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  • Poor lonesome hipster

  • Le petit sursis du réel

    — Ah non, merde ! MERDE !

    C’était comme si une bombe atomique venait d’exploser dans la maison. Papa a dévalé les escaliers en agitant les bras et en criant après SFR, qu’il allait les choper, que cette fois ci ils allaient l’entendre, cette putain de bande de bras cassés, et que c’était pas la première fois, ça commençait à bien faire.

    Mon frère lui a emboîté le pas, furieux, parce qu’il était en train de gagner une partie de Gears of war II en ligne, et que sa team allait lui en vouloir de s’être déconnecté en pleine partie.

    Maman s’est pointée, furibarde, parce qu’elle était en train de tchatter sur Facebook avec Annick, sa sœur, et qu’elles avaient été coupées en pleine discussion. Quant à moi, le téléchargement de la saison 6 de Dexter s’était bloqué à 88%, j’avais la rage.

    — Et évidemment, quand on a plus de connexion, ces branques nous demandent de téléphoner ! Sans téléphone, c’est facile hein ! »

    Alors papa a pris son téléphone portable en grommelant que c’était pas possible une bande d’incompétents pareil, et qu’il allait leur envoyer sa facture de mobile et qu’ils avaient intérêt à tout rembourser.

    Au bout de quelques secondes, une fille a décroché et papa s’est mis à lui gueuler après.

    — Avec le prix que j’paye votre abonnement, ça serait quand même la moindre des choses que ça fonctionne, et que » -clic-

    Papa a regardé maman, maman m’a regardé, j’ai haussé les épaules et mon frère a rigolé – mon frère rigole toujours quand l’ambiance est tendue, je crois que c’est sa manière à lui de décompresser.

    — Ah la connasse ! Elle m’a raccroché au nez !

    — CLAUDE !

    Quand ma mère appelle papa par son prénom, c’est jamais bon pour son matricule. Les gros mots devant nous, même si ça nous fait marrer parce qu’on les connaît déjà, elle aime vraiment pas.

    Là où on a moins rigolé, c’est quand la télé n’a pas voulu s’allumer. Que le téléphone de papa s’est éteint tout seul et que la pénombre a envahi la maison.

    D’abord, on se chauffait à l’électricité et c’était l’hiver. Du coup, on est tous descendu chercher du bois et maman a fait du feu dans la cheminée.

    Un type du village est venu toquer à la porte, il a dit qu’il n’y avait plus de jus nulle part. Papa l’a invité à s’asseoir avec nous pour boire un vin chaud.

    Un mois plus tard, on avait toujours pas d’électricité mais on s’était fait des tas d’amis. J’avais découvert que les gens qui vivaient dans la maison verte à côté de la nôtre avaient des enfants, dont un fils, et qu’il était sacrément doué pour faire du vélo. On faisait la course dans les allées de forêt à côté du village. Je savais même pas qu’il y avait un étang là-bas ! Alors quand le printemps a pointé le bout de son nez, on s’y est baignés.

    Maman avait repris des couleurs, elle était toujours dehors, elle parlait avec ses voisines. De tout et de rien.

    Papa partait à la chasse le dimanche. Pourtant, il avait toujours dit être contre, mais là « il fallait bien manger » alors il se faisait pas prier. Par contre, il se faisait gronder par maman lorsqu’il rentrait le soir, parce qu’il n’avait jamais beaucoup de gibier dans sa besace mais qu’il avait presque toujours le nez rouge, et c’était pas le froid.

    Le soir, papa nous racontait des histoires. Je pense qu’il les inventait, pour beaucoup d’entre elles en tous cas, mais il avait l’air super heureux d’avoir une telle attention. La petite fille des voisins, Léa, qui était plutôt renfermée avant que tout ça arrive, venait nous voir, elle sautait sur les genoux de papa, elle faisait des crêpes avec maman, et je crois bien qu’elle était amoureuse de moi, mais bon, moi les filles…. Pouah !

    Ce qu’il se passait à l’extérieur du village nous parvenait par journal tous les quinze jours. On savait qu’un genre de bombe avait explosé dans le ciel. Papa avait tenté de nous expliquer le principe, que c’était une EMP, et que ça ne faisait du mal qu’aux choses électriques, pas aux enfants.

    Les informations n’existaient plus qu’à l’échelle locale. Papa et Dédé, son frère avec qui il chassait, s’occupaient de la mise en page du canard du village qui racontait les fêtes prévues, les repas, les bals.

    On organisait souvent des repas, parce que papa trouvait que c’était plus juste pour tout le monde, que même si on avait pas tous autant d’argent, on avait tous faim pareil. C’était plutôt vrai, mais papa n’avait jamais parlé comme ça à l’époque où il bossait pour son agence de courtage en ligne.

    C’était bien, ces festins. On avait le droit de jouer tard ! Une fois, on s’est même baigné de nuit, avec papa et Dédé. On s’est rudement fait gronder par maman quand on est revenu plein de vases. On arrivait pas à s’arrêter de rigoler.

    Depuis qu’on avait plus la télé et internet, on était beaucoup plus calmes.

    Maman avait même arrêté de prendre ses somnifères.

    Si papa avait déploré, au départ, le fait qu’il avait perdu ses deux cent trente-quatre amis Facebook, il était bien content de reparler à son frère. Et moi, je jouais avec le mien. Même qu’il était devenu mon ami.

    Environ 4 ans plus tard, je revenais de l’école à pied avec Simon, un copain, et on a vu une camionnette blanche sur le bord de la route.

    Un type en blouse bleue était en train de bricoler après un plot en plastique blanc. Quand il m’a vu, il m’a demandé d’aller dire à tout le monde que le jus allait revenir.

    Quand papa a appris la nouvelle, il est devenu tout blanc. Il a dit « c’est très bien ». Et il s’est servi un whisky. Puis deux.

    La semaine d’après, le courant est revenu. On a tous fait « haaaaa » dans la maison. Maman a éteint la cheminée, elle a dit qu’on en aurait plus besoin. Elle pleurait mais elle disait à tout le monde que c’était la fumée des quelques braises restantes.

    On a tous repris nos vies numériques. On ne se parlait presque plus.

    Dédé est venu nous voir un dimanche, il a dit à papa qu’il avait sale mine et qu’une petite partie de chasse lui redonnerait des couleurs.

    Papa a dit « non », a fermé la porte et est retourné à son bureau, devant son écran où des tas de cadrans et de chiffres clignotaient.

    Avec le retour de la civilisation, les normes avaient à nouveau envahi nos vies.

    Finies les baignades, l’étang avait été clôturé au nom d’une loi européenne de sécurité de ne je ne sais plus quoi.

    On ne voyait plus Léa, ses parents lui interdisaient de venir chez nous depuis que maman avait posté un statut Facebook dans lequel elle sous-entendait qu’elle était mal nourrie.

    De temps en temps, je sors faire du vélo, mais je suis toujours tout seul, parce que Simon reste à la maison avec mon frère, et ils jouent à la console toute la journée.

    J’aimerais bien avoir un chien. Je me sens trop seul.

    Mais le père noël ne doit pas aimer les chiens parce qu’il a préféré m’offrir une tablette.

    J’aimais mieux quand on avait pas l’électricité. J’aimais mieux les vrais gens, les vrais amis, les vrais repas, la vraie joie.

    Et les vrais parents.

  • Une histoire de violence

  • L’homme des sapinières

    Les yeux mi-clos, allongé sur le matelas relativement confortable de cette construction mobile au design contemporain, le vieux regardait le soleil se lever au travers du volet roulant qui couvrait partiellement le Velux arrière de la caravane. « Encore une belle journée qui s’annonce » songea-t-il tout en souriant. À 74 ans, il n’avait plus vraiment l’âge de jouer les campeurs, mais sa présence dans cette forêt, plus précisément dans cette clairière et encore plus exactement dans cette caravane n’était pas la lubie farfelue d’un quelconque excentrique. Joseph avait été mis à la porte de chez lui quelques mois plus tôt par un huissier accompagné d’une bande de flics. Des impayés, des factures qui s’entassent, beaucoup de déni et bim, un jour on voit débarquer la cavalerie au service de ces messieurs les créanciers et on expulse un vieux bonhomme de son foyer, ne lui laissant le droit de ne garder que son chat et son chagrin.

    La caravane en question dormait dans le jardin du père Boniface depuis quelques années. Le vieux retraité, joueur en diable, l’avait gagnée au poker, et ému par le mauvais sort que l’on faisait à ce voisin sans défense, s’était mis à briquer sa roulotte d’acier et de plastique de fond en comble en vue de la céder à ce pauvre homme désormais à la rue. Après un check-up minutieux des fonctions élémentaires de la bête, Boniface avait tendu les clefs de la rutilante Eriba 430 GT à un Joseph plus ému que jamais. « Le chauffage se branche sur une bouteille de Butane. Pour la flotte, y a un jerrican qui se visse au tuyau sous l’évier, y a deux panneaux solaires sur le flan de l’animal, les WC sont manuels, ça veut dire qu’il faudra aller vider le contenu de la cuve régulièrement, et je t’ai gardé le meilleur pour la fin ! » lança Boniface en montrant du doigt un groupe électrogène flambant neuf. « Il fait pas beaucoup de bruit et il consomme peu. Avec ça, tu pourras te regarder un petit film de temps en temps. Et pour voir venir les périodes de pénuries, je t’ai trouvé une batterie qui peut contenir jusqu’à dix heures d’énergie électrique. Tu peux la recharger sur ton panneau solaire ou sur le groupe électrogène directement. Tout le confort moderne sur roues, et pas un sou pour EDF ! » Joseph serra chaleureusement les deux mains de Boniface en pensant pour lui-même qu’il n’avait de toute façon plus un centime à donner à qui que ce soit.

    Dans sa jeunesse, il était arrivé quelques fois à Joseph de faire du camping et de dormir dans une caravane. Celles des années 80 étaient, à son souvenir, bien moins sophistiquées que le petit bijou que lui remettait son charitable voisin. Il s’agissait en quelque sorte d’une BAD-mobile, une Base Autonome Durable sur roues. Il ne restait plus qu’à trouver un endroit pour l’y ancrer, et l’idée fut lancée d’aller chercher du côté des sapinières. Situées à environ deux kilomètres du village, les sapinières étaient un endroit calme, totalement inhabité, et où de mémoire d’homme on n’avait jamais vu un campeur. En été, il y faisait frais grâce à la protection qu’offraient les épais sapins, et en hiver le soleil éclairait de sa douceur une petite clairière providentielle près de laquelle il fut convenu qu’on installerait la caravane.

    C’est ainsi que Joseph commença sa nouvelle existence d’ermite. La première chose dont il prit rapidement conscience, c’était qu’il n’avait plus de problèmes d’argent. Sa maigre pension de retraite avec laquelle il avait toujours eu tant de peine à joindre les deux bouts lui suffisait désormais pour remplir son frigidaire et payer l’abonnement de son téléphone portable. Car c’étaient bien là les deux seuls frais fixes qu’il conservait de son ancienne vie. Dépenses auxquelles s’ajoutait le carburant dont il remplissait le groupe électrogène et qui lui fournissait l’électricité dont il avait besoin quand le soleil ne suffisait pas à gorger d’énergie gratuite les panneaux solaires de la caravane.

    Pas de frais, pas de voisins, aucun bruit sinon celui du vent dans les arbres, des oiseaux et des clapotis de la rivière toute proche. Joseph avait la délicieuse impression de vivre des vacances perpétuelles. Quand arrivait le printemps, il prenait son petit déjeuner dehors en compagnie de son chat, il regardait le manège des oiseaux qui construisaient leurs nids et guettait les écureuils qui sautaient de branche en branche. Entre deux lampées de café au lait, il prenait de grandes inspirations de cet air riche en saveurs forestières où nul arôme de pneu ou de gaz d’échappement ne filtrait jamais. Il sentait alors une vague de chaleur bienfaisante lui courir le long du corps, de la nuque aux doigts de pieds. Une sensation qu’il n’avait plus ressentie depuis ses premiers amours d’adolescent et qui portait un nom dont l’évocation même le laissait rêveur. Le bonheur.

    C’est ainsi que pendant plusieurs années, Joseph vécut une existence agréable, garnie de promenades, de cueillettes de baies, de champignons et d’observation de la nature. Les hivers, il les passait à lire et à écrire. Lorsqu’on approche les 80 ans, on a beaucoup de choses à raconter et Joseph le faisait méticuleusement, avec patience. Se libérer des chaînes du monde civilisé, c’était ça la liberté. Au village, le cas de Joseph faisait jaser. On considérait l’homme avec bienveillance, mais on se demandait à quoi il pouvait bien occuper son temps et comment il se débrouillait pour la toilette sans douche ni baignoire. On se disait qu’il devait bien s’ennuyer, le pauvre homme, on compatissait, on haussait les épaules à coup de « ah là là… » et on changeait de sujet. Un jour de printemps, un journaliste en vacances dans sa famille qui vivait au village entendit parler de Joseph, fut intrigué et décida d’aller demander au personnage une interview sur sa condition d’ermite. C’est à ce moment-là que les ennuis commencèrent.

    L’article, qui parut dans le journal local, eut un effet pervers sur les consciences. Ce que les commères du village n’avaient jamais envisagé, c’était que le vieil homme puisse être heureux, là-bas, seul dans sa forêt. Son bonheur était tout à coup ressenti par une certaine catégorie de la population villageoise comme une sorte de bras d’honneur arrogant qu’il leur faisait à tous. Je suis bien plus heureux loin de vous, semblait dire le vieil homme depuis son logement gratuit. Et l’on en vint à établir une liste des avantages de ce parasite social. On prit conscience qu’il ne payait ni l’électricité ni l’eau (puisqu’il allait la chercher à la fontaine) et qu’il n’était d’ailleurs même pas imposable sur le revenu. On finit par se demander si camper comme ça dans les bois était au fond bien légal, et il semblait d’ailleurs que le camping sauvage était interdit partout où il n’était pas autorisé.

    La gendarmerie débarqua au pied de la caravane de Joseph un petit matin du mois de septembre, alors que ce dernier sirotait sa deuxième tasse de café en caressant la tête de son chat qui s’était roulé en boule sur ses genoux. La sentence tomba, assassine. « Il faut partir monsieur » lui apprenaient les gendarmes. « C’est défendu de s’établir comme ça dans la nature, c’est dangereux en plus. » La mâchoire pendante, Joseph tenta une défense maladroite à coup de bégaiements et de redondances. Il ne faisait de mal à personne ici, il n’abîmait pas la nature, il ne dérangeait pas l’ordre des choses et ne violait aucune loi, et le gendarme de lui répondre que si, il en violait une, puisqu’il était défendu de pratiquer le camping sauvage et que la loi s’appliquait à tout le monde, même aux vieux ermites dans des caravanes.

    Le vieil homme fut donc placé dans une maison de retraite. Une des moins chères, située en périphérie de la grande ville la plus proche, à côté de la zone industrielle. La caravane fut rendue à son propriétaire initial qui se scandalisa en vain que l’on puisse ainsi chasser pour la deuxième fois un pauvre vieillard de son foyer alors qu’il ne dérangeait personne. Le chat fut quant à lui confié à la SPA car l’asile pour vieux où résidait désormais Joseph n’acceptait pas les animaux. La pauvre bête, déjà âgée, fut euthanasiée deux semaines plus tard. Elle refusait toute nourriture depuis sa séparation d’avec son maître et il fut décidé qu’il était plus humain d’abréger ses souffrances.

    Joseph mourut des suites d’une attaque quelques jours après avoir appris la mort de son chat. Quand la nouvelle parvint aux oreilles du père Boniface, celui-ci tonna et gronda à qui voulait bien l’entendre que le vieux était mort de tristesse parce que les gens du village étaient des malveillants qui ne supportaient pas le bonheur des autres. Les commères haussèrent les épaules, et se dirent qu’il fallait bien intervenir, qu’on ne pouvait pas laisser un vieil homme comme ça tout seul dans la forêt indéfiniment, que c’était trop dangereux et que même s’il était certes regrettable qu’il soit finalement mort, on pouvait s’assurer que c’était pour son bien.

  • Question d’hygiène

  • Le fantôme Martien

    Je m’appelle Quentin et je suis le premier homme à avoir jamais visité Mars. L’ennui, c’est que strictement personne n’est au courant, et le monde ne saura probablement jamais rien de mon histoire et de mes voyages.

    C’est arrivé presque par hasard. Je dis bien presque, parce qu’il y a toujours quelque chose de l’ordre du destin ou de la providence lorsque votre vie prend un tournant si particulier. La mienne, d’existence, était plutôt ordinaire. J’étais comptable pour une boîte de fournitures scolaires, un travail ennuyeux mais un salaire régulier et relativement confortable. Le soir, pour décompresser et me sortir de la tête tous ces chiffres qui avaient défilé sous mes yeux toute la journée, je me rendais à mon cours de yoga. Le yoga, ça avait été pour moi une révélation. Être capable, par la maîtrise de son mental et de sa respiration, de sublimer les problèmes du quotidien, le stress, les craintes et la tristesse, de ne faire qu’un avec son ki. C’était ça la clef de la sérénité.

    Rapidement, les cours m’ont semblé inutiles. J’étais une sorte de surdoué. Je savais comment entrer en transe, comment voir loin, par delà les frontières physiques, et la présence des autres élèves et du maître yogi avait tendance à parasiter ma concentration. C’est donc chez moi que j’avais choisi de continuer mes séances de méditations.

    J’ai réussi mon premier voyage astral un jour que je ne travaillais pas. J’étais en position du lotus, sur le parquet de mon salon, et l’instant d’après, je planais au dessus de mon jardin. Il ne m’a fallut que quelques « sorties » supplémentaires pour comprendre que ce que je percevais comme une distance entre les choses n’était que l’influence que mon corps physique exerçait sur mon mental. Dans le monde astral, la distance n’existe pas, tout est connecté. Il fallait le savoir pour réussir à plier l’espace afin de le parcourir librement, et lorsque j’y suis enfin parvenu, ma première destination a été la planète rouge.

    Mars. En un instant mon ki m’y avait mené et je survolais ses montagnes et ses vallées avec l’exaltation de l’explorateur en terra incognita. J’y passais de longs moments, et finalement y consacrais tout mon temps de méditation. Comme j’aurais aimé pouvoir raconter tout cela à un ami, un frère ou un voisin. Mais qui m’aurait cru ? Au sein de notre civilisation très matérialiste, ce genre de témoignages n’a qu’un pouvoir, celui de vous envoyer en unité psychiatrique. La science devait vaincre les ténèbres, elle en a créé de nouvelles.

    La solitude a du bon. Elle vous permet de méditer dans le calme, vous rend libre de vos décisions, vous permet de vous recentrer sur vous-même, sans parler des avantages plus triviaux, comme le choix de la nourriture où du lieu des prochaines vacances. Mais lorsque vous faites une crise cardiaque, la solitude ne vous sert strictement à rien. J’étais en train de survoler les montagnes et les cratères de Terra Sirenum, dans l’hémisphère sud de Mars, lorsque mon cœur s’est arrêté de battre. Je ne m’en suis même pas rendu compte, tant j’étais absorbé par la beauté du paysage. C’est lorsque j’ai voulu réintégrer mon corps que j’ai compris. Le chemin du retour n’existait plus, et j’avais beau me concentrer, je ne faisais que pédaler sur un vélo d’appartement. Je n’allais nulle part.

    Où vont les âmes lorsque le corps meurt ? Je n’en sais foutre rien. Ce que je sais en revanche, c’est que la mienne est piégée sur la quatrième planète en partant du soleil, et que j’ai l’éternité pour réfléchir à un moyen de m’en échapper.

  • Les hommes viennent de Mars

  • Le dernier chien de mémé

    À quatre-vingt dix ans, je suppose qu’il ne faut plus trop compter sur les autres. Mes enfants disent que je perds la mémoire et ils insistent pour que j’accueille une aide à la maison. Je refuse, je ne me sens pas en sécurité à ce qu’une inconnue partage ma vie, dans cette maison où j’ai vu grandir ces mêmes enfants qui à présent n’attendent qu’une chose, que j’y meurs afin qu’ils puissent la vendre ou la louer. La vérité, c’est que lorsque tous les jours se ressemblent, on ne voit plus l’intérêt de se maintenir au courant du cours des jours, alors on les confonds et puis on les oublie. Quelle différence entre un lundi et un dimanche pour une personne qui ne sort jamais de chez elle ? Il y a bien la télévision, mais je la regarde de moins en moins, et puis quand je l’allume, je ne tiens pas plus de vingt minutes avant de m’endormir. Quand je me réveille, je suis pris d’un instant de panique. Je ne me rappelle plus où je suis ni pourquoi j’ai tant de mal à bouger. Je crois que lorsque je dors, j’oublie que je suis vieille. Je mets un certain temps à m’en souvenir au réveil. De plus en plus longtemps d’ailleurs.

    * * *

    J’ai écrit mes mémoires. Je suis né au dix-neuvième siècle, le 21 juin 1898 exactement. Je n’ai eu l’électricité et l’eau courante qu’une fois adulte. Lorsque je le raconte à mes petits enfants, ils me dévisagent, incrédules et retournent à leurs écrans. Ils ont des écrans à ne plus savoir qu’en faire. Ils ne regardent même plus dehors. Je ne comprends plus du tout ce monde. J’ai hâte de le quitter.

    * * *

    J’ai eu des chiens toute ma vie. Le premier s’appelait Marcus, c’était un grand Setter irlandais que mon fils avait pris pour chasser. Lorsqu’il a rencontré sa femme, ils se sont installés dans un appartement, en ville et le chien a atterri chez moi. J’étais seule et j’avais un jardin, le chien de mon fils est devenu le mien. On peut dire que pour une veuve, la compagnie d’un animal est un vrai bonheur. Ce chien était devenu mon compagnon, celui qui partageait ma vie et autour duquel j’articulais mes occupations. Je me suis mis à lui parler comme à un ami, puis à le considérer comme un membre de la famille. Le soir, je lui faisais la cuisine. Je n’ai jamais eu confiance dans la nourriture industrielle. J’ai vécu treize de bonheur avec lui, et un petit matin, j’ai trouvé son corps froid et sans vie au pied de mon lit. Mon beau-fils est venu l’après-midi même pour creuser un trou dans le jardin. Le soir, c’était fini. Pas de croix sur sa tombe, je n’ai jamais été vraiment croyante, j’y ai planté des bégonias.

    * * *

    Mon second chien était un épagneul breton. J’avais 72 ans à l’époque de son adoption et j’étais encore vaillante. Vivre à ses cotés fut un plaisir, même si j’ai mis longtemps avant de le considérer comme un chien à part entière et non plus comme « le chien qui remplaçait Marcus ». Il est mort au même âge que son prédécesseur. Je me suis retrouvée seule et pour la première fois, je me suis sentie vraiment vieille.

    * * *

    Monsieur Gambert est mon voisin. Il a soixante-quinze ans et le pauvre a la maladie d’Alzheimer. Il est venu sonner chez moi un matin. Il était en robe de chambre, il semblait paniqué. Il tenait son cocker en laisse et de grosses larmes perlaient sur ses joues. Il allait être « placé ». C’est à dire qu’on s’apprêtait à lui retirer sa liberté. L’endroit où il allait être mené n’acceptait pas les chiens ; alors il me suppliait de m’occuper du sien. Je n’avais pas le cœur à refuser pareille requête à un homme sur le point de perdre en même temps et sa tête et son indépendance, alors j’ai pris la laisse et j’ai refermé la porte.

    * * *

    Un bien vieux chien que ce Dodi. Il semblait si paniqué, tellement perdu sans son maître. Il avait douze ans et portait la fatigue de son âge sur ses frêles épaules de brave toutou. Il faisait parti de ces vieux chiens que l’on voit trotter à coté de leurs maîtres si lentement qu’on finit par se demander qui des deux promène l’autre. Un vieux chien pour une vieille dame, nous nous sommes entendus très vite. Je me suis remise à cuisiner pour ce chien. Le soir, des pâtes et de la viande bouillie, avec un cube de bouillon de bœuf et il restait assis à coté de moi, poliment, le temps que tout soit prêt.

    * * *

    Ce fut une année merveilleuse. Nous faisions une promenade presque tous les jours, pas trop longue, juste ce qu’il fallait. Par beau temps, je l’emmenais jusqu’au terrain vague où je lui ôtais sa laisse. Il trottinait sur l’herbe plusieurs minutes, puis, comme lassé par son propre manque d’énergie, il revenait à mes pieds afin que je lui repasse sa laisse autour du cou. J’ai appris la mort de monsieur Gambert une semaine avant les treize ans de Dodi.

    * * *

    Nous étions fatigués tous les deux ce soir là. Un dimanche, la veille de l’anniversaire de Dodi. Mes enfants venaient de téléphoner pour m’avertir de leur visite prochaine. Ça n’augurait rien de bon. Ils ne pouvaient pas s’empêcher de parler de moi comme si j’étais une enfant irresponsable. Je trouvais ça profondément blessant, d’autant plus qu’ils ne se gênaient pas pour le faire en ma présence. Ils désapprouvaient Dodi. « Quelle idée de prendre un chien à ton âge » me reprochaient-ils. Je leur répondais que ça n’était pas leurs affaires, qu’ils n’avaient rien à craindre pour leur héritage puisque c’était tout ce qui les intéressait. Ils s’offusquaient, quittaient ma maison, trop heureux d’avoir un prétexte pour le faire, et je me retrouvais seule avec mon chien.

    * * *

    Dodi est mort une heure après avoir eu treize ans. J’étais en train de le caresser quand c’est arrivé. Je lui avais pris un bel os à moelle à la boucherie du coin de la rue. Il était en train de le ronger, et puis il a posé sa tête sur mes genoux, m’a lancé un regard humide et a poussé un long, très long et dernier soupir. Je n’avais plus pleuré depuis bien longtemps. À mon âge, on n’a plus beaucoup de larmes. J’ai soulevé Dodi et l’ai porté sur mon lit où j’ai brossé son poil. Jadis, j’avais vu mes parents faire la même chose avec les cheveux de ma grand-mère. J’ai connu cette époque où l’on respectait ses morts plutôt que d’en avoir peur. Je me suis glissée sous les draps et j’ai serré le petit corps encore chaud de Dodi contre le mien. Lorsque j’ai fermé les yeux, j’ai senti qu’il m’attendait de l’autre coté. Et il n’était pas seul. Je quitte ce monde sans regret, j’y ai passé beaucoup trop de temps, et à bien y réfléchir, si on me laisse le choix, c’est au paradis des chiens que je choisirai de passer l’éternité.

  • Suicide-Joe passe à la caisse

  • La chasse

    Cela fait maintenant une bonne heure que Pilate marche en pleine forêt à la recherche de son chemin. Comme chaque année, il est parti chasser tôt le matin, mais contrairement à chaque année, il semble s’être perdu au milieu des bois. Il se dit qu’il a dû se tromper au niveau de la source, prendre à gauche quand il aurait dû prendre à droite, ou l’inverse. Résultat, la nuit tombe et il est en pleine forêt sans savoir exactement où.

    Pilate chasse tous les ans à la même époque. Quand il sent que ça le démange, il prend sa carabine, une Marlin 336W calibre .30-30 et part dans les bois, seul, avec simplement de quoi bivouaquer une nuit. Généralement, il rentre chez lui au lever du jour suivant.

    Pilate n’est pas le genre d’homme à s’inquiéter. Du haut de ses deux mètre dix et fort de ses cent-trente kilos, il ressemble à un ogre de contes de fées. Du genre à vivre au sommet d’un haricot géant. Il a déjà dormi à même l’humus en pleine forêt. Une fois, il a même été réveillé par le groin d’un sanglier qui cherchait à comprendre de quelle espèce était ce monstre couché au sol. Souvenir mémorable, car Pilate s’est toujours senti plus proche des animaux que des hommes.

    Les derniers rayons de soleil quittent peu à peu l’horizon et s’éteignent au loin, laissant gagner du terrain à la pénombre. Pilate avise un chêne gigantesque à côté duquel il reconnaît une sorte de clairière. C’est l’endroit que les gens du coin appellent « l’arbre aux amoureux », les ados viennent s’y bécoter loin des regards. « Ça y est, j’ai retrouvé mon chemin », se dit le géant.

    Il dépose ses affaires, sort de son sac à dos un matelas roulé sur lui-même et le déroule à même le sol. Il ramasse du bois mort, érige un échafaudage de branche, sort un Zippo d’une de ses poches de pantalon et allume un feu. Si un garde forestier passait par-là, il risquerait cent cinquante euros. Il est interdit de faire du feu dans les forêts françaises. Belle connerie, pense-t-il. Mais son imposante stature dissuade généralement le plus téméraire des agents de l’État de sortir son carnet de contraventions.

    De son sac, Pilate sort un gros sandwich aux avocats et aux câpres, son casse-croûte préféré. Il fait passer le tout avec une grande lampée d’eau pétillante, sort sa pipe, et se met à la fumer, les yeux rivés sur le feu ; la plus antique télévision qui ait jamais existé.

    En s’allongeant, il se dit qu’il chassera demain, exceptionnellement. Il n’a rien pris aujourd’hui, et Pilate déteste rentrer bredouille.

    Il n’est pas loin de cinq heures du matin lorsque notre ogre est tiré de son sommeil. Du gibier est en approche. En un éclair et dans le silence le plus absolu, il se lève, repli son couchage, enfile son sac à dos, empoigne la crosse de sa carabine et recule comme un serpent jusqu’à l’arbre le plus proche derrière lequel il prend position.

    Ils sont trois. Trois mâles, un vieux et deux jeunes. Ils tournent autour des cendres du feu de camp, ils semblent intrigués. Pilate épaule, vise, mais au dernier moment un quatrième mâle vient rejoindre le troupeau par la droite. Il ne semble pas avoir repéré le chasseur mais il s’en est sans doute fallut de peu, car Pilate se trouvait dans le champ de vision de la quatrième bête lorsqu’elle a débarqué.

    Le petit troupeau repart vers le nord, suivi de près par son prédateur. Au bout d’une quinzaine de minutes de marche camouflée, Pilate remarque un grand châtaignier, l’arbre est pourvu d’un large branchage plutôt éparse qui pourrait permettre un grimpement aisé. En quelques minutes, le chasseur surplombe le paysage forestier. Le cul calé sur une épaisse branche et adossé au tronc, il épaule et vise. Dans sa lunette de précision, ils voient ses proies à l’arrêt, qui se nourrissent. Cette fois-ci, c’est la bonne.

    Pilate prend une longue inspiration, bloque son souffle, se concentre et tire. Quatre coups de feu à moins d’une seconde d’intervalle les uns des autres. Trois des bêtes sont abattues sur le coup, la quatrième, le grand mâle, agonise au sol en poussant un cri de terreur. Pilate se rembrunit, il déteste rater son coup. Il vise à nouveau, tire, et cette fois-ci touche sa cible en pleine tête. Fin de partie.

    Heureux comme un pape, fier comme un paon, ce colosse de la forêt s’approche de ses trophées en riant. Il effectue une petite danse de la victoire autour des cadavres puis décide de se mettre au boulot. C’est pas tout ça, mais la partie la plus pénible commence maintenant, songe t-il.

    Pendant plusieurs heures, il creuse la terre. Au coucher du soleil, les dépouilles sont disposées les unes à côté des autres au fond de la fosse, puis recouvertes de terre. Vers dix heures du soir, le trou est totalement comblé. Pilate dispose un peu de mousse, des herbes et des branchages à la surface de ce dernier puis jette un œil à sa montre. Peut-être deux heures de marche pour retourner à son 4X4. Il se sent fourbu mais heureux. C’était une bonne chasse. La prochaine sera pour l’année suivante. À peine a t-il commencé à s’éloigner qu’une pensée lui traverse l’esprit. Il se fige. « Les armes, j’ai oublié d’enterrer les armes ! » En soupirant, il fait marche arrière et revient vers l’endroit où il a enterré les corps des quatre chasseurs. Elles sont là où il les avait laissées avant de commencer à creuser. À la base d’un gros buisson d’aubépine. Quatre fusils de chasse à canons juxtaposés, de calibre .12, le fusil préféré des péquenauds. Il soupire et décide finalement de les emporter avec lui. Ça n’est pas dans ses habitudes, mais il se fait vraiment tard et la fatigue le gagne. Il les enterrera l’année prochaine avec les corps de ceux qu’il abattra, quand il retournera chasser le gros con.

  • Une vocation

    Humoriste, c'est un métier.