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  • La fin d’un monde

    C’était le 13 avril 2035, je m’en souviens car c’était un vendredi, et que j’ai toujours eu en moi un fond de superstition. Justifiée, pour l’occasion. J’étais en train de terminer l’écriture d’une nouvelle. Quand on n’a pas envie de s’emmerder avec un roman, la nouvelle, c’est une excellente alternative. Chaque fois, un univers neuf condensé en un minimum de pages. Nul besoin d’élaborer un plan ou de prendre des notes à n’en plus finir. La nouvelle, c’était une sorte de cour de récréation pour l’écrivain que je suis.

    Mon éditeur m’en avait commandé une quinzaine en vue de publier un recueil début 2036. Soit ! J’en avais déjà terminé sept. J’écrivais le matin, environ quatre pages, puis je passais ma journée à flâner dans mon domaine de dix hectares. Ouais, j’ai de l’argent, plein ! Je n’ai pas honte de le dire ! Je suis devenu riche et célèbre bien trop tard, à presque soixante-cinq ans. Alors tout ce pognon issu des adaptations de mes œuvres à l’écran, je ne l’ai vraiment pas volé et je vais pas faire comme si je ne le méritais pas.

    Pendant des décennies, j’ai enchaîné boulot alimentaire sur boulot alimentaire pour continuer à payer loyers et factures. J’ai rongé mon frein, comme on dit. J’ai toujours su que j’avais du talent pour l’écriture. Des doutes, j’en avais concernant presque tout le reste. Mais pour ce qui était d’écrire, d’inventer des histoires, de leur donner vie et de le faire bien, j’ai toujours cru en moi.

    Et j’ai eu raison.

    Cinq ans en arrière, un jeune youtubeur peu connu à l’époque m’a envoyé un message via LinkedIn. Il voulait mon autorisation pour adapter en court-métrage une histoire qu’il avait lue sur mon blog. J’étais flatté, j’ai accepté sans la moindre contrepartie. Et son film a fait un carton. Le buzz comme on dit. Je suis passé du jour au lendemain d’écrivain maudit à écrivain acclamé. Comme j’avais passé les vingt ans qui s’étaient écoulés à écrire, j’avais beaucoup de matos à fournir à qui en voulait. Alors j’ai commencé à monnayer mon travail. Enfin.

    Parmi la vingtaine de livres que j’avais pondus entre 2002 et 2030, on pouvait compter, en tout, pas loin de trois cents nouvelles. La nouvelle est un format idéal pour le cinéma. C’est un univers court mais fini : pas besoin de couper des scènes pour faire rentrer toute l’histoire dans une séquence de deux heures. Ainsi, chaque nouvelle adaptation était un succès. Les plateformes de VOD avec abonnement, mais aussi le monde du cinéma, se tournaient désormais vers moi pour solliciter mes fulgurances en matière de création, dans un monde où l’IA avait relativement endommagé l’esprit créatif humain à force de se substituer à lui.

    C’était un vendredi, donc. Un vendredi 13. Je m’étais rendu à vélo au tabac du coin pour faire une grille de loto. Par habitude. Je ne jouais que les vendredis 13, jamais autrement. Et je ne gagnais jamais non plus. Le buraliste, blanc comme un linge, fixait l’écran de télé qu’il avait installé dans sa boutique, et qui était branché H24 sur une chaîne d’info en continu. Il ne m’avait même pas vu arriver. À l’écran, on voyait une journaliste bredouiller quelque chose avec beaucoup de peine, interrompue toutes les cinq secondes par ses propres sanglots. J’ai compris en voyant le bandeau défiler au bas de l’écran : « ALERTE ! EDGAR VA PERCUTER LA TERRE ! » — Titre putaclic, comme disent les jeunes, mais tout à fait fondé au demeurant. La comète Edgar, qui avait surgi de derrière le Soleil quelques mois plus tôt, allait entrer en collision avec la Terre dans un délai de trois semaines.

    Les médias, au départ, s’étaient pourtant montrés rassurants. L’horrible comète devait certes passer bien près de notre planète, mais c’était tout. On en serait quitte pour un joli spectacle nocturne, pour peu que le ciel, à ce moment-là, ne se montre pas trop nuageux, et puis chacun rentrerait chez soi, et la vie sur Terre continuerait comme avant, avec son lot de moments heureux, de drames et de catastrophes. C’était tout. Vraiment, pas de quoi s’inquiéter. Circulez, y a rien à voir.

    Mon cul !

    Edgar allait entrer en collision avec la Terre en plein milieu de l’océan Atlantique. Ça serait la fin du monde. Des tsunamis apocalyptiques, le ciel en feu, un chaos mondial, des milliards de morts. Les prévisions les plus optimistes, si j’en croyais mon agent IA personnel, donnaient une probabilité de disparition de 99 % de l’humanité à moyen terme. Nous étions foutus.

    Mais si les 99,9 % d’humains qui allaient disparaître pouvaient déjà faire leur prière, le 0,1 % restant, composé de milliardaires, avait déjà mis en place une solution de repli : Mars.

    La planète rouge avait été déclarée autosuffisante trois ans plus tôt. Une autarcie fragile, mais bien réelle. Nombre de ses tunnels de lave avaient été recyclés en habitats, protégeant les colonies humaines des rayonnements, de l’atmosphère martienne, de ses températures extrêmes et de sa poussière abrasive. Il y vivait désormais presque deux cents personnes. L’hydroponie avait permis la culture de légumes, d’herbes aromatiques, et l’aéroponie : celle des pommes de terre. Mars était devenue une destination ultrachère et dangereuse, mais crédible, et des habitats « de luxe » avaient même été aménagés pour accueillir les principaux mécènes qui avaient grassement financé la colonisation de la planète.

    C’était précisément ces mécènes qui composaient le groupe des hommes les plus riches de la planète. Environ un millier de milliardaires, parmi lesquels seule une vingtaine avait investi massivement dans la colonisation martienne. Et c’était ces vingt personnes qui comptaient s’installer dans la toute fraîche colonie, afin de survivre à ce cataclysme qui allait surgir du ciel pour anéantir la vie sur Terre…

    Et moi, dans cette histoire ? Qu’est-ce que je viens faire ? Et comment diable puis-je être en mesure d’écrire une histoire que tu peux lire, cher lecteur, si j’ai été pulvérisé avec le reste de l’humanité ? Précisément, c’est bien que j’y ai survécu. Mais ne sautons pas les étapes.

    Terence Kolb, milliardaire numéro 1, homme le plus riche du monde, pionnier de la neurobotique martienne, était fan de mon œuvre. Il avait lu tout ce que j’avais écrit, vu tout ce qui avait été adapté de mes livres. Et il était là, sur le pas de ma porte, avec une bouteille de whisky single malt hors de prix (il s’était manifestement renseigné sur mes goûts en matière de gnole) et une proposition : que je devienne le premier écrivain résident martien en échange de la continuité de mon œuvre.

    Quand je pense que jusqu’à sa mort, ma mère n’avait cessé de me répéter que je n’avais pas d’avenir dans la littérature, que j’aurais mieux fait de me chercher un vrai travail, comme mon frère, qui avait monté sa propre boîte d’expertise comptable, avant de se suicider quand les IA avaient remplacé son activité professionnelle avec brio et pour rien. J’ai signé mon premier contrat d’édition deux jours après sa mort. L’ironie du sort, voyez-vous…

    Et maintenant, ma capacité à inventer des histoires, celle qui m’avait valu punitions et heures de colle du collège au lycée, quand je préférais passer mes heures de cours à écrire des aventures plutôt qu’à écouter le prof, c’était ça qui allait sauver ma peau.

    C’est ainsi qu’à peine dix jours après la visite de Kolb, je me retrouvais dans cette fusée, sanglé à mon siège, sur la base de lancement secrète Antarctica, située sur le continent du même nom.

    Une base secrète, donc impossible à localiser, encore moins à prendre d’assaut, dans l’environnement hostile du pôle Sud. Aucune foule paniquée, prête à tuer pour sauver sa peau, n’aurait pu venir jusqu’ici, même avec toute la motivation du monde. Et moi, j’y étais.

    Je suais comme un veau dans les couloirs de l’abattoir lorsqu’une voix synthétique commença le compte à rebours avant le décollage. J’allais me prendre entre 3 et 4 g, je le savais. J’avais peur de me dégueuler dessus, ou de chier dans mon froc. Ça l’aurait mal fichu vis-à-vis des pilotes et de tous ces milliardaires qui semblaient, eux, plutôt à l’aise.

    Je respirais mieux une fois en apesanteur. Je voyais la Terre s’éloigner à travers le hublot de ma chambre. Toute l’humanité s’y trouvait, à attendre une mort certaine. Ça me faisait froid dans le dos. La navette, quant à elle, était d’un luxe incroyable, comparée à ce qu’on voyait des astronefs de la NASA dans les documentaires sur l’espace. Chacun avait son espace intime. Certes petit, mais bien réel. Le mien se bornait à une couchette et une table, sur laquelle on avait sanglé un ordinateur portable : mon outil de travail.

    La clique des richous était aux petits soins avec moi. J’étais le seul artiste du groupe, faut dire. Et le seul qui ne soit pas milliardaire — j’avais certes bien réussi avec mes œuvres, mais quand même pas au point de nager dans une piscine de billets de banque façon Picsou !

    Nous étions arrivés dans l’orbite de Mars lorsque le premier message nous parvint.

    Notre présence avait été décrétée indésirable. Le gouvernement martien était parfaitement au courant des évènements catastrophiques qui s’apprêtaient à frapper la Terre, et il avait pris une décision dont on nous expliquait la nature par radio. Une fois la Terre détruite, Mars n’aurait plus aucun moyen de survie extérieure, il lui faudrait alors se débrouiller de façon 100 % autonome. Et dans un monde de survie, une poignée de personnes dont l’unique qualité était la fortune — fortune réduite à néant par une soudaine apocalypse — ne représentait rien d’autre qu’une quantité inutile de bouches à nourrir.

    Notre sort était donc scellé. Nous allions finir en orbite autour de Mars, ou peut-être nous écraser à sa surface, parce que le régime politique local était passé en un clin d’œil de capitaliste à collectiviste.

    Je voyais Kolb hurler dans le micro. Je voyais la clique des milliardaires pâlir, s’arracher les cheveux, s’engueuler les uns les autres, mais de l’autre côté de la ligne, c’était silence radio. Mars avait cessé de répondre.

    « Eh ben merde ! j’ai dit. Ça ferait une superbe nouvelle, cette foutue histoire, et il semblerait que je ne puisse jamais l’écrire ! » Et j’étais parti dans un rire incontrôlable, moitié nerveux, moitié sincère, qui s’était terminé par une abominable quinte de toux.

    « C’est pas la voix de Karl Bundy, ça ? » demanda une petite voix presque imperceptible, qui sortait du haut-parleur central.

    Karl Bundy, c’est mon blase. Désolé de faire les présentations aussi tard, cher lecteur. J’ai jamais été particulièrement fier de porter le même nom qu’un tueur en série, mais on choisit pas ce genre de choses, pas vrai ?

    « Ouais, c’est bien moi ! Vous allez condamner à mort un chouette auteur du XXIe siècle, un exemplaire unique ! Et c’est pas très sympa comme façon d’accueillir les gens sur votre planète ! »

    Silence.

    Un silence qui me sembla interminable. Dans l’astronef, le temps semblait comme suspendu. Plus personne ne parlait, de peur qu’un simple murmure provenant de la radio puisse échapper à notre vigilance.

    Et puis ces quelques mots, comme une sentence pour les autres, comme une délivrance pour moi :

    « OK. On prend Bundy avec nous. Juste lui. »

    Et voilà comment tu peux lire cette histoire, ami lecteur martien. Voici comment Karl Bundy est devenu le premier — et le seul, au moment où j’écris ces mots — écrivain résident permanent sur Mars. Je vis, depuis plusieurs années maintenant, dans l’une de ces suites destinées aux milliardaires dont les cadavres sont encore aujourd’hui — et pour longtemps — en orbite autour de la planète rouge. Je bénéficie probablement de l’un des habitats les plus confortables de notre petite colonie. Je dois dire que je suis, du reste, plutôt peinard. La seule mission que l’on m’ait assignée est celle de faire perdurer l’art littéraire dans ce nouveau foyer de l’humanité. D’écrire, et d’apprendre aux autres à écrire.

    Il semblerait, en effet, qu’à l’aune de notre récente extinction terrestre, le conseil des Sages ait jugé que la capacité à inventer des mondes avait plus de valeur pour la postérité de la race humaine que celle qui consiste à savoir investir des capitaux.

  • N’importe où

    J’avais douze ans lorsque, pour la première fois, cet insupportable sentiment d’être seul au monde s’estompa le temps d’une lecture. J’avais emprunté à la bibliothèque municipale « Le voyage de Simon Morley », de Jack Finney. L’histoire d’un type – Simon Morley – qui voyage dans le temps, non pas grâce à une machine, mais simplement en utilisant une sorte de technique d’auto-hypnose : Simon se persuade qu’il est au XIXe siècle, et voilà qu’il finit par s’y trouver.

    L’année suivante, celle de mes treize ans, je découvre « Le jeune homme, la mort et le Temps », de Richard Matheson. Scénario différent, mais… là aussi, un homme parvient à voyager dans le passé simplement en se conditionnant à croire qu’il s’y trouve. Ça ne pouvait pas être un hasard.

    Trois ans plus tôt. J’ai dix ans et je lis avec avidité l’un de ces mangas de science-fiction pour ado que les nippons produisent en quantité industrielle. L’histoire raconte les aventures d’un petit garçon, Taïko, qui a le pouvoir de voyager dans le Japon médiéval en invoquant les esprits. Les dessins sont intenses, immersifs, et, en refermant le livre, j’ai l’impression d’être encore dans ce monde de samouraïs et de ninjas. Puis, je pose le manga et observe le monde autour de moi. Quelque chose a changé. Pas un détail, non. Je suis passé du décor rassurant de ma chambre à celui d’un Japon que je n’ai jamais vu ailleurs que ce genre de bouquin que je viens de terminer.

    Au loin, des types à cheval chargent dans ma direction. Aucun doute : ce sont des samouraïs. Je ferme les yeux très fort en me prenant la tête entre les mains. Ça ne peut pas être réel — et pourtant, j’entends le bruit des sabots qui se rapprochent. Je pense : Je veux rentrer chez moi — et de toute ma vie, je n’ai jamais rien pensé aussi fort. Les bruits s’arrêtent. J’ouvre les yeux. Je suis de retour dans ma chambre.

    Pendant deux années, de mes dix à mes douze ans, je refuse de lire, de regarder la télé ou d’aller au cinéma. J’évite tout ce qui pourrait me passionner, m’habiter, de peur que ce que j’ai vécu dans ma chambre, ce jour-là, par la lecture d’un simple manga, ne se reproduise. Deux années d’ennui, pendant lesquelles mes parents se réjouissent de me voir progresser à l’école. Car en effet, étudier les maths, la grammaire, c’est une activité froide, scolaire, qui ne fait à aucun moment appel aux rêves ou à l’imaginaire. Ça me tient concentré sur quelque chose de concret, de rassurant. Et puis c’est bon pour ma scolarité…

    Tout change avec la lecture de Finney. J’ouvre un livre pour la première fois depuis bien longtemps, et ça n’est pas un hasard si c’est celui-ci. J’en ai entendu parler en cours de sciences physiques. Notre prof, madame Maduro, est une scientifique passionnée de SF. Je ne sais plus quelle digression l’a amenée à évoquer les voyages dans le temps, et puis ce livre en particulier. Mais lorsqu’elle en a fait la description, j’ai eu comme une révélation : Finney a vécu la même chose que moi, et il en a fait un livre. Même chose pour le roman de Matheson. Une telle similitude dans ce concept de voyage dans le temps par auto-hypnose ne peut pas relever uniquement du hasard — ou du plagiat.

    Au moment de ma prise de conscience, Finney est déjà mort. Mais Matheson vit. Il ne décédera qu’en 2013. Les écrivains, même célèbres, sont beaucoup plus faciles à dénicher qu’on peut le croire — contrairement aux acteurs, par exemple. En quelques clics sur Google, j’apprends que l’auteur a ses habitudes au Saddle Peak Lodge, où il déjeune souvent plusieurs fois par semaine.

    C’est en Californie, dans les collines entre Calabasas et Malibu. Je vis à Meudon, en France. Et je ne suis pas encore majeur…

    Assis devant mon ordi, je contemple avec frustration la photo de ce restaurant que m’affiche Google. Le repère de Matheson. J’aimerais tant m’y trouver… Et l’instant d’après : j’y suis.

    Ado français au milieu de ce décor où des yankees tout droit sortis de séries US boivent des Bud à la bouteille en se bâfrant de travers de porc. C’est terrifiant, déstabilisant, mais… moins que lorsque je m’étais trouvé, des années plus tôt, face à une cavalerie nipponne en pleine charge. Et je vois Matheson, attablé dans le coin le plus discret du restaurant, et qui me regarde l’air hébété, un bretzel figé dans sa main droite. À coup sûr, il m’a vu « apparaître ». Il finit par se décrisper et me fait signe de venir à sa rencontre.

    Mes notions d’anglais face à ses notions de français rendent une ébauche de conversation possible. Et très vite, il me met en garde : « N’utilise pas ce truc, petit. Ça peut être très dangereux. Moi, j’y ai renoncé depuis longtemps. » Je lui réponds que je n’ai rien demandé. Que ce truc-là semble arriver indépendamment de ma volonté. Il me sourit. « De la même façon que ta volonté peut te faire voyager dans le Temps et l’espace, elle peut également désactiver ton aptitude. Il suffit que tu le veuilles très fort. »

    Il me raconte ensuite son expérience. Comment il a découvert ce qu’il appelle l’aptitude. Comment il y a renoncé grâce à la méthode qu’il m’a décrite. Les risques qu’il a courus à l’époque où il s’amusait à s’en servir. Puis il se lève, lance deux billets sur la table, me touche l’épaule et me dit d’une voix discrète : « Do whatever you want, kid. But if I were you, I’d get rid of that thing before something bad happens… » — et il s’en va.

    Quelques instants plus tard, je suis de retour chez moi. C’est fou comme il devient facile de maîtriser l’aptitude. Il suffit de s’en servir, en fait. Et m’en servir, ça j’y compte bien.

    Les semaines qui suivent, je voyage un peu partout sur la planète. D’abord, je visite des îles aussi désertes que paradisiaques. Aldabra, Clipperton, l’atoll de Palmyra, les îles Cocos… Je choisis ces endroits afin d’éviter d’y croiser une population humaine qui risquerait de me voir « apparaître », comme sorti de nulle part. Je ne veux pas d’ennuis. Mais je constate vite que les gens ont un comportement de déni très important lorsqu’ils sont confrontés à quelque chose qu’ils ne peuvent expliquer. Ils se frottent les yeux, prennent un air intrigué, et… reprennent leur chemin, tout bonnement. Plus tard, une explication rationnelle finira par sortir de la bouche d’un Youtubeur scientifique, qui expliquera comment la réverbération de la lumière peut produire certaines illusions d’optique, ou par celle d’un psychologue, qui consacrera un podcast à décrire les mécanismes de la fatigue, ces mêmes mécaniques capables de provoquer des hallucinations.

    Les années passent, et avec elles, la maîtrise de mon aptitude se solidifie. Je manie de mieux en mieux la chose. J’ai une petite amie à Québec, une autre à Sydney et une troisième à Berlin. Je me suis fait apparaître à plusieurs reprises en pleine forêt amazonienne, devant une tribu reculée qui m’a pris pour un Dieu. J’ai campé plusieurs jours sur l’île Amsterdam, petit morceau de France dans l’océan Indien. J’aime ce pouvoir maintenant que je sais le maîtriser. Je ne le crains plus. Je sens qu’il ne peut rien m’arriver. Je me trompe.

    C’est un samedi soir, jour d’hiver en France, et je me dépêche d’engloutir un repas avant de sortir. Dehors, il fait froid, il neige, mes amis m’attendent au pub. On compte écluser quelques bières et faire une ou deux parties de billard avant d’aller danser. J’ai rompu avec mes petites amies de Sydney et de Berlin. Je vois encore celle de Québec, mais plus comme sexfriend… Avant de sortir, j’attrape une pomme. Je la mangerai en route. Trois kilomètres séparent mon appartement du pub irlandais où mes amis et moi avons nos habitudes. Il fait vraiment froid, peut-être un degré. Voire zéro. Je croque dans ma pomme tout en marchant, et c’est à ce moment-là que ça arrive.

    Un morceau du fruit, pas suffisamment mâché, se coince dans mon gosier. J’étouffe. Autour de moi : personne. Je ne parviens plus à respirer, je tousse, je n’arrive pas à expulser le morceau de pomme logé au fond de ma gorge, et l’espace d’un instant, le froid, la peur et le sentiment d’asphyxie m’évoquent le vide spatial.

    Quelques secondes avant de mourir, j’aperçois au loin la planète bleue. Mes yeux me brûlent, mes tympans me font atrocement mal, mon corps gonfle et ma salive entre en ébullition. Je vais mourir, c’est une question de secondes, et la dernière pensée qui me traverse l’esprit avant de perdre conscience pour toujours, ce sont les mots de Matheson, dans ce troquet de Californie, quelques années plus tôt.

    Do whatever you want, kid. But if I were you, I’d get rid of that thing before something bad happens…

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  • Achille

    Achille était un chat chanceux. Tout d’abord parce qu’Arnold, son maître (si tant est que l’on puisse parler de « maître » pour cette sorte de félins) avait eu la bonne idée de lui donner un nom normal. Au milieu des Capsule, Minou, Boubouille et autres absurdités bêtifiantes, Achille campait son légendaire patronyme grec avec panache. La deuxième raison pour laquelle Achille était un chat chanceux, c’est parce qu’il n’aurait pas pu trouver aussi dévoué que feu son maître. Et c’est donc maintenant que je dois vous expliquer comment il est possible d’être un bon maître tout en étant mort.

    L’obsession d’Arnold, c’était ce qu’il pourrait bien arriver à son chat après sa disparition, si ce dernier venait à lui survivre. À l’idée que son minou se retrouve entre de mauvaises mains, chez ce genre d’humains infoutus de faire la différence entre un animal et un outil de divertissement, il en était malade. Alors, puisque sa fortune le lui permettait, il avait équipé sa maison afin qu’elle soit en mesure de subvenir aux besoins de son chat de manière durable.

    Des années auparavant, Arnold s’était établi dans une ferme qu’il avait entièrement retapé. En pleine nature, avec pour plus proches voisins les habitants d’un hameau situé à une vingtaine de kilomètres, il avait fait de son habitation une sorte de lieu de vie autonome en énergie et en nourriture. Ce que les survivalistes appelaient « base autonome durable ». Il ne s’était pas exilé au fin fond de la campagne par peur de la fin du monde, non. Juste par défiance envers le genre humain et par ce besoin qu’ont parfois certains mystiques de se retrouver isolés au beau milieu de la nature.

    Et puis il y avait eu le virus. Un super-tueur qui avait décimé plus de 95% de la population mondiale en à peine quelques mois. Arnold avait été de ceux-là. Le jour de sa mort, il avait avec tristesse fermé une dernière fois les yeux sur ce monde dans lequel Achille vivrait après lui. Aussi longtemps que peut vivre un chat.


    Achille avait une puce électronique implantée sous la peau, au niveau du cou. Cette dernière servait à l’identifier auprès du matériel de sécurité ultra-perfectionné dont Arnold avait équipé la maison. Des portes électriques s’ouvraient et se fermaient automatiquement au gré des passages du matou, selon qu’il préférait, en fonction du temps et des saisons, dormir à l’intérieur ou à l’extérieur. Sa puce commandait également un distributeur de croquettes qui servait, à chacune de ses approches, une bonne dose de nourriture, toujours d’une saveur différente. Environ trois fois par jour un détecteur de présence balayait l’intérieur de la maison. Si Achille était détecté, le téléviseur du salon s’allumait et diffusait des images d’oiseaux, de chatons, des bruits de cours d’eau et de vent entre les branches d’un arbre afin que le nouveau maître des lieux ne s’ennuie pas trop. La totalité du système était relié aux nombreux panneaux solaires installés sur le toit ainsi qu’à une batterie de secours d’une autonomie de deux semaines, elle-même réalimentée par l’énergie solaire lorsque celle-ci était à nouveau disponible. Toute la maison fonctionnait dans une logique de cercle vertueux de l’énergie où rien n’était gaspillé, où tout était recyclé.


    Tel un Roi dans son palais, Achille était l’unique animal de la planète à vivre dans des conditions aussi avantageuses. Et il s’écoula dix ans sans que rien ne se passe d’autre dans sa vie de chat que de bons repas suivis de longues siestes.


    C’est au premier jour de la onzième années que vinrent les Barms. Les Barms étaient une race extra-terrestre en provenance d’une planète gravitant autour de Proxima du Centaure. Race pacifique, contemplative mais résolument curieuse, les Barms découvraient une planète vidée de la race humaine mais dont les infrastructures encore fraîches trahissaient le passage.

    Pour les Barms, il ne faisait aucun doute que s’il y avait une espèce intelligente sur la planète Terre, c’était celle des Felis silvestris catus. Comment un être marchant à quatre pattes et au langage manifestement réduit pouvait-il avoir conçu palais aussi moderne et confortable ? C’était là une évidence que les Barms devaient prendre en compte : le chat, maître de la Terre, était une espèce bien plus évoluée que là leur.


    Pour le confort du lecteur, les dialogues qui suivent seront traduits du Barms au Français.

    « Grand Commandeur, nous avons localisé le chef de cette planète. Il vit dans un somptueux palais et a pour esclave des automates fonctionnant à l’énergie électrique.
    – Avez-vous réussi à nouer un dialogue ?
    – Non, Grand Commandeur. L’individu en question refuse de nous adresser la parole.
    – Comment ça, il refuse ?
    – Oui. Lorsque nous nous adressons à lui, il nous regarde les yeux grands ouverts et nous pensons avoir son attention, mais systématiquement il finit par s’en aller alors que nous n’avons pas terminé de parler. Il arrive même qu’il se mette à faire sa toilette alors que nous sommes en train d’aborder des sujets cruciaux.
    – N’oubliez pas qu’il est le chef de cette planète. Le pouvoir a tendance à rendre les gens quelque peu snob.
    – Mais ça n’est pas tout, grand commandeur. Hier, nous l’avons vu exécuter sous nos yeux une créature innocente. Il l’a d’abord longuement torturée, la faisant sauter comme une balle entre ses pattes, puis a fini par la décapiter avec les dents.
    – Bon sang mais n’avez vous pas pu vous interposer ?
    – Nous… Nous n’avons pas osé, Grand Commandeur. Nous ne savions pas comment l’être en question allait réagir.
    – Oh, par les cieux, nous n’aurions sans doute pas dû nous arrêter sur cette planète. Si cette espèce est aussi évoluée que nous le pensons et aussi cruelle que vous le dites, alors elle pourrait bien avoir envie de nous réduire en esclavage… ou pire !
    – Ne devrions-nous pas nous enfuir, ô Grand commandeur ?
    – C’est précisément ce que nous allons faire ! Je ne veux prendre aucun risque !»

    À peine quelques minutes après cette échange, l’on entendit du coté de la maison d’Arnold une sorte de petit vrombissement. Un bourdonnement peu ou proue similaire à celui que faisaient naguère ces drones que l’on trouvait dans le commerce. Un petit aéronef, pas plus grand qu’un four micro-ondes, s’élevait dans le ciel. À son bord, les trente-huit membres d’équipage de la mission d’exploration Barms. Assis dans l’herbe, un rongeur coincé sous les pattes, Achille eut l’ébauche d’une pensée. « Quel étrange oiseau…  » songea-t-il avant de déguster sa proie.

  • Charcèlement

  • L’homme en bois

    J’ai commencé à me transformer en arbre à l’âge de douze ans. Je m’en souviens encore; j’avais repéré sous mon coude ce qui me ressemblait à une petite croûte. À cet âge là, on passe son temps à s’en faire, on éprouve sa solidité à la première occasion qui se présente, alors je n’y avais pas porté attention.

    Plus tard, alors que j’étais en classe accoudé à mon pupitre, j’avais remarqué qu’elle avait grandi. Poussé plutôt. Elle recouvrait désormais la totalité de mon coude. Les médecins étaient dubitatifs et d’autant moins pressés que je ne souffrais pas. J’étais foutrement inquiet, c’est vrai. Je ne comprenais pas ce qu’il m’arrivait et en étais malade d’angoisse, mais chaque nouveau médecin que mes parents m’envoyaient consulter me sortait un petit laïus du type « Bah, il y a une grosse part de psychosomatique là-dedans. N’y pensez plus, et vous verrez que ça tombera tout seul ! »

    Mais imperturbablement, entre chaque nouvel examen, la tâche de bois qui était née sur mon coude se répandait sur le reste de mon bras.

    * * *

    J’ai écrit mon premier livre à quinze ans. Je ne saurais vous dire à quel point la peur et le sentiment de solitude motivent le besoin d’écrire. De mon coté, je voyais ça comme un genre de testament. Je voulais que ceux qui n’avaient rien compris à ma douleur se sentent coupable de m’avoir laissé devenir un arbre. Le titre de mon livre, « l’homme en bois », avait beau être éloquent, personne n’avait semblé comprendre ce que je voulais dire. Les gens ne savent pas lire un livre autrement qu’en y projetant leur propre histoire. L’empathie du lecteur pour l’écrivain est chose rare. Mon éditeur avait senti le filon et avait eu raison: dix mille exemplaires de mon livre s’étaient écoulés à peine une semaine après sa sortie. Entre temps, le bois avait continué de gagner du terrain sur mon corps, si bien que je ne pouvais plus écrire. J’avais découvert un matin mon bras droit aussi raide qu’un porte-manteau, heureusement pour moi ; j’étais gaucher.

    * * *

    Mon médecin s’appelait Boulier. Il avait l’air d’une poule qui a trouvé un couteau. Je déversais dans son cabinet la liste de mes inquiétudes, et lui restait là, impassible, et ponctuait chacune de mes explications par son sempiternel « mais vous avez mal ? »

    Non, je n’avais pas mal. Je ne ressentais aucune douleur physique. Néanmoins je souffrais, et ma dignité m’interdisait de tenter de beugler pour attirer l’attention sur moi. Je crois aujourd’hui que c’est tout ce qu’il attendait. Il aurait voulu que je me roule par terre en hurlant à la mort ; il se serait alors dit « ah, là il a mal » et il m’aurait envoyé à l’hôpital, où tout une flopée de ses confrères se serait pressée autour de moi pour me demander à leur tour si j’avais mal.

    * * *

    À quatorze ans, mon mental était déjà fort entamé, si bien que je voyais régulièrement un psychiatre. Que pouvait donc bien faire un psychiatre pour sauver un enfant qui se transforme en arbre ? Rien. Il le savait, je le savais, nous passions nos rendez-vous de quarante minutes à disserter de l’usage du bois dans le monde et de la noblesse du règne végétal. Et il croyait que je ne le voyais pas venir… Ce que ce psychiatre me répétait à chaque consultation, c’est qu’il n y avait pas la moindre solution à mon problème et qu’il était urgent que j’accepte mon sort d’arbre en devenir. L’incompétence du corps médical à mon endroit ne l’autorisait pas pour autant à se payer ma tête. J’avais quitté son cabinet bien décidé à ne plus jamais y remettre les branches.

    * * *

    J’ai écrit et publié mon second livre à l’âge de dix-sept ans. Nouveau succès, les gens achetaient mes œuvres par curiosité plus que par goût pour la littérature. Les journalistes se pressaient à ma porte pour décrocher une interview de l’écrivain-arbre, occultant ainsi mon mérite artistique à produire de la littérature sur le dos de ma souffrance. À cette époque, j’ai obtenu un prix prestigieux que j’ai jeté à la poubelle aussitôt que je suis rentré chez moi. Il faut dire que j’étais franchement désespéré. Désormais, le bois paralysait la moitié de mon corps du coude droit jusqu’au pied gauche, en diagonale, faisant de moi un être mi-homme mi-arbre sur la surface duquel commençaient à pousser quelques bourgeons.

    * * *

    Lorsque j’ai eu vingt ans, j’ai établi un constat : je n’avais jamais eu de petite amie. On n’a pas le temps d’aimer lorsqu’on devient en bois. Il faut toujours justifier sa condition d’arbre aux gens, et puis les jeunes filles n’ont pas envie de tomber amoureuse d’un pommier; il leur faut un homme qui travaille, s’accouple et assume les crédits de la maison, pas un platane tout juste bon à produire quelques bourgeons. Je recevais néanmoins beaucoup de courriers. On me demandait ce que ça me faisait d’être en bois ; et j’envoyais toujours cette même réponse : ça fait peur.

    * * *

    Je suis tombé sur ce livre de magie noire lorsque j’ai eu vingt ans. Le bois avait envahi tout mon corps et gagné mon cou. Je ne pouvais alors plus me déplacer normalement et j’avais investi dans un genre de fauteuil roulant du type de ceux qu’utilisent les tétraplégiques et que l’on active avec le menton. Un vieux bonhomme avait un jour déposé ce grimoire devant la porte de mes parents. En le lisant, j’étais tombé sur ce sort qui consistait à invoquer un démon des croisements. Ces démons pouvaient être sollicités à tous les carrefours de chemins. Une fois invoqués, ils acceptaient de réaliser un vœu en échange de l’âme de l’invocateur. Me conformant au rituel, je m’étais donc rendu au croisement le plus proche et j’avais récité le sortilège d’une voix résignée. Un démon était apparu.

    * * *

    Il s’appelait Jacques, il portait un costume sur mesure et sentait bon le parfum de grand couturier. J’aurais pu trembler en le voyant ainsi apparaître, mais j’étais bien trop en bois pour cela. Il s’est adressé à moi et m’a demandé « ça fait mal ? » , et puis s’est mis à rire avant d’entendre ma réponse. Il était taquin. Ensuite, il m’a demandé quel était mon vœu.

    * * *

    « Je voudrais ne jamais avoir été en bois » lui ai-je alors demandé, les yeux plein de larmes. Vous savez, les démons ne sont pas vraiment à l’image de la caricature que le cinéma fait d’eux. Celui-ci semblait ému par ma peine, il s’était assis à coté de moi sur une vieille souche qui se trouvait là, et s’était gardé de plaisanter sur ma ressemblance avec son siège de fortune. Il m’avait dit « Vous n’avez jamais été qu’en bois, comment pourriez-vous savoir que votre vie serait meilleure si vous étiez en viande ? » Les démons ont cet avantage qu’ils peuvent réaliser des vœux, ouvrir des portails dans le temps et faire voir l’avenir. Celui-ci m’avait alors montré ce à quoi aurait ressemblé ma vie si je l’avais vécue normalement, pour peu que la normalité existe. Son doigt avait touché le sol, et la terre s’était transformée en une sorte d’eau brillante dans laquelle je voyais s’animer des images.

    * * *

    C’était un gros type triste vautré dans un fauteuil bon marché. Il avait du ventre et ses yeux étaient fixés sur un écran de télévision. Touts les minutes, il attrapait un verre rempli d’un liquide jaune qu’il vidait d’un trait. Et puis, il s’en servait un autre. Et ainsi de suite. À la fin de la journée, il s’écroulait, ivre, et dormait jusqu’au lendemain après-midi. Il ne daignait sortir de chez lui que pour acheter de nouvelles réserves d’alcool, et alternait ébriété prononcée avec apitoiement sur son sort. « Ça te fait envie ? » m’avait demandé le démon. « Pas vraiment » avais-je répondu. « C’est moi, ça ? Comment ai-je pu devenir pareille serpillière alors que j’ai tout pour réussir ? » Le démon avait alors sorti de sa poche une petite flasque semblant contenir de l’absinthe et m’en avait servi un bouchon.

    * * *

    « La nature humaine est étrange. Jamais satisfaite de ce qu’on lui donne, toujours en train de se plaindre de ce qu’elle n’a pas sans jamais considérer ce qu’elle a. Je veux bien l’exaucer, ton vœu. Tu ne seras plus en bois et j’aurai ton âme. Mais voilà ce à quoi tu ressembleras alors. »

    J’avais tenté de protester que la vie était injuste, et que le prix de mon âme ne valait pas cette existence pitoyable qu’il me présentait comme une alternative.

    Haussant les épaules, il avait rétorqué « Tu n’as donc pas compris ? Le bois : c’est ton âme. Comment crois-tu que je puisse exaucer ton vœu autrement qu’en t’en privant, puisque tel est le prix de sa réalisation ? »

    * * *

    Voilà plus de trente ans que j’ai renoncé à signer ce pacte et plus de vingt-neuf que je fais face à la colline. Chaque soir, je sens le soleil se coucher sur mon écorce, je prends le pouls du monde car mes racines y sont plantées. J’ai vu mes parents vieillir année après année alors qu’ils passaient me rendre visite et déjeuner sous mon ombre. Ils sont morts presque en même temps ; et sont revenus à moi par la terre dont je me nourris. Aujourd’hui, je vois les enfants jouer dans mes branches et manger mes fruits. Deux d’entre eux ont gravé au couteau un cœur sur mon tronc ; ils semblent s’aimer et je crois que c’est bien la particularité profonde de cette espèce dont je ne fais plus partie que de réussir à s’entrelacer ainsi pour ne plus former qu’une seul âme. La mienne était trop singulière pour pouvoir jamais être partagée ainsi.

    Voilà que le soleil se couche.

    C’est avec lui que je veux mourir…

  • Nous savons

  • La conscience tenace

    J’ai d’abord cru à une paralysie du sommeil. Vous savez, ces sortes de crises dont souffrent certaines personnes et qui se caractérisent par des hallucinations et une incapacité à bouger durant les premières minutes qui suivent le réveil. Mais à voir les mines déconfites qui me dévisageaient avec ce mélange de tristesse et de crainte typique de l’ambiance des veillées funèbres, j’ai bien vite compris que ce dont je souffrais n’était pas une simple parasomnie.

    Je crois que c’est l’odeur qui m’a mis la puce à l’oreille. Une odeur de renfermé, d’urinoir insalubre et qui caressait mes narines sans que je ne puisse véritablement l’inhaler à plein poumons. Et pour cause, je ne respirais plus.

    Depuis des dizaines de milliers d’années, depuis que l’homme marche sur ses deux pieds, il n’a jamais cessé de chercher un sens à son existence, une explication. À inventer des dieux, des esprits, des fées, des diablotins, des spectres et autres fantômes de toutes sortes pour se rassurer et conjurer la mort. Il a tout imaginé. Paradis et enfer, voyage astral et réincarnation. Né de l’argile ou fruit d’une évolution darwinienne… La seule chose qu’il n’a jamais envisagé, la seule pensée qui, au regard de son aspect terrible, n’a jamais frôlé la couche externe de son imagination, c’est qu’après la mort, l’esprit, l’âme, ou peu importe le nom que vous lui donnez, puisse ne pas se séparer du corps qu’elle habite et pourrir lentement avec ce dernier. En toute conscience.

    J’étais assis devant mon ordinateur, je surfais mollement sur des sites pornos, passant de l’un à l’autre, cherchant à tromper la solitude qui m’accablait depuis mon divorce. Et puis une douleur intense dans ma poitrine, la sensation d’avoir le cœur pris dans un étau, la tête qui tourne, la vue qui se trouble, les couleurs qui s’effacent et plus rien. Le black-out.

    Lorsque j’ai repris conscience, la première pensée qui m’est venue était un souvenir. Celui de mon enfance, lorsqu’avec Henri, le petit voisin, nous nous cachions sous la bâche de la remorque que son père gardait au garage. Nous inventions que étions poursuivis par des ogres et que cette bâche était comme une cape invisible qui nous protégeait d’eux. J’étais, comme lors de ces jeux, recouvert d’une sorte de voile et ce dernier ne laissait passer qu’une faible lumière artificielle, celle des néons. L’odeur du formol était à peine perceptible, recouverte déjà par celle de la putréfaction qui avait commencé son œuvre.

    « Il va nous manquer… Il était tellement… Enfin vous savez… À propos, comment va Jean-Louis ? Il n’était pas à la veillée, il a retrouvé du travail ? » Et voilà que le sujet de ma mort était occulté en l’espace d’un instant par les tribulations insipides de ce bon-à-rien de Jean-Louis. La salle se vidait petit à petit, chacun avait vu le mort, avait parfois réussi à verser une larme mais la corvée touchait à sa fin et les vivants allaient enfin pouvoir réintégrer leur monde. Mon décès ne serait bientôt plus qu’une anecdote que l’on raconte autour de la machine à café, arborant une mine emprunte de fatalisme avant de reprendre le travail.

    Après la mort, les sens fonctionnent encore à minina pendant une courte période. Mais à mesure que le temps passe, que les organes pourrissent et qu’il ne finit par rester d’eux qu’une immonde bouillie malodorante, rien ne survit des cinq sens. Seule reste la conscience.

    J’ai perdu aujourd’hui la notion du temps, et je ne saurai dire si je suis sous terre depuis une semaine, un mois ou un an. Dans l’obscurité la plus totale, je n’ai aucun moyen d’évaluer le temps qui passe. Ce que je sais, c’est que ma conscience est toujours là. Solide. Inébranlable. J’ai prié si fort pour qu’à son tour elle ne s’étiole et finisse par mourir elle aussi afin de me laisser reposer en paix. Mais rien ne semble pouvoir la tuer et c’est avec terreur que j’affronte chaque nouvelle seconde de cette épouvantable existence obscure et décharnée qui est désormais la mienne.

  • Cru

  • Le rétro-bar

    C’était plus de l’angoisse que de la joie que je ressentais à l’entrée du rétro-bar.

    Faut dire que mon pote Boris n’avait pas toujours de bonnes idées. C’était lui qui, par exemple, m’avait traîné à l’un de ces teknivals à la con où j’avais dû subir de la boue et des drogués pendant des heures, dans le froid et la crasse, abruti par une musique de chimpanzé. Les yeux rivés sur mon téléphone, je consultais négligemment mes e-mails, j’envoyais des sms, je m’amusais avec des jeux que j’avais téléchargé la veille et que j’aurais oublié le lendemain. Notre sortie de ce soir était le résultat d’une discussion que nous avions eu quelques jours plus tôt, au cours de laquelle j’avais confié à Boris à quel point le monde de l’Internet relié à ma poche commençait à me taper sur les nerfs. D’une certaine liberté, nous étions passés à l’obligation de faire acte de présence quant aux nombreuses sollicitations virtuelles que nous nous mangions chaque jour. Des inconnus, qui n’existaient pour moi qu’en lignes de codes, commentaient mes activités, la musique que j’écoutais, les impressions que je diffusais et ils constituaient à force un genre de « public » que je me sentais obligé de nourrir et duquel j’avais la charge.

    * * *

    Chaque matin au réveil, la première chose que je faisais, c’était consulter mon téléphone. Si dix ans auparavant, je n’aurais eu à y lire que les quelques messages reçus dans la nuit ; la rapide et exponentielle progression de la technologie me faisait passer de longues minutes sur cette énervante petite machine hors de prix, à ouvrir les unes après les autres toutes les applications par lesquelles j’étais susceptible d’avoir été contacté dans la nuit. Élément de paresse suprême, tout rendez-vous, toute soirée était prévue, notée, concertée via cette cabane numérique froide et sans chaleur enfermé dans un boitier en plastique. Avec ces engins, j’avais la possibilité de rester toute une journée enfermé chez moi tout en parlant avec des « amis » disposant du même type d’appareil que le mien, et mus par une volonté de tromper le même ennui que celui dont j’étais victime.

    * * *

    Je me suis retrouvé vers vingt-trois heures tout seul planté devant les portes closes du Rétrobar. Je pestais numériquement, c’est à dire que j’envoyais sms sur sms à Boris, lui demandant où il se trouvait, puis pourquoi il ne répondait pas, suivi de plusieurs « allo ? »  dont quatre en majuscule. J’ai arrêté lorsque la porte du bar s’est ouverte et qu’un grand type noir m’a fait signe d’entrer à l’intérieur. Enfin !

    Là où j’ai moins rigolé, c’est lorsqu’il m’a tendu un genre de petit panier en osier, m’expliquant que je devais y mettre mon téléphone après l’avoir éteint.

    * * *

    «  Se prêter au jeu », c’est une expression dans l’air du temps. On aime tenter tout un tas d’expérience pour le plaisir de « se prêter au jeu ». Refuser de « se prêter au jeu », c’est passer pour un ringard, car « se prêter au jeu » est signe d’ouverture d’esprit.

    « ça te dirait que je t’encule ? – Oh oui, je veux bien me prêter au jeu ! »

    Puisqu’il ne s’agissait pas d’éprouver mon homophobie potentielle (décelable de nos jours par la répulsion envers la pratique de la sodomie) , j’acceptais donc de me prêter au jeu, et déposai soigneusement mon smartphone @phone 14 au fond du panier après l’avoir éteint.

    * * *

    Le plus inconfortable, sans téléphone, c’est qu’on est très vite renvoyé à son inculture. Inculture que l’on a appris à occulter grâce à l’immédiateté de la disponibilité des réponses aux questions qu’on se pose. J’avais fini par oublier que dans le passé, lorsqu’on ne savait pas, on fermait sa gueule. Ou alors, pour les plus malins, on inventait une vérité. Qui n’a jamais fait ça étant jeune ? Avec internet, la vérité n’avait plus besoin d’être inventée. Si on ne savait pas, il y avait Google pour trancher. Alors, on pouvait prétendre tout savoir. A l’arrivée, on était tous cons, mais avec entre les doigts une base de donnée potentiellement consultable. Un savoir potentiel qui faisait de nous des crétins très sûrs d’eux-mêmes.

    * * *

    Des gens fumaient à l’intérieur du bar. Incroyable ! Si les flics passaient par là, c’était la fermeture assurée ! Avec un paquet de cigarette à 37 euros, ils avaient plutôt intérêt à les savourer, leurs clopes. Tout le monde avait l’air de mèche. Et tant pis pour le cancer, les non-fumeurs baignaient sans avoir l’air gêné au milieu de la fumée toxique des fumeurs. Boris était attablé dans un coin du bar, il tenait entre ses doigts une longue et fine cigarette avec un filtre blanc. Sur la table, il y avait des tranches de saucissons coupées en fines rondelles, et à coté, un verre de ce qui me semblait être du vin blanc.

    * * *

    A la fin de la première heure, mon téléphone ne me manquait plus. Ce besoin compulsif de le consulter m’avait quitté avec le sentiment de culpabilité qui avait pris l’habitude de m’envahir lorsque je tardais trop à répondre à un interlocuteur virtuel. Mon boulet était détaché de ma cheville et enfermé dans une boîte à chaussure.

    Il y avait un type qui jouait du ragtime sur un piano droit collé au mur du café, ça changeait de la musique en streaming et du casque collé à mes oreilles ; et ça avait beau être de la musique maladroite, elle était tellement… collective.

    * * *

    Dans le temps, les gens se retrouvaient dans les bistrots parce que c’était là qu’on s’amusait. Facebook, c’était le zinc du café, on ne choisissait pas tous nos amis, ils n’étaient pas toujours très fins, mais on avait les mêmes très longtemps, et on ne décidait pas de ne plus les revoir du jour au lendemain à cause d’un détail qui aurait froissé notre susceptibilité. Au centre du bar, il y avait un billard et un babyfoot. Au fond, à l’opposé du piano, un flipper était installé.

    J’avais l’impression d’être au beau milieu d’une fête foraine. Des distributeurs de pistaches et de cacahuètes nous ravitaillaient en solide à mesure que nous vidions nos verres. Quand minuit finit par sonner, j’en avais descendu plus d’une dizaine, l’ambiance qui régnait dans le bar rendait impossible tout « mauvais trip ». Mon estomac tenait bon, et je m’étais mis à fumer des cigarettes blondes sortie par le patron de l’établissement d’une grande boîte métallique sur laquelle était dessiné un chameau jaune. Toutes ces saloperies étaient éminemment nuisibles à la santé, mais bon sang que c’était bon. Le tabac, je vous l’accorde, ça ne me séduisait pas pour la délicatesse du goût, mais plutôt à cause des jeux que cela engendrait chez ceux qui fumaient. On s’était tous mis à tenter de faire des ronds avec la fumée, on avait l’air de poissons sortis de l’eau ; et ça nous faisait rire. Tout ça, l’alcool, le tabac, le jeu, sorti du contexte de l’amitié, ça aurait planté un beau décor pour une dépression. Mais mis ensemble, ça donnait des éclats de rire et des tapes dans le dos.

    * * *

    Nous étions désormais un groupe de copains qui buvions ensemble. Boris et moi nous étions vite attablés avec trois types qui n’arrêtaient pas de rigoler. On se racontait des blagues dont on était obligés de se souvenir avec notre mémoire personnelle, en viande, sans puce ni wifi. Et puis, grisés par l’alcool, nous avions abordé des filles. Avec toutes ces conneries féministes de culture du viol et autres sermons castrateurs que professent à longueur de temps les gardiens de la nouvelle morale, chapons geignards et transparents, nous n’aurions jamais osé aborder une femme dans la rue. Peur d’une plainte, de voir des flics débarquer, de finir au violon puis lynchés sur Twitter. Ici, entre ces murs, les filles semblaient ne pas avoir peur et nous n’avions plus peur des filles. J’en ai embrassé une sur la bouche, comme ça , d’un coup, sans lui demander la permission, enfreignant toutes les règles de bienséances, oubliant de me dire que « la femme est un être sensible dont les droits doivent être respectés », ne pensant qu’à une chose, la coller contre ma taille en tenant la sienne et lui faire sentir que j’étais un homme.

    * * *

    L’amour gagne à exister lorsqu’il est spontané. Je crois qu’il se dégage une odeur particulière des filles que l’on obtient sans négocier avec elles le moment de leur reddition. On fait ça à l’aventure, à la débrouille, on le tente vaille que vaille, et si on l’obtient ; c’est bien. Sinon, que risque t-on sinon une petite honte vite oubliée par le souvenir grisant de notre élan de courage ? Elle sentait le tabac, mais moi aussi. J’avais d’ailleurs très certainement du gras de saucisson entre les dents, mais l’alcool grisait notre soirée et adoucissait nos mœurs. J’ai pensé à ce moment là, qu’une société en bonne santé ne pourrait jamais se passer d’alcool. Nous avions besoin de ce truc pour nous aider à être moins lâches. La quête du plaisir passe par quelques coups de pouce, et après tout, les grecs ne vénéraient-ils pas le vin, boisson des dieux offerte aux hommes pour les délester de leur soucis ?

    * * *

    On ne louait pas de chambres au Rétrobar. Ça n’était pas un hôtel de passe, juste un bon vieux café. Je suis allé demander au bar que l’on me passe un stylo. J’ai noté mon numéro sur le poignet de mon amoureuse qui me malaxait l’entre-jambes à mesure que j’écrivais. Il était six heures du matin lorsque nous sommes sortis. Dehors, il faisait froid. De la buée sortait de nos bouches accompagnant notre souffle. Alors que nous étions en train de nous éloigner vers nos voitures, le grand type noir nous a appelé depuis la porte mi-close du bar. « Vous oubliez vos breloques ! »

    Chacun notre tour, comme de petits esclaves, nous avons pioché dans le panier d’osier nos téléphones respectifs et nous les avons allumé, nous reconnectant ainsi au monde d’aujourd’hui.

    Le mien affichait 32 appels en absence, 67 sms, plus d’une centaine de notifications Facebook, Twitter et Instagram et autant de cris d’agacements et d’inquiétudes de ces amis esclaves que j’avais abandonné dans l’univers numérique en fermant la porte du Rétrobar derrière moi et qui piaffaient de mon indélicatesse d’avoir osé oublier leur existence. La fille que j’avais enlacé semblait en avoir reçu autant, sinon plus. Lorsque ses yeux se levèrent enfin de l’écran de son téléphone ; elle me lança un regard dépité qui semblait vouloir dire « c’est comme ça, on échappe pas au progrès ».

    Le progrès.

    Sous ma semelle, il y avait du gravier qui crissait à chaque rotation de mes talons. Sous mes talons, il y avait le progrès. À mon bras, une femme avec qui j’allais sûrement vivre longtemps, rencontré dans un endroit en chair et en alcool, en fumée et en ivresse, bien à l’abri du progrès.

  • Opéra privé

  • Le petit sursis du réel

    — Ah non, merde ! MERDE !

    C’était comme si une bombe atomique venait d’exploser dans la maison. Papa a dévalé les escaliers en agitant les bras et en criant après SFR, qu’il allait les choper, que cette fois ci ils allaient l’entendre, cette putain de bande de bras cassés, et que c’était pas la première fois, ça commençait à bien faire.

    Mon frère lui a emboîté le pas, furieux, parce qu’il était en train de gagner une partie de Gears of war II en ligne, et que sa team allait lui en vouloir de s’être déconnecté en pleine partie.

    Maman s’est pointée, furibarde, parce qu’elle était en train de tchatter sur Facebook avec Annick, sa sœur, et qu’elles avaient été coupées en pleine discussion. Quant à moi, le téléchargement de la saison 6 de Dexter s’était bloqué à 88%, j’avais la rage.

    — Et évidemment, quand on a plus de connexion, ces branques nous demandent de téléphoner ! Sans téléphone, c’est facile hein ! »

    Alors papa a pris son téléphone portable en grommelant que c’était pas possible une bande d’incompétents pareil, et qu’il allait leur envoyer sa facture de mobile et qu’ils avaient intérêt à tout rembourser.

    Au bout de quelques secondes, une fille a décroché et papa s’est mis à lui gueuler après.

    — Avec le prix que j’paye votre abonnement, ça serait quand même la moindre des choses que ça fonctionne, et que » -clic-

    Papa a regardé maman, maman m’a regardé, j’ai haussé les épaules et mon frère a rigolé – mon frère rigole toujours quand l’ambiance est tendue, je crois que c’est sa manière à lui de décompresser.

    — Ah la connasse ! Elle m’a raccroché au nez !

    — CLAUDE !

    Quand ma mère appelle papa par son prénom, c’est jamais bon pour son matricule. Les gros mots devant nous, même si ça nous fait marrer parce qu’on les connaît déjà, elle aime vraiment pas.

    Là où on a moins rigolé, c’est quand la télé n’a pas voulu s’allumer. Que le téléphone de papa s’est éteint tout seul et que la pénombre a envahi la maison.

    D’abord, on se chauffait à l’électricité et c’était l’hiver. Du coup, on est tous descendu chercher du bois et maman a fait du feu dans la cheminée.

    Un type du village est venu toquer à la porte, il a dit qu’il n’y avait plus de jus nulle part. Papa l’a invité à s’asseoir avec nous pour boire un vin chaud.

    Un mois plus tard, on avait toujours pas d’électricité mais on s’était fait des tas d’amis. J’avais découvert que les gens qui vivaient dans la maison verte à côté de la nôtre avaient des enfants, dont un fils, et qu’il était sacrément doué pour faire du vélo. On faisait la course dans les allées de forêt à côté du village. Je savais même pas qu’il y avait un étang là-bas ! Alors quand le printemps a pointé le bout de son nez, on s’y est baignés.

    Maman avait repris des couleurs, elle était toujours dehors, elle parlait avec ses voisines. De tout et de rien.

    Papa partait à la chasse le dimanche. Pourtant, il avait toujours dit être contre, mais là « il fallait bien manger » alors il se faisait pas prier. Par contre, il se faisait gronder par maman lorsqu’il rentrait le soir, parce qu’il n’avait jamais beaucoup de gibier dans sa besace mais qu’il avait presque toujours le nez rouge, et c’était pas le froid.

    Le soir, papa nous racontait des histoires. Je pense qu’il les inventait, pour beaucoup d’entre elles en tous cas, mais il avait l’air super heureux d’avoir une telle attention. La petite fille des voisins, Léa, qui était plutôt renfermée avant que tout ça arrive, venait nous voir, elle sautait sur les genoux de papa, elle faisait des crêpes avec maman, et je crois bien qu’elle était amoureuse de moi, mais bon, moi les filles…. Pouah !

    Ce qu’il se passait à l’extérieur du village nous parvenait par journal tous les quinze jours. On savait qu’un genre de bombe avait explosé dans le ciel. Papa avait tenté de nous expliquer le principe, que c’était une EMP, et que ça ne faisait du mal qu’aux choses électriques, pas aux enfants.

    Les informations n’existaient plus qu’à l’échelle locale. Papa et Dédé, son frère avec qui il chassait, s’occupaient de la mise en page du canard du village qui racontait les fêtes prévues, les repas, les bals.

    On organisait souvent des repas, parce que papa trouvait que c’était plus juste pour tout le monde, que même si on avait pas tous autant d’argent, on avait tous faim pareil. C’était plutôt vrai, mais papa n’avait jamais parlé comme ça à l’époque où il bossait pour son agence de courtage en ligne.

    C’était bien, ces festins. On avait le droit de jouer tard ! Une fois, on s’est même baigné de nuit, avec papa et Dédé. On s’est rudement fait gronder par maman quand on est revenu plein de vases. On arrivait pas à s’arrêter de rigoler.

    Depuis qu’on avait plus la télé et internet, on était beaucoup plus calmes.

    Maman avait même arrêté de prendre ses somnifères.

    Si papa avait déploré, au départ, le fait qu’il avait perdu ses deux cent trente-quatre amis Facebook, il était bien content de reparler à son frère. Et moi, je jouais avec le mien. Même qu’il était devenu mon ami.

    Environ 4 ans plus tard, je revenais de l’école à pied avec Simon, un copain, et on a vu une camionnette blanche sur le bord de la route.

    Un type en blouse bleue était en train de bricoler après un plot en plastique blanc. Quand il m’a vu, il m’a demandé d’aller dire à tout le monde que le jus allait revenir.

    Quand papa a appris la nouvelle, il est devenu tout blanc. Il a dit « c’est très bien ». Et il s’est servi un whisky. Puis deux.

    La semaine d’après, le courant est revenu. On a tous fait « haaaaa » dans la maison. Maman a éteint la cheminée, elle a dit qu’on en aurait plus besoin. Elle pleurait mais elle disait à tout le monde que c’était la fumée des quelques braises restantes.

    On a tous repris nos vies numériques. On ne se parlait presque plus.

    Dédé est venu nous voir un dimanche, il a dit à papa qu’il avait sale mine et qu’une petite partie de chasse lui redonnerait des couleurs.

    Papa a dit « non », a fermé la porte et est retourné à son bureau, devant son écran où des tas de cadrans et de chiffres clignotaient.

    Avec le retour de la civilisation, les normes avaient à nouveau envahi nos vies.

    Finies les baignades, l’étang avait été clôturé au nom d’une loi européenne de sécurité de ne je ne sais plus quoi.

    On ne voyait plus Léa, ses parents lui interdisaient de venir chez nous depuis que maman avait posté un statut Facebook dans lequel elle sous-entendait qu’elle était mal nourrie.

    De temps en temps, je sors faire du vélo, mais je suis toujours tout seul, parce que Simon reste à la maison avec mon frère, et ils jouent à la console toute la journée.

    J’aimerais bien avoir un chien. Je me sens trop seul.

    Mais le père noël ne doit pas aimer les chiens parce qu’il a préféré m’offrir une tablette.

    J’aimais mieux quand on avait pas l’électricité. J’aimais mieux les vrais gens, les vrais amis, les vrais repas, la vraie joie.

    Et les vrais parents.

  • Une histoire de violence