-
N’importe où

J’avais douze ans lorsque, pour la première fois, cet insupportable sentiment d’être seul au monde s’estompa le temps d’une lecture. J’avais emprunté à la bibliothèque municipale « Le voyage de Simon Morley », de Jack Finney. L’histoire d’un type – Simon Morley – qui voyage dans le temps, non pas grâce à une machine, mais simplement en utilisant une sorte de technique d’auto-hypnose : Simon se persuade qu’il est au XIXe siècle, et voilà qu’il finit par s’y trouver.
L’année suivante, celle de mes treize ans, je découvre « Le jeune homme, la mort et le Temps », de Richard Matheson. Scénario différent, mais… là aussi, un homme parvient à voyager dans le passé simplement en se conditionnant à croire qu’il s’y trouve. Ça ne pouvait pas être un hasard.
Trois ans plus tôt. J’ai dix ans et je lis avec avidité l’un de ces mangas de science-fiction pour ado que les nippons produisent en quantité industrielle. L’histoire raconte les aventures d’un petit garçon, Taïko, qui a le pouvoir de voyager dans le Japon médiéval en invoquant les esprits. Les dessins sont intenses, immersifs, et, en refermant le livre, j’ai l’impression d’être encore dans ce monde de samouraïs et de ninjas. Puis, je pose le manga et observe le monde autour de moi. Quelque chose a changé. Pas un détail, non. Je suis passé du décor rassurant de ma chambre à celui d’un Japon que je n’ai jamais vu ailleurs que ce genre de bouquin que je viens de terminer.
Au loin, des types à cheval chargent dans ma direction. Aucun doute : ce sont des samouraïs. Je ferme les yeux très fort en me prenant la tête entre les mains. Ça ne peut pas être réel — et pourtant, j’entends le bruit des sabots qui se rapprochent. Je pense : Je veux rentrer chez moi — et de toute ma vie, je n’ai jamais rien pensé aussi fort. Les bruits s’arrêtent. J’ouvre les yeux. Je suis de retour dans ma chambre.
Pendant deux années, de mes dix à mes douze ans, je refuse de lire, de regarder la télé ou d’aller au cinéma. J’évite tout ce qui pourrait me passionner, m’habiter, de peur que ce que j’ai vécu dans ma chambre, ce jour-là, par la lecture d’un simple manga, ne se reproduise. Deux années d’ennui, pendant lesquelles mes parents se réjouissent de me voir progresser à l’école. Car en effet, étudier les maths, la grammaire, c’est une activité froide, scolaire, qui ne fait à aucun moment appel aux rêves ou à l’imaginaire. Ça me tient concentré sur quelque chose de concret, de rassurant. Et puis c’est bon pour ma scolarité…
Tout change avec la lecture de Finney. J’ouvre un livre pour la première fois depuis bien longtemps, et ça n’est pas un hasard si c’est celui-ci. J’en ai entendu parler en cours de sciences physiques. Notre prof, madame Maduro, est une scientifique passionnée de SF. Je ne sais plus quelle digression l’a amenée à évoquer les voyages dans le temps, et puis ce livre en particulier. Mais lorsqu’elle en a fait la description, j’ai eu comme une révélation : Finney a vécu la même chose que moi, et il en a fait un livre. Même chose pour le roman de Matheson. Une telle similitude dans ce concept de voyage dans le temps par auto-hypnose ne peut pas relever uniquement du hasard — ou du plagiat.
Au moment de ma prise de conscience, Finney est déjà mort. Mais Matheson vit. Il ne décédera qu’en 2013. Les écrivains, même célèbres, sont beaucoup plus faciles à dénicher qu’on peut le croire — contrairement aux acteurs, par exemple. En quelques clics sur Google, j’apprends que l’auteur a ses habitudes au Saddle Peak Lodge, où il déjeune souvent plusieurs fois par semaine.
C’est en Californie, dans les collines entre Calabasas et Malibu. Je vis à Meudon, en France. Et je ne suis pas encore majeur…
Assis devant mon ordi, je contemple avec frustration la photo de ce restaurant que m’affiche Google. Le repère de Matheson. J’aimerais tant m’y trouver… Et l’instant d’après : j’y suis.
Ado français au milieu de ce décor où des yankees tout droit sortis de séries US boivent des Bud à la bouteille en se bâfrant de travers de porc. C’est terrifiant, déstabilisant, mais… moins que lorsque je m’étais trouvé, des années plus tôt, face à une cavalerie nipponne en pleine charge. Et je vois Matheson, attablé dans le coin le plus discret du restaurant, et qui me regarde l’air hébété, un bretzel figé dans sa main droite. À coup sûr, il m’a vu « apparaître ». Il finit par se décrisper et me fait signe de venir à sa rencontre.
Mes notions d’anglais face à ses notions de français rendent une ébauche de conversation possible. Et très vite, il me met en garde : « N’utilise pas ce truc, petit. Ça peut être très dangereux. Moi, j’y ai renoncé depuis longtemps. » Je lui réponds que je n’ai rien demandé. Que ce truc-là semble arriver indépendamment de ma volonté. Il me sourit. « De la même façon que ta volonté peut te faire voyager dans le Temps et l’espace, elle peut également désactiver ton aptitude. Il suffit que tu le veuilles très fort. »
Il me raconte ensuite son expérience. Comment il a découvert ce qu’il appelle l’aptitude. Comment il y a renoncé grâce à la méthode qu’il m’a décrite. Les risques qu’il a courus à l’époque où il s’amusait à s’en servir. Puis il se lève, lance deux billets sur la table, me touche l’épaule et me dit d’une voix discrète : « Do whatever you want, kid. But if I were you, I’d get rid of that thing before something bad happens… » — et il s’en va.
Quelques instants plus tard, je suis de retour chez moi. C’est fou comme il devient facile de maîtriser l’aptitude. Il suffit de s’en servir, en fait. Et m’en servir, ça j’y compte bien.
Les semaines qui suivent, je voyage un peu partout sur la planète. D’abord, je visite des îles aussi désertes que paradisiaques. Aldabra, Clipperton, l’atoll de Palmyra, les îles Cocos… Je choisis ces endroits afin d’éviter d’y croiser une population humaine qui risquerait de me voir « apparaître », comme sorti de nulle part. Je ne veux pas d’ennuis. Mais je constate vite que les gens ont un comportement de déni très important lorsqu’ils sont confrontés à quelque chose qu’ils ne peuvent expliquer. Ils se frottent les yeux, prennent un air intrigué, et… reprennent leur chemin, tout bonnement. Plus tard, une explication rationnelle finira par sortir de la bouche d’un Youtubeur scientifique, qui expliquera comment la réverbération de la lumière peut produire certaines illusions d’optique, ou par celle d’un psychologue, qui consacrera un podcast à décrire les mécanismes de la fatigue, ces mêmes mécaniques capables de provoquer des hallucinations.
Les années passent, et avec elles, la maîtrise de mon aptitude se solidifie. Je manie de mieux en mieux la chose. J’ai une petite amie à Québec, une autre à Sydney et une troisième à Berlin. Je me suis fait apparaître à plusieurs reprises en pleine forêt amazonienne, devant une tribu reculée qui m’a pris pour un Dieu. J’ai campé plusieurs jours sur l’île Amsterdam, petit morceau de France dans l’océan Indien. J’aime ce pouvoir maintenant que je sais le maîtriser. Je ne le crains plus. Je sens qu’il ne peut rien m’arriver. Je me trompe.
C’est un samedi soir, jour d’hiver en France, et je me dépêche d’engloutir un repas avant de sortir. Dehors, il fait froid, il neige, mes amis m’attendent au pub. On compte écluser quelques bières et faire une ou deux parties de billard avant d’aller danser. J’ai rompu avec mes petites amies de Sydney et de Berlin. Je vois encore celle de Québec, mais plus comme sexfriend… Avant de sortir, j’attrape une pomme. Je la mangerai en route. Trois kilomètres séparent mon appartement du pub irlandais où mes amis et moi avons nos habitudes. Il fait vraiment froid, peut-être un degré. Voire zéro. Je croque dans ma pomme tout en marchant, et c’est à ce moment-là que ça arrive.
Un morceau du fruit, pas suffisamment mâché, se coince dans mon gosier. J’étouffe. Autour de moi : personne. Je ne parviens plus à respirer, je tousse, je n’arrive pas à expulser le morceau de pomme logé au fond de ma gorge, et l’espace d’un instant, le froid, la peur et le sentiment d’asphyxie m’évoquent le vide spatial.
Quelques secondes avant de mourir, j’aperçois au loin la planète bleue. Mes yeux me brûlent, mes tympans me font atrocement mal, mon corps gonfle et ma salive entre en ébullition. Je vais mourir, c’est une question de secondes, et la dernière pensée qui me traverse l’esprit avant de perdre conscience pour toujours, ce sont les mots de Matheson, dans ce troquet de Californie, quelques années plus tôt.
Do whatever you want, kid. But if I were you, I’d get rid of that thing before something bad happens…
aptitude, auto-hypnose, étrange, espace-temps, Fantastique, imagination, Jack Finney, La Quatrième Dimension, littérature fantastique, littérature française, mondes parallèles, mystère, nouvelle à chute, nouvelle de science-fiction, nouvelle fantastique, paranormal, pouvoir surnaturel, réalité, récit à chute, Richard Matheson, science-fiction, téléportation, voyage, voyage dans le temps, voyage temporel -
Le Tourment : disponible à la vente.



« Le Tourment » , mon dernier recueil de nouvelles , est disponible sur Amazon au lien suivant ➡️ https://amzn.eu/d/0didQ0c9
-
Charcèlement

-
L’homme en bois

J’ai commencé à me transformer en arbre à l’âge de douze ans. Je m’en souviens encore; j’avais repéré sous mon coude ce qui me ressemblait à une petite croûte. À cet âge là, on passe son temps à s’en faire, on éprouve sa solidité à la première occasion qui se présente, alors je n’y avais pas porté attention.
Plus tard, alors que j’étais en classe accoudé à mon pupitre, j’avais remarqué qu’elle avait grandi. Poussé plutôt. Elle recouvrait désormais la totalité de mon coude. Les médecins étaient dubitatifs et d’autant moins pressés que je ne souffrais pas. J’étais foutrement inquiet, c’est vrai. Je ne comprenais pas ce qu’il m’arrivait et en étais malade d’angoisse, mais chaque nouveau médecin que mes parents m’envoyaient consulter me sortait un petit laïus du type « Bah, il y a une grosse part de psychosomatique là-dedans. N’y pensez plus, et vous verrez que ça tombera tout seul ! »
Mais imperturbablement, entre chaque nouvel examen, la tâche de bois qui était née sur mon coude se répandait sur le reste de mon bras.
* * *
J’ai écrit mon premier livre à quinze ans. Je ne saurais vous dire à quel point la peur et le sentiment de solitude motivent le besoin d’écrire. De mon coté, je voyais ça comme un genre de testament. Je voulais que ceux qui n’avaient rien compris à ma douleur se sentent coupable de m’avoir laissé devenir un arbre. Le titre de mon livre, « l’homme en bois », avait beau être éloquent, personne n’avait semblé comprendre ce que je voulais dire. Les gens ne savent pas lire un livre autrement qu’en y projetant leur propre histoire. L’empathie du lecteur pour l’écrivain est chose rare. Mon éditeur avait senti le filon et avait eu raison: dix mille exemplaires de mon livre s’étaient écoulés à peine une semaine après sa sortie. Entre temps, le bois avait continué de gagner du terrain sur mon corps, si bien que je ne pouvais plus écrire. J’avais découvert un matin mon bras droit aussi raide qu’un porte-manteau, heureusement pour moi ; j’étais gaucher.
* * *
Mon médecin s’appelait Boulier. Il avait l’air d’une poule qui a trouvé un couteau. Je déversais dans son cabinet la liste de mes inquiétudes, et lui restait là, impassible, et ponctuait chacune de mes explications par son sempiternel « mais vous avez mal ? »
Non, je n’avais pas mal. Je ne ressentais aucune douleur physique. Néanmoins je souffrais, et ma dignité m’interdisait de tenter de beugler pour attirer l’attention sur moi. Je crois aujourd’hui que c’est tout ce qu’il attendait. Il aurait voulu que je me roule par terre en hurlant à la mort ; il se serait alors dit « ah, là il a mal » et il m’aurait envoyé à l’hôpital, où tout une flopée de ses confrères se serait pressée autour de moi pour me demander à leur tour si j’avais mal.
* * *
À quatorze ans, mon mental était déjà fort entamé, si bien que je voyais régulièrement un psychiatre. Que pouvait donc bien faire un psychiatre pour sauver un enfant qui se transforme en arbre ? Rien. Il le savait, je le savais, nous passions nos rendez-vous de quarante minutes à disserter de l’usage du bois dans le monde et de la noblesse du règne végétal. Et il croyait que je ne le voyais pas venir… Ce que ce psychiatre me répétait à chaque consultation, c’est qu’il n y avait pas la moindre solution à mon problème et qu’il était urgent que j’accepte mon sort d’arbre en devenir. L’incompétence du corps médical à mon endroit ne l’autorisait pas pour autant à se payer ma tête. J’avais quitté son cabinet bien décidé à ne plus jamais y remettre les branches.
* * *
J’ai écrit et publié mon second livre à l’âge de dix-sept ans. Nouveau succès, les gens achetaient mes œuvres par curiosité plus que par goût pour la littérature. Les journalistes se pressaient à ma porte pour décrocher une interview de l’écrivain-arbre, occultant ainsi mon mérite artistique à produire de la littérature sur le dos de ma souffrance. À cette époque, j’ai obtenu un prix prestigieux que j’ai jeté à la poubelle aussitôt que je suis rentré chez moi. Il faut dire que j’étais franchement désespéré. Désormais, le bois paralysait la moitié de mon corps du coude droit jusqu’au pied gauche, en diagonale, faisant de moi un être mi-homme mi-arbre sur la surface duquel commençaient à pousser quelques bourgeons.
* * *
Lorsque j’ai eu vingt ans, j’ai établi un constat : je n’avais jamais eu de petite amie. On n’a pas le temps d’aimer lorsqu’on devient en bois. Il faut toujours justifier sa condition d’arbre aux gens, et puis les jeunes filles n’ont pas envie de tomber amoureuse d’un pommier; il leur faut un homme qui travaille, s’accouple et assume les crédits de la maison, pas un platane tout juste bon à produire quelques bourgeons. Je recevais néanmoins beaucoup de courriers. On me demandait ce que ça me faisait d’être en bois ; et j’envoyais toujours cette même réponse : ça fait peur.
* * *
Je suis tombé sur ce livre de magie noire lorsque j’ai eu vingt ans. Le bois avait envahi tout mon corps et gagné mon cou. Je ne pouvais alors plus me déplacer normalement et j’avais investi dans un genre de fauteuil roulant du type de ceux qu’utilisent les tétraplégiques et que l’on active avec le menton. Un vieux bonhomme avait un jour déposé ce grimoire devant la porte de mes parents. En le lisant, j’étais tombé sur ce sort qui consistait à invoquer un démon des croisements. Ces démons pouvaient être sollicités à tous les carrefours de chemins. Une fois invoqués, ils acceptaient de réaliser un vœu en échange de l’âme de l’invocateur. Me conformant au rituel, je m’étais donc rendu au croisement le plus proche et j’avais récité le sortilège d’une voix résignée. Un démon était apparu.
* * *
Il s’appelait Jacques, il portait un costume sur mesure et sentait bon le parfum de grand couturier. J’aurais pu trembler en le voyant ainsi apparaître, mais j’étais bien trop en bois pour cela. Il s’est adressé à moi et m’a demandé « ça fait mal ? » , et puis s’est mis à rire avant d’entendre ma réponse. Il était taquin. Ensuite, il m’a demandé quel était mon vœu.
* * *
« Je voudrais ne jamais avoir été en bois » lui ai-je alors demandé, les yeux plein de larmes. Vous savez, les démons ne sont pas vraiment à l’image de la caricature que le cinéma fait d’eux. Celui-ci semblait ému par ma peine, il s’était assis à coté de moi sur une vieille souche qui se trouvait là, et s’était gardé de plaisanter sur ma ressemblance avec son siège de fortune. Il m’avait dit « Vous n’avez jamais été qu’en bois, comment pourriez-vous savoir que votre vie serait meilleure si vous étiez en viande ? » Les démons ont cet avantage qu’ils peuvent réaliser des vœux, ouvrir des portails dans le temps et faire voir l’avenir. Celui-ci m’avait alors montré ce à quoi aurait ressemblé ma vie si je l’avais vécue normalement, pour peu que la normalité existe. Son doigt avait touché le sol, et la terre s’était transformée en une sorte d’eau brillante dans laquelle je voyais s’animer des images.
* * *
C’était un gros type triste vautré dans un fauteuil bon marché. Il avait du ventre et ses yeux étaient fixés sur un écran de télévision. Touts les minutes, il attrapait un verre rempli d’un liquide jaune qu’il vidait d’un trait. Et puis, il s’en servait un autre. Et ainsi de suite. À la fin de la journée, il s’écroulait, ivre, et dormait jusqu’au lendemain après-midi. Il ne daignait sortir de chez lui que pour acheter de nouvelles réserves d’alcool, et alternait ébriété prononcée avec apitoiement sur son sort. « Ça te fait envie ? » m’avait demandé le démon. « Pas vraiment » avais-je répondu. « C’est moi, ça ? Comment ai-je pu devenir pareille serpillière alors que j’ai tout pour réussir ? » Le démon avait alors sorti de sa poche une petite flasque semblant contenir de l’absinthe et m’en avait servi un bouchon.
* * *
« La nature humaine est étrange. Jamais satisfaite de ce qu’on lui donne, toujours en train de se plaindre de ce qu’elle n’a pas sans jamais considérer ce qu’elle a. Je veux bien l’exaucer, ton vœu. Tu ne seras plus en bois et j’aurai ton âme. Mais voilà ce à quoi tu ressembleras alors. »
J’avais tenté de protester que la vie était injuste, et que le prix de mon âme ne valait pas cette existence pitoyable qu’il me présentait comme une alternative.
Haussant les épaules, il avait rétorqué « Tu n’as donc pas compris ? Le bois : c’est ton âme. Comment crois-tu que je puisse exaucer ton vœu autrement qu’en t’en privant, puisque tel est le prix de sa réalisation ? »
* * *
Voilà plus de trente ans que j’ai renoncé à signer ce pacte et plus de vingt-neuf que je fais face à la colline. Chaque soir, je sens le soleil se coucher sur mon écorce, je prends le pouls du monde car mes racines y sont plantées. J’ai vu mes parents vieillir année après année alors qu’ils passaient me rendre visite et déjeuner sous mon ombre. Ils sont morts presque en même temps ; et sont revenus à moi par la terre dont je me nourris. Aujourd’hui, je vois les enfants jouer dans mes branches et manger mes fruits. Deux d’entre eux ont gravé au couteau un cœur sur mon tronc ; ils semblent s’aimer et je crois que c’est bien la particularité profonde de cette espèce dont je ne fais plus partie que de réussir à s’entrelacer ainsi pour ne plus former qu’une seul âme. La mienne était trop singulière pour pouvoir jamais être partagée ainsi.
Voilà que le soleil se couche.
C’est avec lui que je veux mourir…
-
Nous savons

-
La conscience tenace

J’ai d’abord cru à une paralysie du sommeil. Vous savez, ces sortes de crises dont souffrent certaines personnes et qui se caractérisent par des hallucinations et une incapacité à bouger durant les premières minutes qui suivent le réveil. Mais à voir les mines déconfites qui me dévisageaient avec ce mélange de tristesse et de crainte typique de l’ambiance des veillées funèbres, j’ai bien vite compris que ce dont je souffrais n’était pas une simple parasomnie.
Je crois que c’est l’odeur qui m’a mis la puce à l’oreille. Une odeur de renfermé, d’urinoir insalubre et qui caressait mes narines sans que je ne puisse véritablement l’inhaler à plein poumons. Et pour cause, je ne respirais plus.
Depuis des dizaines de milliers d’années, depuis que l’homme marche sur ses deux pieds, il n’a jamais cessé de chercher un sens à son existence, une explication. À inventer des dieux, des esprits, des fées, des diablotins, des spectres et autres fantômes de toutes sortes pour se rassurer et conjurer la mort. Il a tout imaginé. Paradis et enfer, voyage astral et réincarnation. Né de l’argile ou fruit d’une évolution darwinienne… La seule chose qu’il n’a jamais envisagé, la seule pensée qui, au regard de son aspect terrible, n’a jamais frôlé la couche externe de son imagination, c’est qu’après la mort, l’esprit, l’âme, ou peu importe le nom que vous lui donnez, puisse ne pas se séparer du corps qu’elle habite et pourrir lentement avec ce dernier. En toute conscience.
J’étais assis devant mon ordinateur, je surfais mollement sur des sites pornos, passant de l’un à l’autre, cherchant à tromper la solitude qui m’accablait depuis mon divorce. Et puis une douleur intense dans ma poitrine, la sensation d’avoir le cœur pris dans un étau, la tête qui tourne, la vue qui se trouble, les couleurs qui s’effacent et plus rien. Le black-out.
Lorsque j’ai repris conscience, la première pensée qui m’est venue était un souvenir. Celui de mon enfance, lorsqu’avec Henri, le petit voisin, nous nous cachions sous la bâche de la remorque que son père gardait au garage. Nous inventions que étions poursuivis par des ogres et que cette bâche était comme une cape invisible qui nous protégeait d’eux. J’étais, comme lors de ces jeux, recouvert d’une sorte de voile et ce dernier ne laissait passer qu’une faible lumière artificielle, celle des néons. L’odeur du formol était à peine perceptible, recouverte déjà par celle de la putréfaction qui avait commencé son œuvre.
« Il va nous manquer… Il était tellement… Enfin vous savez… À propos, comment va Jean-Louis ? Il n’était pas à la veillée, il a retrouvé du travail ? » Et voilà que le sujet de ma mort était occulté en l’espace d’un instant par les tribulations insipides de ce bon-à-rien de Jean-Louis. La salle se vidait petit à petit, chacun avait vu le mort, avait parfois réussi à verser une larme mais la corvée touchait à sa fin et les vivants allaient enfin pouvoir réintégrer leur monde. Mon décès ne serait bientôt plus qu’une anecdote que l’on raconte autour de la machine à café, arborant une mine emprunte de fatalisme avant de reprendre le travail.
Après la mort, les sens fonctionnent encore à minina pendant une courte période. Mais à mesure que le temps passe, que les organes pourrissent et qu’il ne finit par rester d’eux qu’une immonde bouillie malodorante, rien ne survit des cinq sens. Seule reste la conscience.
J’ai perdu aujourd’hui la notion du temps, et je ne saurai dire si je suis sous terre depuis une semaine, un mois ou un an. Dans l’obscurité la plus totale, je n’ai aucun moyen d’évaluer le temps qui passe. Ce que je sais, c’est que ma conscience est toujours là. Solide. Inébranlable. J’ai prié si fort pour qu’à son tour elle ne s’étiole et finisse par mourir elle aussi afin de me laisser reposer en paix. Mais rien ne semble pouvoir la tuer et c’est avec terreur que j’affronte chaque nouvelle seconde de cette épouvantable existence obscure et décharnée qui est désormais la mienne.
-
Cru

-
Le rétro-bar

C’était plus de l’angoisse que de la joie que je ressentais à l’entrée du rétro-bar.
Faut dire que mon pote Boris n’avait pas toujours de bonnes idées. C’était lui qui, par exemple, m’avait traîné à l’un de ces teknivals à la con où j’avais dû subir de la boue et des drogués pendant des heures, dans le froid et la crasse, abruti par une musique de chimpanzé. Les yeux rivés sur mon téléphone, je consultais négligemment mes e-mails, j’envoyais des sms, je m’amusais avec des jeux que j’avais téléchargé la veille et que j’aurais oublié le lendemain. Notre sortie de ce soir était le résultat d’une discussion que nous avions eu quelques jours plus tôt, au cours de laquelle j’avais confié à Boris à quel point le monde de l’Internet relié à ma poche commençait à me taper sur les nerfs. D’une certaine liberté, nous étions passés à l’obligation de faire acte de présence quant aux nombreuses sollicitations virtuelles que nous nous mangions chaque jour. Des inconnus, qui n’existaient pour moi qu’en lignes de codes, commentaient mes activités, la musique que j’écoutais, les impressions que je diffusais et ils constituaient à force un genre de « public » que je me sentais obligé de nourrir et duquel j’avais la charge.
* * *
Chaque matin au réveil, la première chose que je faisais, c’était consulter mon téléphone. Si dix ans auparavant, je n’aurais eu à y lire que les quelques messages reçus dans la nuit ; la rapide et exponentielle progression de la technologie me faisait passer de longues minutes sur cette énervante petite machine hors de prix, à ouvrir les unes après les autres toutes les applications par lesquelles j’étais susceptible d’avoir été contacté dans la nuit. Élément de paresse suprême, tout rendez-vous, toute soirée était prévue, notée, concertée via cette cabane numérique froide et sans chaleur enfermé dans un boitier en plastique. Avec ces engins, j’avais la possibilité de rester toute une journée enfermé chez moi tout en parlant avec des « amis » disposant du même type d’appareil que le mien, et mus par une volonté de tromper le même ennui que celui dont j’étais victime.
* * *
Je me suis retrouvé vers vingt-trois heures tout seul planté devant les portes closes du Rétrobar. Je pestais numériquement, c’est à dire que j’envoyais sms sur sms à Boris, lui demandant où il se trouvait, puis pourquoi il ne répondait pas, suivi de plusieurs « allo ? » dont quatre en majuscule. J’ai arrêté lorsque la porte du bar s’est ouverte et qu’un grand type noir m’a fait signe d’entrer à l’intérieur. Enfin !
Là où j’ai moins rigolé, c’est lorsqu’il m’a tendu un genre de petit panier en osier, m’expliquant que je devais y mettre mon téléphone après l’avoir éteint.
* * *
« Se prêter au jeu », c’est une expression dans l’air du temps. On aime tenter tout un tas d’expérience pour le plaisir de « se prêter au jeu ». Refuser de « se prêter au jeu », c’est passer pour un ringard, car « se prêter au jeu » est signe d’ouverture d’esprit.
« ça te dirait que je t’encule ? – Oh oui, je veux bien me prêter au jeu ! »
Puisqu’il ne s’agissait pas d’éprouver mon homophobie potentielle (décelable de nos jours par la répulsion envers la pratique de la sodomie) , j’acceptais donc de me prêter au jeu, et déposai soigneusement mon smartphone @phone 14 au fond du panier après l’avoir éteint.
* * *
Le plus inconfortable, sans téléphone, c’est qu’on est très vite renvoyé à son inculture. Inculture que l’on a appris à occulter grâce à l’immédiateté de la disponibilité des réponses aux questions qu’on se pose. J’avais fini par oublier que dans le passé, lorsqu’on ne savait pas, on fermait sa gueule. Ou alors, pour les plus malins, on inventait une vérité. Qui n’a jamais fait ça étant jeune ? Avec internet, la vérité n’avait plus besoin d’être inventée. Si on ne savait pas, il y avait Google pour trancher. Alors, on pouvait prétendre tout savoir. A l’arrivée, on était tous cons, mais avec entre les doigts une base de donnée potentiellement consultable. Un savoir potentiel qui faisait de nous des crétins très sûrs d’eux-mêmes.
* * *
Des gens fumaient à l’intérieur du bar. Incroyable ! Si les flics passaient par là, c’était la fermeture assurée ! Avec un paquet de cigarette à 37 euros, ils avaient plutôt intérêt à les savourer, leurs clopes. Tout le monde avait l’air de mèche. Et tant pis pour le cancer, les non-fumeurs baignaient sans avoir l’air gêné au milieu de la fumée toxique des fumeurs. Boris était attablé dans un coin du bar, il tenait entre ses doigts une longue et fine cigarette avec un filtre blanc. Sur la table, il y avait des tranches de saucissons coupées en fines rondelles, et à coté, un verre de ce qui me semblait être du vin blanc.
* * *
A la fin de la première heure, mon téléphone ne me manquait plus. Ce besoin compulsif de le consulter m’avait quitté avec le sentiment de culpabilité qui avait pris l’habitude de m’envahir lorsque je tardais trop à répondre à un interlocuteur virtuel. Mon boulet était détaché de ma cheville et enfermé dans une boîte à chaussure.
Il y avait un type qui jouait du ragtime sur un piano droit collé au mur du café, ça changeait de la musique en streaming et du casque collé à mes oreilles ; et ça avait beau être de la musique maladroite, elle était tellement… collective.
* * *
Dans le temps, les gens se retrouvaient dans les bistrots parce que c’était là qu’on s’amusait. Facebook, c’était le zinc du café, on ne choisissait pas tous nos amis, ils n’étaient pas toujours très fins, mais on avait les mêmes très longtemps, et on ne décidait pas de ne plus les revoir du jour au lendemain à cause d’un détail qui aurait froissé notre susceptibilité. Au centre du bar, il y avait un billard et un babyfoot. Au fond, à l’opposé du piano, un flipper était installé.
J’avais l’impression d’être au beau milieu d’une fête foraine. Des distributeurs de pistaches et de cacahuètes nous ravitaillaient en solide à mesure que nous vidions nos verres. Quand minuit finit par sonner, j’en avais descendu plus d’une dizaine, l’ambiance qui régnait dans le bar rendait impossible tout « mauvais trip ». Mon estomac tenait bon, et je m’étais mis à fumer des cigarettes blondes sortie par le patron de l’établissement d’une grande boîte métallique sur laquelle était dessiné un chameau jaune. Toutes ces saloperies étaient éminemment nuisibles à la santé, mais bon sang que c’était bon. Le tabac, je vous l’accorde, ça ne me séduisait pas pour la délicatesse du goût, mais plutôt à cause des jeux que cela engendrait chez ceux qui fumaient. On s’était tous mis à tenter de faire des ronds avec la fumée, on avait l’air de poissons sortis de l’eau ; et ça nous faisait rire. Tout ça, l’alcool, le tabac, le jeu, sorti du contexte de l’amitié, ça aurait planté un beau décor pour une dépression. Mais mis ensemble, ça donnait des éclats de rire et des tapes dans le dos.
* * *
Nous étions désormais un groupe de copains qui buvions ensemble. Boris et moi nous étions vite attablés avec trois types qui n’arrêtaient pas de rigoler. On se racontait des blagues dont on était obligés de se souvenir avec notre mémoire personnelle, en viande, sans puce ni wifi. Et puis, grisés par l’alcool, nous avions abordé des filles. Avec toutes ces conneries féministes de culture du viol et autres sermons castrateurs que professent à longueur de temps les gardiens de la nouvelle morale, chapons geignards et transparents, nous n’aurions jamais osé aborder une femme dans la rue. Peur d’une plainte, de voir des flics débarquer, de finir au violon puis lynchés sur Twitter. Ici, entre ces murs, les filles semblaient ne pas avoir peur et nous n’avions plus peur des filles. J’en ai embrassé une sur la bouche, comme ça , d’un coup, sans lui demander la permission, enfreignant toutes les règles de bienséances, oubliant de me dire que « la femme est un être sensible dont les droits doivent être respectés », ne pensant qu’à une chose, la coller contre ma taille en tenant la sienne et lui faire sentir que j’étais un homme.
* * *
L’amour gagne à exister lorsqu’il est spontané. Je crois qu’il se dégage une odeur particulière des filles que l’on obtient sans négocier avec elles le moment de leur reddition. On fait ça à l’aventure, à la débrouille, on le tente vaille que vaille, et si on l’obtient ; c’est bien. Sinon, que risque t-on sinon une petite honte vite oubliée par le souvenir grisant de notre élan de courage ? Elle sentait le tabac, mais moi aussi. J’avais d’ailleurs très certainement du gras de saucisson entre les dents, mais l’alcool grisait notre soirée et adoucissait nos mœurs. J’ai pensé à ce moment là, qu’une société en bonne santé ne pourrait jamais se passer d’alcool. Nous avions besoin de ce truc pour nous aider à être moins lâches. La quête du plaisir passe par quelques coups de pouce, et après tout, les grecs ne vénéraient-ils pas le vin, boisson des dieux offerte aux hommes pour les délester de leur soucis ?
* * *
On ne louait pas de chambres au Rétrobar. Ça n’était pas un hôtel de passe, juste un bon vieux café. Je suis allé demander au bar que l’on me passe un stylo. J’ai noté mon numéro sur le poignet de mon amoureuse qui me malaxait l’entre-jambes à mesure que j’écrivais. Il était six heures du matin lorsque nous sommes sortis. Dehors, il faisait froid. De la buée sortait de nos bouches accompagnant notre souffle. Alors que nous étions en train de nous éloigner vers nos voitures, le grand type noir nous a appelé depuis la porte mi-close du bar. « Vous oubliez vos breloques ! »
Chacun notre tour, comme de petits esclaves, nous avons pioché dans le panier d’osier nos téléphones respectifs et nous les avons allumé, nous reconnectant ainsi au monde d’aujourd’hui.
Le mien affichait 32 appels en absence, 67 sms, plus d’une centaine de notifications Facebook, Twitter et Instagram et autant de cris d’agacements et d’inquiétudes de ces amis esclaves que j’avais abandonné dans l’univers numérique en fermant la porte du Rétrobar derrière moi et qui piaffaient de mon indélicatesse d’avoir osé oublier leur existence. La fille que j’avais enlacé semblait en avoir reçu autant, sinon plus. Lorsque ses yeux se levèrent enfin de l’écran de son téléphone ; elle me lança un regard dépité qui semblait vouloir dire « c’est comme ça, on échappe pas au progrès ».
Le progrès.
Sous ma semelle, il y avait du gravier qui crissait à chaque rotation de mes talons. Sous mes talons, il y avait le progrès. À mon bras, une femme avec qui j’allais sûrement vivre longtemps, rencontré dans un endroit en chair et en alcool, en fumée et en ivresse, bien à l’abri du progrès.
-
Opéra privé

-
Une histoire de violence

-
L’homme des sapinières

Les yeux mi-clos, allongé sur le matelas relativement confortable de cette construction mobile au design contemporain, le vieux regardait le soleil se lever au travers du volet roulant qui couvrait partiellement le Velux arrière de la caravane. « Encore une belle journée qui s’annonce » songea-t-il tout en souriant. À 74 ans, il n’avait plus vraiment l’âge de jouer les campeurs, mais sa présence dans cette forêt, plus précisément dans cette clairière et encore plus exactement dans cette caravane n’était pas la lubie farfelue d’un quelconque excentrique. Joseph avait été mis à la porte de chez lui quelques mois plus tôt par un huissier accompagné d’une bande de flics. Des impayés, des factures qui s’entassent, beaucoup de déni et bim, un jour on voit débarquer la cavalerie au service de ces messieurs les créanciers et on expulse un vieux bonhomme de son foyer, ne lui laissant le droit de ne garder que son chat et son chagrin.
La caravane en question dormait dans le jardin du père Boniface depuis quelques années. Le vieux retraité, joueur en diable, l’avait gagnée au poker, et ému par le mauvais sort que l’on faisait à ce voisin sans défense, s’était mis à briquer sa roulotte d’acier et de plastique de fond en comble en vue de la céder à ce pauvre homme désormais à la rue. Après un check-up minutieux des fonctions élémentaires de la bête, Boniface avait tendu les clefs de la rutilante Eriba 430 GT à un Joseph plus ému que jamais. « Le chauffage se branche sur une bouteille de Butane. Pour la flotte, y a un jerrican qui se visse au tuyau sous l’évier, y a deux panneaux solaires sur le flan de l’animal, les WC sont manuels, ça veut dire qu’il faudra aller vider le contenu de la cuve régulièrement, et je t’ai gardé le meilleur pour la fin ! » lança Boniface en montrant du doigt un groupe électrogène flambant neuf. « Il fait pas beaucoup de bruit et il consomme peu. Avec ça, tu pourras te regarder un petit film de temps en temps. Et pour voir venir les périodes de pénuries, je t’ai trouvé une batterie qui peut contenir jusqu’à dix heures d’énergie électrique. Tu peux la recharger sur ton panneau solaire ou sur le groupe électrogène directement. Tout le confort moderne sur roues, et pas un sou pour EDF ! » Joseph serra chaleureusement les deux mains de Boniface en pensant pour lui-même qu’il n’avait de toute façon plus un centime à donner à qui que ce soit.
Dans sa jeunesse, il était arrivé quelques fois à Joseph de faire du camping et de dormir dans une caravane. Celles des années 80 étaient, à son souvenir, bien moins sophistiquées que le petit bijou que lui remettait son charitable voisin. Il s’agissait en quelque sorte d’une BAD-mobile, une Base Autonome Durable sur roues. Il ne restait plus qu’à trouver un endroit pour l’y ancrer, et l’idée fut lancée d’aller chercher du côté des sapinières. Situées à environ deux kilomètres du village, les sapinières étaient un endroit calme, totalement inhabité, et où de mémoire d’homme on n’avait jamais vu un campeur. En été, il y faisait frais grâce à la protection qu’offraient les épais sapins, et en hiver le soleil éclairait de sa douceur une petite clairière providentielle près de laquelle il fut convenu qu’on installerait la caravane.
C’est ainsi que Joseph commença sa nouvelle existence d’ermite. La première chose dont il prit rapidement conscience, c’était qu’il n’avait plus de problèmes d’argent. Sa maigre pension de retraite avec laquelle il avait toujours eu tant de peine à joindre les deux bouts lui suffisait désormais pour remplir son frigidaire et payer l’abonnement de son téléphone portable. Car c’étaient bien là les deux seuls frais fixes qu’il conservait de son ancienne vie. Dépenses auxquelles s’ajoutait le carburant dont il remplissait le groupe électrogène et qui lui fournissait l’électricité dont il avait besoin quand le soleil ne suffisait pas à gorger d’énergie gratuite les panneaux solaires de la caravane.
Pas de frais, pas de voisins, aucun bruit sinon celui du vent dans les arbres, des oiseaux et des clapotis de la rivière toute proche. Joseph avait la délicieuse impression de vivre des vacances perpétuelles. Quand arrivait le printemps, il prenait son petit déjeuner dehors en compagnie de son chat, il regardait le manège des oiseaux qui construisaient leurs nids et guettait les écureuils qui sautaient de branche en branche. Entre deux lampées de café au lait, il prenait de grandes inspirations de cet air riche en saveurs forestières où nul arôme de pneu ou de gaz d’échappement ne filtrait jamais. Il sentait alors une vague de chaleur bienfaisante lui courir le long du corps, de la nuque aux doigts de pieds. Une sensation qu’il n’avait plus ressentie depuis ses premiers amours d’adolescent et qui portait un nom dont l’évocation même le laissait rêveur. Le bonheur.
C’est ainsi que pendant plusieurs années, Joseph vécut une existence agréable, garnie de promenades, de cueillettes de baies, de champignons et d’observation de la nature. Les hivers, il les passait à lire et à écrire. Lorsqu’on approche les 80 ans, on a beaucoup de choses à raconter et Joseph le faisait méticuleusement, avec patience. Se libérer des chaînes du monde civilisé, c’était ça la liberté. Au village, le cas de Joseph faisait jaser. On considérait l’homme avec bienveillance, mais on se demandait à quoi il pouvait bien occuper son temps et comment il se débrouillait pour la toilette sans douche ni baignoire. On se disait qu’il devait bien s’ennuyer, le pauvre homme, on compatissait, on haussait les épaules à coup de « ah là là… » et on changeait de sujet. Un jour de printemps, un journaliste en vacances dans sa famille qui vivait au village entendit parler de Joseph, fut intrigué et décida d’aller demander au personnage une interview sur sa condition d’ermite. C’est à ce moment-là que les ennuis commencèrent.
L’article, qui parut dans le journal local, eut un effet pervers sur les consciences. Ce que les commères du village n’avaient jamais envisagé, c’était que le vieil homme puisse être heureux, là-bas, seul dans sa forêt. Son bonheur était tout à coup ressenti par une certaine catégorie de la population villageoise comme une sorte de bras d’honneur arrogant qu’il leur faisait à tous. Je suis bien plus heureux loin de vous, semblait dire le vieil homme depuis son logement gratuit. Et l’on en vint à établir une liste des avantages de ce parasite social. On prit conscience qu’il ne payait ni l’électricité ni l’eau (puisqu’il allait la chercher à la fontaine) et qu’il n’était d’ailleurs même pas imposable sur le revenu. On finit par se demander si camper comme ça dans les bois était au fond bien légal, et il semblait d’ailleurs que le camping sauvage était interdit partout où il n’était pas autorisé.
La gendarmerie débarqua au pied de la caravane de Joseph un petit matin du mois de septembre, alors que ce dernier sirotait sa deuxième tasse de café en caressant la tête de son chat qui s’était roulé en boule sur ses genoux. La sentence tomba, assassine. « Il faut partir monsieur » lui apprenaient les gendarmes. « C’est défendu de s’établir comme ça dans la nature, c’est dangereux en plus. » La mâchoire pendante, Joseph tenta une défense maladroite à coup de bégaiements et de redondances. Il ne faisait de mal à personne ici, il n’abîmait pas la nature, il ne dérangeait pas l’ordre des choses et ne violait aucune loi, et le gendarme de lui répondre que si, il en violait une, puisqu’il était défendu de pratiquer le camping sauvage et que la loi s’appliquait à tout le monde, même aux vieux ermites dans des caravanes.
Le vieil homme fut donc placé dans une maison de retraite. Une des moins chères, située en périphérie de la grande ville la plus proche, à côté de la zone industrielle. La caravane fut rendue à son propriétaire initial qui se scandalisa en vain que l’on puisse ainsi chasser pour la deuxième fois un pauvre vieillard de son foyer alors qu’il ne dérangeait personne. Le chat fut quant à lui confié à la SPA car l’asile pour vieux où résidait désormais Joseph n’acceptait pas les animaux. La pauvre bête, déjà âgée, fut euthanasiée deux semaines plus tard. Elle refusait toute nourriture depuis sa séparation d’avec son maître et il fut décidé qu’il était plus humain d’abréger ses souffrances.
Joseph mourut des suites d’une attaque quelques jours après avoir appris la mort de son chat. Quand la nouvelle parvint aux oreilles du père Boniface, celui-ci tonna et gronda à qui voulait bien l’entendre que le vieux était mort de tristesse parce que les gens du village étaient des malveillants qui ne supportaient pas le bonheur des autres. Les commères haussèrent les épaules, et se dirent qu’il fallait bien intervenir, qu’on ne pouvait pas laisser un vieil homme comme ça tout seul dans la forêt indéfiniment, que c’était trop dangereux et que même s’il était certes regrettable qu’il soit finalement mort, on pouvait s’assurer que c’était pour son bien.
