon corps gonfle et ma salive entre en ébullition. Je vais mourir, c’est une question de secondes, et la dernière pensée qui me traverse l’esprit avant de perdre conscience pour toujours, ce sont les mots de Matheson, dans ce troquet de Californie, quelques années plus tôt.
Do whatever you want, kid. But if I were you, I’d get rid of that thing before something bad happens…
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Question d’hygiène

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Le fantôme Martien

Je m’appelle Quentin et je suis le premier homme à avoir jamais visité Mars. L’ennui, c’est que strictement personne n’est au courant, et le monde ne saura probablement jamais rien de mon histoire et de mes voyages.
C’est arrivé presque par hasard. Je dis bien presque, parce qu’il y a toujours quelque chose de l’ordre du destin ou de la providence lorsque votre vie prend un tournant si particulier. La mienne, d’existence, était plutôt ordinaire. J’étais comptable pour une boîte de fournitures scolaires, un travail ennuyeux mais un salaire régulier et relativement confortable. Le soir, pour décompresser et me sortir de la tête tous ces chiffres qui avaient défilé sous mes yeux toute la journée, je me rendais à mon cours de yoga. Le yoga, ça avait été pour moi une révélation. Être capable, par la maîtrise de son mental et de sa respiration, de sublimer les problèmes du quotidien, le stress, les craintes et la tristesse, de ne faire qu’un avec son ki. C’était ça la clef de la sérénité.
Rapidement, les cours m’ont semblé inutiles. J’étais une sorte de surdoué. Je savais comment entrer en transe, comment voir loin, par delà les frontières physiques, et la présence des autres élèves et du maître yogi avait tendance à parasiter ma concentration. C’est donc chez moi que j’avais choisi de continuer mes séances de méditations.
J’ai réussi mon premier voyage astral un jour que je ne travaillais pas. J’étais en position du lotus, sur le parquet de mon salon, et l’instant d’après, je planais au dessus de mon jardin. Il ne m’a fallut que quelques « sorties » supplémentaires pour comprendre que ce que je percevais comme une distance entre les choses n’était que l’influence que mon corps physique exerçait sur mon mental. Dans le monde astral, la distance n’existe pas, tout est connecté. Il fallait le savoir pour réussir à plier l’espace afin de le parcourir librement, et lorsque j’y suis enfin parvenu, ma première destination a été la planète rouge.
Mars. En un instant mon ki m’y avait mené et je survolais ses montagnes et ses vallées avec l’exaltation de l’explorateur en terra incognita. J’y passais de longs moments, et finalement y consacrais tout mon temps de méditation. Comme j’aurais aimé pouvoir raconter tout cela à un ami, un frère ou un voisin. Mais qui m’aurait cru ? Au sein de notre civilisation très matérialiste, ce genre de témoignages n’a qu’un pouvoir, celui de vous envoyer en unité psychiatrique. La science devait vaincre les ténèbres, elle en a créé de nouvelles.
La solitude a du bon. Elle vous permet de méditer dans le calme, vous rend libre de vos décisions, vous permet de vous recentrer sur vous-même, sans parler des avantages plus triviaux, comme le choix de la nourriture où du lieu des prochaines vacances. Mais lorsque vous faites une crise cardiaque, la solitude ne vous sert strictement à rien. J’étais en train de survoler les montagnes et les cratères de Terra Sirenum, dans l’hémisphère sud de Mars, lorsque mon cœur s’est arrêté de battre. Je ne m’en suis même pas rendu compte, tant j’étais absorbé par la beauté du paysage. C’est lorsque j’ai voulu réintégrer mon corps que j’ai compris. Le chemin du retour n’existait plus, et j’avais beau me concentrer, je ne faisais que pédaler sur un vélo d’appartement. Je n’allais nulle part.
Où vont les âmes lorsque le corps meurt ? Je n’en sais foutre rien. Ce que je sais en revanche, c’est que la mienne est piégée sur la quatrième planète en partant du soleil, et que j’ai l’éternité pour réfléchir à un moyen de m’en échapper.
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Les hommes viennent de Mars

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Le dernier chien de mémé

À quatre-vingt dix ans, je suppose qu’il ne faut plus trop compter sur les autres. Mes enfants disent que je perds la mémoire et ils insistent pour que j’accueille une aide à la maison. Je refuse, je ne me sens pas en sécurité à ce qu’une inconnue partage ma vie, dans cette maison où j’ai vu grandir ces mêmes enfants qui à présent n’attendent qu’une chose, que j’y meurs afin qu’ils puissent la vendre ou la louer. La vérité, c’est que lorsque tous les jours se ressemblent, on ne voit plus l’intérêt de se maintenir au courant du cours des jours, alors on les confonds et puis on les oublie. Quelle différence entre un lundi et un dimanche pour une personne qui ne sort jamais de chez elle ? Il y a bien la télévision, mais je la regarde de moins en moins, et puis quand je l’allume, je ne tiens pas plus de vingt minutes avant de m’endormir. Quand je me réveille, je suis pris d’un instant de panique. Je ne me rappelle plus où je suis ni pourquoi j’ai tant de mal à bouger. Je crois que lorsque je dors, j’oublie que je suis vieille. Je mets un certain temps à m’en souvenir au réveil. De plus en plus longtemps d’ailleurs.
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J’ai écrit mes mémoires. Je suis né au dix-neuvième siècle, le 21 juin 1898 exactement. Je n’ai eu l’électricité et l’eau courante qu’une fois adulte. Lorsque je le raconte à mes petits enfants, ils me dévisagent, incrédules et retournent à leurs écrans. Ils ont des écrans à ne plus savoir qu’en faire. Ils ne regardent même plus dehors. Je ne comprends plus du tout ce monde. J’ai hâte de le quitter.
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J’ai eu des chiens toute ma vie. Le premier s’appelait Marcus, c’était un grand Setter irlandais que mon fils avait pris pour chasser. Lorsqu’il a rencontré sa femme, ils se sont installés dans un appartement, en ville et le chien a atterri chez moi. J’étais seule et j’avais un jardin, le chien de mon fils est devenu le mien. On peut dire que pour une veuve, la compagnie d’un animal est un vrai bonheur. Ce chien était devenu mon compagnon, celui qui partageait ma vie et autour duquel j’articulais mes occupations. Je me suis mis à lui parler comme à un ami, puis à le considérer comme un membre de la famille. Le soir, je lui faisais la cuisine. Je n’ai jamais eu confiance dans la nourriture industrielle. J’ai vécu treize de bonheur avec lui, et un petit matin, j’ai trouvé son corps froid et sans vie au pied de mon lit. Mon beau-fils est venu l’après-midi même pour creuser un trou dans le jardin. Le soir, c’était fini. Pas de croix sur sa tombe, je n’ai jamais été vraiment croyante, j’y ai planté des bégonias.
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Mon second chien était un épagneul breton. J’avais 72 ans à l’époque de son adoption et j’étais encore vaillante. Vivre à ses cotés fut un plaisir, même si j’ai mis longtemps avant de le considérer comme un chien à part entière et non plus comme « le chien qui remplaçait Marcus ». Il est mort au même âge que son prédécesseur. Je me suis retrouvée seule et pour la première fois, je me suis sentie vraiment vieille.
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Monsieur Gambert est mon voisin. Il a soixante-quinze ans et le pauvre a la maladie d’Alzheimer. Il est venu sonner chez moi un matin. Il était en robe de chambre, il semblait paniqué. Il tenait son cocker en laisse et de grosses larmes perlaient sur ses joues. Il allait être « placé ». C’est à dire qu’on s’apprêtait à lui retirer sa liberté. L’endroit où il allait être mené n’acceptait pas les chiens ; alors il me suppliait de m’occuper du sien. Je n’avais pas le cœur à refuser pareille requête à un homme sur le point de perdre en même temps et sa tête et son indépendance, alors j’ai pris la laisse et j’ai refermé la porte.
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Un bien vieux chien que ce Dodi. Il semblait si paniqué, tellement perdu sans son maître. Il avait douze ans et portait la fatigue de son âge sur ses frêles épaules de brave toutou. Il faisait parti de ces vieux chiens que l’on voit trotter à coté de leurs maîtres si lentement qu’on finit par se demander qui des deux promène l’autre. Un vieux chien pour une vieille dame, nous nous sommes entendus très vite. Je me suis remise à cuisiner pour ce chien. Le soir, des pâtes et de la viande bouillie, avec un cube de bouillon de bœuf et il restait assis à coté de moi, poliment, le temps que tout soit prêt.
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Ce fut une année merveilleuse. Nous faisions une promenade presque tous les jours, pas trop longue, juste ce qu’il fallait. Par beau temps, je l’emmenais jusqu’au terrain vague où je lui ôtais sa laisse. Il trottinait sur l’herbe plusieurs minutes, puis, comme lassé par son propre manque d’énergie, il revenait à mes pieds afin que je lui repasse sa laisse autour du cou. J’ai appris la mort de monsieur Gambert une semaine avant les treize ans de Dodi.
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Nous étions fatigués tous les deux ce soir là. Un dimanche, la veille de l’anniversaire de Dodi. Mes enfants venaient de téléphoner pour m’avertir de leur visite prochaine. Ça n’augurait rien de bon. Ils ne pouvaient pas s’empêcher de parler de moi comme si j’étais une enfant irresponsable. Je trouvais ça profondément blessant, d’autant plus qu’ils ne se gênaient pas pour le faire en ma présence. Ils désapprouvaient Dodi. « Quelle idée de prendre un chien à ton âge » me reprochaient-ils. Je leur répondais que ça n’était pas leurs affaires, qu’ils n’avaient rien à craindre pour leur héritage puisque c’était tout ce qui les intéressait. Ils s’offusquaient, quittaient ma maison, trop heureux d’avoir un prétexte pour le faire, et je me retrouvais seule avec mon chien.
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Dodi est mort une heure après avoir eu treize ans. J’étais en train de le caresser quand c’est arrivé. Je lui avais pris un bel os à moelle à la boucherie du coin de la rue. Il était en train de le ronger, et puis il a posé sa tête sur mes genoux, m’a lancé un regard humide et a poussé un long, très long et dernier soupir. Je n’avais plus pleuré depuis bien longtemps. À mon âge, on n’a plus beaucoup de larmes. J’ai soulevé Dodi et l’ai porté sur mon lit où j’ai brossé son poil. Jadis, j’avais vu mes parents faire la même chose avec les cheveux de ma grand-mère. J’ai connu cette époque où l’on respectait ses morts plutôt que d’en avoir peur. Je me suis glissée sous les draps et j’ai serré le petit corps encore chaud de Dodi contre le mien. Lorsque j’ai fermé les yeux, j’ai senti qu’il m’attendait de l’autre coté. Et il n’était pas seul. Je quitte ce monde sans regret, j’y ai passé beaucoup trop de temps, et à bien y réfléchir, si on me laisse le choix, c’est au paradis des chiens que je choisirai de passer l’éternité.
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Suicide-Joe passe à la caisse

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La chasse

Cela fait maintenant une bonne heure que Pilate marche en pleine forêt à la recherche de son chemin. Comme chaque année, il est parti chasser tôt le matin, mais contrairement à chaque année, il semble s’être perdu au milieu des bois. Il se dit qu’il a dû se tromper au niveau de la source, prendre à gauche quand il aurait dû prendre à droite, ou l’inverse. Résultat, la nuit tombe et il est en pleine forêt sans savoir exactement où.
Pilate chasse tous les ans à la même époque. Quand il sent que ça le démange, il prend sa carabine, une Marlin 336W calibre .30-30 et part dans les bois, seul, avec simplement de quoi bivouaquer une nuit. Généralement, il rentre chez lui au lever du jour suivant.
Pilate n’est pas le genre d’homme à s’inquiéter. Du haut de ses deux mètre dix et fort de ses cent-trente kilos, il ressemble à un ogre de contes de fées. Du genre à vivre au sommet d’un haricot géant. Il a déjà dormi à même l’humus en pleine forêt. Une fois, il a même été réveillé par le groin d’un sanglier qui cherchait à comprendre de quelle espèce était ce monstre couché au sol. Souvenir mémorable, car Pilate s’est toujours senti plus proche des animaux que des hommes.
Les derniers rayons de soleil quittent peu à peu l’horizon et s’éteignent au loin, laissant gagner du terrain à la pénombre. Pilate avise un chêne gigantesque à côté duquel il reconnaît une sorte de clairière. C’est l’endroit que les gens du coin appellent « l’arbre aux amoureux », les ados viennent s’y bécoter loin des regards. « Ça y est, j’ai retrouvé mon chemin », se dit le géant.
Il dépose ses affaires, sort de son sac à dos un matelas roulé sur lui-même et le déroule à même le sol. Il ramasse du bois mort, érige un échafaudage de branche, sort un Zippo d’une de ses poches de pantalon et allume un feu. Si un garde forestier passait par-là, il risquerait cent cinquante euros. Il est interdit de faire du feu dans les forêts françaises. Belle connerie, pense-t-il. Mais son imposante stature dissuade généralement le plus téméraire des agents de l’État de sortir son carnet de contraventions.
De son sac, Pilate sort un gros sandwich aux avocats et aux câpres, son casse-croûte préféré. Il fait passer le tout avec une grande lampée d’eau pétillante, sort sa pipe, et se met à la fumer, les yeux rivés sur le feu ; la plus antique télévision qui ait jamais existé.
En s’allongeant, il se dit qu’il chassera demain, exceptionnellement. Il n’a rien pris aujourd’hui, et Pilate déteste rentrer bredouille.
Il n’est pas loin de cinq heures du matin lorsque notre ogre est tiré de son sommeil. Du gibier est en approche. En un éclair et dans le silence le plus absolu, il se lève, repli son couchage, enfile son sac à dos, empoigne la crosse de sa carabine et recule comme un serpent jusqu’à l’arbre le plus proche derrière lequel il prend position.
Ils sont trois. Trois mâles, un vieux et deux jeunes. Ils tournent autour des cendres du feu de camp, ils semblent intrigués. Pilate épaule, vise, mais au dernier moment un quatrième mâle vient rejoindre le troupeau par la droite. Il ne semble pas avoir repéré le chasseur mais il s’en est sans doute fallut de peu, car Pilate se trouvait dans le champ de vision de la quatrième bête lorsqu’elle a débarqué.
Le petit troupeau repart vers le nord, suivi de près par son prédateur. Au bout d’une quinzaine de minutes de marche camouflée, Pilate remarque un grand châtaignier, l’arbre est pourvu d’un large branchage plutôt éparse qui pourrait permettre un grimpement aisé. En quelques minutes, le chasseur surplombe le paysage forestier. Le cul calé sur une épaisse branche et adossé au tronc, il épaule et vise. Dans sa lunette de précision, ils voient ses proies à l’arrêt, qui se nourrissent. Cette fois-ci, c’est la bonne.
Pilate prend une longue inspiration, bloque son souffle, se concentre et tire. Quatre coups de feu à moins d’une seconde d’intervalle les uns des autres. Trois des bêtes sont abattues sur le coup, la quatrième, le grand mâle, agonise au sol en poussant un cri de terreur. Pilate se rembrunit, il déteste rater son coup. Il vise à nouveau, tire, et cette fois-ci touche sa cible en pleine tête. Fin de partie.
Heureux comme un pape, fier comme un paon, ce colosse de la forêt s’approche de ses trophées en riant. Il effectue une petite danse de la victoire autour des cadavres puis décide de se mettre au boulot. C’est pas tout ça, mais la partie la plus pénible commence maintenant, songe t-il.
Pendant plusieurs heures, il creuse la terre. Au coucher du soleil, les dépouilles sont disposées les unes à côté des autres au fond de la fosse, puis recouvertes de terre. Vers dix heures du soir, le trou est totalement comblé. Pilate dispose un peu de mousse, des herbes et des branchages à la surface de ce dernier puis jette un œil à sa montre. Peut-être deux heures de marche pour retourner à son 4X4. Il se sent fourbu mais heureux. C’était une bonne chasse. La prochaine sera pour l’année suivante. À peine a t-il commencé à s’éloigner qu’une pensée lui traverse l’esprit. Il se fige. « Les armes, j’ai oublié d’enterrer les armes ! » En soupirant, il fait marche arrière et revient vers l’endroit où il a enterré les corps des quatre chasseurs. Elles sont là où il les avait laissées avant de commencer à creuser. À la base d’un gros buisson d’aubépine. Quatre fusils de chasse à canons juxtaposés, de calibre .12, le fusil préféré des péquenauds. Il soupire et décide finalement de les emporter avec lui. Ça n’est pas dans ses habitudes, mais il se fait vraiment tard et la fatigue le gagne. Il les enterrera l’année prochaine avec les corps de ceux qu’il abattra, quand il retournera chasser le gros con.
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Une vocation

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L’affreuse bonne femme

Elle était là tous les jours, à veiller sur cette boutique où personne ne mettait jamais les pieds. Dans le village où elle vivait, composé à quatre-vingt dix pourcents d’une faune aux traits disgracieux , sa laideur passait relativement inaperçue. Elle n’était qu’une énième bête borgne à trois pattes dans un troupeau de bêtes borgnes à trois pattes, et seuls les quelques touristes qui transitaient parfois par le village pouvaient avoir le recul nécessaire, et sans doute le bon goût esthétique, de se sentir insultés par le spectacle repoussant qu’offrait le physique de cet infâme personnage.
Elle fumait cigarettes sur cigarettes, tout en mentant à qui se serait permis de lui faire remarquer le danger d’une telle pratique qu’elle n’en fumait que quatre par jour. Mais sa peau jaunie, ses dents brunâtres et sa voix rocailleuse, rappelant aux cinéphiles celle d’une Annie Girardot en fin de vie, trahissait sans peine sa consommation compulsive de clous de cercueils.
Quand elle n’était pas sur le seuil de sa boutique, à fumer et à contempler la place du village vide de monde, elle se livrait à sa pratique du jeu. Pratique assortie à sa condition sociale, elle était une gratteuse compulsive. Bingo, Blackjack, Astro et autres produits franchisés de la Française des jeux, elle dépensait un bon tiers de ses maigres revenus dans ces attrapes-couillons pour pauvres. À peine avait-elle gagné quelques euros qu’elle remisait la totalité de la somme dans l’espoir d’en amasser d’avantage. Ce qui n’arrivait évidemment jamais, les règles de ces dérivés du jeu de bonneteau étant faites pour que la Banque gagne toujours à la fin.
Son avenir à court terme semblait facile à deviner. Elle mourrait d’un AVC, d’une crise cardiaque ou d’un cancer du poumon. Sans doute postée à l’endroit habituel, devant sa boutique vide de toute clientèle, une clope dans la main gauche et un Bingo dans la droite. C’était écrit.
Ce qui n’était pas écrit, c’était que monsieur Louis-Jura passerait par là. Sa Mustang en panne (ça lui apprendrait à donner son pognon aux yankees) il s’était retrouvé au beau milieu de ce village dépeuplé, en quête d’un garagiste ou de n’importe quelle bonne âme qui accepterait de l’aider à faire redémarrer son véhicule. Et c’était tout naturellement qu’à force de tourner, il s’était retrouvé face à la boutique de la vieille, laquelle le regardait en fumant.
Car ultime précision, la vilaine était persuadée d’être une sorte de femme fatale qui n’avait besoin que d’un battement de cil pour faire fondre le plus ténébreux des gentlemen. Ayant grandi entourée de personnes qui lui ressemblaient, il ne lui avait jamais traversé l’esprit qu’on puisse la trouver repoussante.
Monsieur Louis-Jura s’en était frotté les yeux à plusieurs reprises et avait même été tenté de se saisir de son téléphone portable afin d’immortaliser le spectacle. Jamais pareille laideur ne s’était offerte à son regard. Il y avait de l’art dans la disgrâce que présentaient les traits de ce visage. Le peintre qui s’offrirait le luxe d’immortaliser pareille horreur sous son pinceau deviendrait célèbre et se payerait à coup sûr le genre de postérité à laquelle avait eu droit un Quentin Metsys.
Et si monsieur Louis-Jura n’était pas peintre, il n’en connaissait pas moins l’art, car son monde à lui, c’était celui du spectacle. D’un pas assuré, arborant son plus beau sourire commercial, il ôta son chapeau devant une vieille ravie de l’attention soudaine qu’on voulait bien lui porter, et commença à déballer son plus joli boniment.
Quelques semaines plus tard, c’est entourée de créatures difformes que la vieille fuma la première cigarette de sa nouvelle vie. Se gardant bien d’en définir la particularité , monsieur Louis-Jura avait convaincu l’affreuse bonne femme d’intégrer la population de son village si particulier qu’il lui avait décrit comme un prototype de centre commercial en plein air d’un genre nouveau. Une bourgade où se côtoyaient chaque jour femmes à barbe, gnomes repoussants, frères siamois et autres phénomènes de foire. Car monsieur Louis-Jura était le digne descendant d’une lignée de gens du spectacle à laquelle avait appartenu en son temps le célèbre Phineas Taylor Barnum. Et au sein de ce que tout visiteur connaissait sous le nom de « Village des Monstres » , la vieille éructait de joie car jamais sa boutique n’avait été à ce point pleine.
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Comparaison n’est pas Raison

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Big Worm

La Margeride , Massif central – 1764.
Martin, onze ans, court à perdre haleine au beau milieu de la forêt de Mercoire. Ce qu’il vient de voir, alors qu’il était caché derrière un épais buisson de genévrier, lui a flanqué la trouille de sa vie. Il a déjà entendu, au village, des histoires de fantômes, de loups-garou et autre bêtes effrayantes qui rôderaient la nuit, dans la forêt, en quête de viande humaine, mais il n’y a jamais vraiment cru. Lui qui habite à l’orée du bois depuis qu’il est né, lui dont le père est à la fois bûcheron et chasseur et qui connait si bien les animaux de la forêt, ne prend pas au sérieux ces histoires que les gamins se racontent pour se faire peur.
Sauf que ce qu’il vient de voir, il ne sait pas l’expliquer. Ils avaient l’air d’hommes, mais ils parlaient étrangement. Le français, nul doute là-dessous, mais une sorte de français dont Martin a eu du mal à saisir le sens. Des mots qu’il ne connaissait pas, un accent qui lui était étranger… Martin se dit qu’il s’agissait peut être de français du sud, il a entendu dire que ceux-là ont un accent particulier. Mais comment expliquer le reste ? Comment expliquer la sorcellerie dont il a été témoin ? Ces deux hommes ne parlaient pas entre eux. Ils s’adressaient ensemble à un esprit démoniaque qui leur donnait des ordres depuis la boîte où il était enfermé. « Ne sortez pas de la forêt ! » avait-il entendu. « Ne vous faites-voir de personne ! » ordonnait la voix du démon.
Martin n’aurait pas dû se trouver là. Il n’a pas encore la permission de pénétrer seul si profondément dans la forêt. Si des loups l’avaient surpris, s’il était tombé sur des brigands (tout le monde savait que la canaille a pour habitude de se cacher au cœur de cette épaisse végétation) il n’aurait jamais su s’en sortir. Il a bien son bâton, et ne se débrouille pas trop mal lorsqu’il s’agisse de se battre à l’aide de ce dernier, mais face à un véritable danger, il ne lui serait d’aucun secours.
Martin court si vite qu’il a l’impression que son cœur va exploser. Son sang lui brûle les artères et il sent son pouls battre fort et vite dans son cou. Il n’ose pas se retourner. De peur de voir la bête sur ses talons. Alors qu’il était en train d’observer l’étrange manège de ces deux hommes, son pied avait écrasé une branche de bois mort. Un crac fort peu discret qui avait attiré l’attention sur lui. À partir de là, tout s’était déroulé très vite. L’un des deux hommes s’était saisi d’une sorte de petit boîtier, il avait posé ses doigts dessus, et la seconde d’après, un énorme loup surgissait de nulle part. Un animal si massif, de deux, presque trois fois la taille d’un loup ordinaire, et qui s’était lancé à la poursuite de Martin.
Arrivé à la limite de la forêt, Martin risque un coup d’œil par dessus son épaule. Rien. Pas de monstre à l’horizon. Les yeux exorbités par la peur et la fatigue, il s’écroule sur le dos et il lui faut plusieurs longues minutes avant de retrouver son souffle. Au loin, les lueurs des cheminées du hameau de la Bastide-Puylaurent, où il vit avec ses parents, commencent à darder aux travers des fenêtres. La nuit ne va pas tarder à tomber. Martin se relève rapidement, constate que ses habits sont trempés de sueur, et reprend la route vers son foyer d’un pas décidé. Il aura beaucoup de choses à raconter autour du feu, ce soir.
Centre Européen pour la Recherche Nucléaire (CERN)
Genève – Suisse, 2018.
Dans la salle n°125, l’excitation est à son comble. Le compte à rebours vient d’être lancé, et dans vingt secondes, Klaus et Jacques seront de retour de leur mission. À partir de dix, toute l’équipe se met à compter en choeur, et à zéro, une éclatante lumière illumine la salle. Les deux hommes surgissent alors aux commandes de ce genre de bathyscaphe que tout le monde a fini par surnommer « Big Worm », le grand ver. La fonction de ce dernier est de traverser des trous noirs créés artificiellement par l’accélérateur de particules du CERN. Les chercheurs sont parvenus à créer un passage de trou noir vers trou blanc, et ainsi à plier l’espace temps afin de superposer, l’instant d’un voyage, le présent et le passé.
« Notre mission s’est bien déroulée, annonce Klaus, nous avons voyagé dans le temps jusqu’au XVIIIe siècle et nous avons émergé au cœur d’une forêt française.
– Il y a tout de même eu un soucis, intervient Jacques, un gamin qui se trouvait là nous a surpris alors que nous visualisions nos directives sur l’écran de contrôle du PC.
– … mais nous avons immédiatement balancé un leurre visuel, termine Klaus. Ce môme racontera avoir vu un horrible monstre, mi-lion mi-loup, et personne ne le croira. Notre hologramme lui a vraiment flanqué une peur bleue ! »
À ces mots, la responsable du projet Big Worm tique. Elle n’arrive pas à identifier ce qui cloche exactement, mais quelque chose la met mal à l’aise. Un sentiment de déjà-vu.
1764 – Cour de Versailles.
Le bon roi Louis XV lit avec intérêt la Gazette de France. Depuis quelques semaines, la presse fait ses choux-gras de cette histoire de bête sauvage qui est apparue à un enfant au beau milieu de la forêt de Mercoire. À vrai dire, il n’y a rien de plus efficace qu’un événement de ce genre pour distraire les esprits fatigués par la guerre de Sept ans, et les journaux l’ont bien compris. Demain, le roi ordonnera à son porte-arquebuse, François Antoine, de partir chasser la bête. Il faut rassurer le peuple, réaffirmer la force du pouvoir royal, et cette affaire tombe à pic pour tout cela. Les journaux aiment tant mythifier ce genre de faits-divers que le roi songe que d’ici à plusieurs siècles, l’on parlera sûrement encore de cette histoire de bête féroce apparue dans le Gévaudan.